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Terrorisme : Boko Haram pris en chasse ?

[Par Jean-Jules LEMA LANDU]

L’Afrique, à travers l’Union africaine (UA), vient de décider de neutraliser la secte islamiste Boko Haram. Né, au nord-est du Nigeria, en 2000, ce monstre a déjà massacré, depuis 2009, plus de 13 000 personnes. Non sans ambitionner, à l’heure qu’il est, d’étendre son influence dans les pays voisins du Nigeria. Et, partant, de propager son idéologie de terreur, à travers les zones sahéliennes et de l’Afrique centrale.

Il s’agit du Cameroun, déjà atteint dans ses provinces de l’extrême nord, par quelques incursions sanglantes début janvier ainsi que du Niger et du Tchad. D’où l’urgence pour les chefs d’Etat des pays africains, réunis fin janvier pour le 24e sommet de l’organisation à Addis Abeba, en Ethiopie, de braver les élans de la secte, mieux, de la décapiter.

Mais, quelque salvatrice soit-elle, la décision de l’UA est arrivée sur le tard, car depuis plusieurs années, Boko Haram n’a eu de cesse d’ameuter le Nigeria et la communauté internationale, en perpétrant massacres, viols collectifs et rapts de masse nauséeux. Souvent sans susciter l’émoi public, à l’aune du crime, ni au Nigeria ni en Afrique !

(Source : bbc.co.uk)

(Source : bbc.co.uk)

C’est devant cette incurie que Boko Haram s’est épanoui, après avoir pris des racines dans les Etats nordiques de Yobe et de Borno, et s’être ravitaillé en hommes, à travers la pauvreté et l’illettrisme, terreau des candidats à la violence. Il convient de signaler que dans ces régions du Nigeria, 60 % des populations vivent avec moins de deux euros par jour, alors que 83 % des jeunes, de 5 ans à 15 ans, sont totalement illettrés.

Pain béni pour Abubakar Shekau, leader actuel du groupe ? En partie, car la secte terroriste qui ne comptait, au départ, que quelques centaines de membres (éparpillés), totalise, pour le moment, quelque 30 000 combattants (sous un commandement unique). De fait, c’est, aujourd’hui, une armée solide, prête à engager des batailles décisives… et à engranger des victoires contre un ennemi sans envergure.

Des hélicoptères tchadiens Mi-8 à Fotokol au Cameroun, le 1er février 2015 après une opération dans les environs de Gamboru, au Nigeria. AFP PHOTO / STEPHANE YAS

D’où la pertinence de quelques questions que soulève l’analyse sur l’engagement militaire des pays africains contre Boko Haram. Nombreux sont ceux qui estiment irréaliste la proposition de l’Union africaine d’engager une force de 7 500 hommes, face à la puissante secte nigériane. Le deuxième couac se rapporte à la « thèse souverainiste » du Nigeria, qui rejette toute idée de « solution internationalisée ». Enfin, l’issue des élections prévues le 14 février…. Si Jonathan Goodluck n’est pas réélu, il faudra attendre de connaître la perception du nouveau président sur le problème posé.

Comme quoi, le projet d’une force africaine contre Boko Haram reste encore à affiner ! Mais, en attendant, peut-être avec l’accord tacite des autorités nigérianes, le Tchad a décidé de faire cavalier seul. Depuis début février, l’aviation tchadienne bombarde les positions de la secte islamiste, qui tentait de s’emparer de la ville de Maiduguri, au nord du Nigeria.

Est-ce le début des solutions africaines aux problèmes africains ? That is the question…comme disent les Anglo-saxons.

« Charlie Hebdo » : des leçons pour tous ?

[Par Jean-Jules LEMA LANDU]

Le 7 janvier, le terrorisme islamiste a frappé « Charlie Hebdo » et tué plusieurs personnes. Jamais journal n’avait encaissé pareil coup, décimant presque tous les membres de sa rédaction. En cause, le sacré, pour les tueurs, et la foi dans les principes démocratiques, pour les victimes. Ne se retrouve-t-on pas, ici, devant un véritable dilemme ?

JesuisCharlie photo Muzaffar Salman (4)La France est démocratique. La mobilisation, en un tournemain, de quelque quatre millions de manifestants, en est une preuve indéniable. C’était autant exemplaire que le fait odieux lui-même, à l’origine d’une telle effervescence. De toute manière, les choses ne se seraient pas passées autrement dans ce pays, héritier présomptif de l’esprit des Lumières, quand la liberté d’expression, une des valeurs républicaines fondamentales, était violemment heurtée.

Ainsi, ces valeurs étaient-elles inscrites dans le cœur des victimes de « Charlie Hebdo », car elles étaient le produit de la France de Voltaire et de Montesquieu. En toute circonstance, en France, cette « dimensions » doit être prise en compte.

L’autre « dimension » relève du sacré. Un domaine dont la complexité va jusqu’à l’infini. D’où cette locution latine « credo quia absurdum », qui veut dire « je crois, parce que c’est absurde ». Pour l’islam, la reproduction de l’image du prophète Mahomet est un blasphème. On n’y touche pas. C’est comme cela, tandis que dans l’Eglise catholique, « Dieu-Le Père » est représenté à travers un vieillard richement barbu. Sans dommage. Tout est donc question de foi de chacun.

Or, quelques journaux occidentaux, dont « Charlie Hebdo », forts du principe de la liberté d’expression, garanti par des textes fondamentaux, avaient reproduit l’image du prophète en caricature. Touchant hardiment au sacré pour près de deux milliards de musulmans. C’est une autre « dimension » non négligeable. Même si celle-ci se retrouve gangrenée, par l’islamisme, qui « tue au nom de Dieu » et pense au rétablissement de califats anachroniques.

Ces deux « dimensions », malgré tout, ne se devaient-elles pas un respect mutuel ? En visite aux Philippines, le pape François n’a pas dit autre chose.

Enfin, la phase des « réactions en chaîne », en guise de conséquences, à laquelle on assiste, est faite de sang, de revanche et d’incompréhension. Et si cette dernière persiste, elle débouchera sur un cercle vicieux, avec la probabilité de cheminer vers une forme de vendetta, autrement dit ce « choc des civilisations » dont on parle.

La situation appelle donc à résoudre ce dilemme, tout cornélien, en observant la modération. Dans tous les cas, c’est la règle d’or. Car, on sait que dans les démocraties occidentales, la notion de liberté n’est pas sans limite (il y va souvent de l’autocensure), tout comme on ne peut pas exclure la notion de retenue face au sacré, car si Dieu lui-même n’était modéré, il ne serait pas Dieu. L’Afrique doit en tirer aussi des leçons : garder la « mesure », en toute chose. Détruire et tuer flirtent avec l’extrémisme. Comme c’est le cas, aujourd’hui, au Niger.

Rukaya a été capturée avec ses deux enfants, dont un nourrisson de neuf mois. RFI/ Nicolas Champeaux

Rukaya a été capturée avec ses deux enfants, dont un nourrisson de neuf mois.
RFI/ Nicolas Champeaux

Le Burkina, l’Afrique et l’an 2015

[Par Jean-Jules LEMA LANDU]

Comme d’habitude, en 2014, l’Afrique a croulé sous le poids de ses maux : dictature, corruption, coteries, absence criante d’idéal d’excellence, etc. Mais, en novembre, le Burkina Faso s’en est offusqué et a manifesté sa colère. Pour une fois, la pression de la rue a fait tomber un dictateur, Blaise Compaoré, au pouvoir pendant 28 ans. Est-ce un signe positif pour 2015 ?

Burkina Faso (source : la-croix.com)

Burkina Faso (source : la-croix.com)

Mobutu-KedhafiUn retour rapide sur quelques événements, à travers le continent, nous place devant un terrible paradoxe. Citons-en deux, à titre d’exemple : l’après-Mobutu, en République démocratique du Congo, et l’après-Kadhafi, en Libye. La chute de ces deux despotes, renversés par les armes, ont conduit au déluge, plutôt qu’aux effets escomptés : la démocratie. Depuis, les guerres n’ont cessé au Congo, tandis que la Libye se délite, chaque jour, à l’œil nu.

Or, les institutions instaurées par Compaoré n’étaient en rien différentes de celles qui étaient établies hier ou qui sont encore en place aujourd’hui, presque partout : une sorte de despotisme éclairé, à l’« africaine », avec l’existence d’une opposition et d’un parlement bidons, à la coupe du pouvoir. Le mal est qu’au fil des années, cette idéologie avait fini par se cristalliser et devenir un « principe normal » de la vie politique, toléré, et même accepté – au bas mot – par les peuples. Au point que Congolais et Libyens ne manquent pas, aujourd’hui, de regretter les régimes autoritaires.

constitutionLe Burkina Faso échappera-t-il à ce schéma ? Réponse à la normande, tant que l’autocratie sera encore vue, en Afrique, comme un « phénomène de société ». C’est la racine du mal, dont le spectre se profile à l’horizon 2015. En cette année, des élections vont se dérouler dans plusieurs pays. Les chefs d’Etat d’une dizaine d’entre eux se  proposent de modifier les Constitutions pour leur permettre de rempiler. Il s’agit de la République démocratique du Congo, du Burundi, du Rwanda, du Bénin, pour ne citer que ceux-là.

A en décrypter leur attitude, il est clair que ces chefs d’Etat, malgré le cas à tonalité pédagogique du Burkina Faso, sont décidés d’aller jusqu’au bout de leurs ambitions. Au Rwanda, par exemple, les milieux officiels croient dur comme fer que la « démocratie à la rwandaise » n’a de leçons à recevoir de personne. Comment, dans cette hypothèse, envisager l’avenir politique du continent avec optimisme,  sans y voir de beaux désordres, en perspective ?

Pourtant, c’est la politique qui commande l’économie et le reste. Le pays de Mandela, un des géants économiques de l’Afrique, nous en donne un exemple patent. Depuis le glissement de la politique dans le népotisme et la corruption, l’économie sud-africaine est à la traîne. Le taux de croissance pour 2014, selon les prévisions, doit graviter autour de – 0,6 %. Un bilan très négatif.

D’où l’éclipse sur 2015. Même si, avec l’espoir que le taux global de croissance du continent dépasse, en 2014, les 7 % réalisés en 2013. Car, des résultats statistiques à la jouissance du pactole, il y a toujours loin de la coupe aux lèvres.

Afrique : La Tunisie se détache du lot

[Par Jean-Jules LEMA LANDU]

Parmi les trois pays impliqués dans le « Printemps arabe », seule la Tunisie a tiré son épingle du jeu. En témoigne l’élection, lundi 22 décembre, de Béji Caïd Essebsi, du parti laïc « Nidaa Tounès ». Avec 55,68 % des voix. Et cela, après quatre ans d’une transition relativement apaisée.

Béji Caïd Essebsi (Source : AFP / humanite.fr )

Béji Caïd Essebsi (Source : humanite.fr )

C’est le premier président démocratiquement élu, depuis 1956, date de l’indépendance du pays. Sans contestations de la part de l’opposition. Un des cas rares à rapporter dans les annales de la politique africaine. Pourtant, la voie empruntée par la Tunisie pour parvenir à ce bon résultat n’était pas pavée de roses. Mais elle a tenu bon, les yeux fixés sur l’objectif à atteindre : la réalisation de la démocratie.

Dès le départ, la Tunisie s’est détachée du lot, par une sorte de pragmatisme politique, qui a su maintenir intacte la cohésion nationale. Les deux grandes tendances religieuse et laïque, déclinées en partis politiques, ne se sont pas regardées en chiens de faïence. En dépit de quelques accrochages parfois entachés de sang. Ceci a permis de mettre en œuvre tout le processus de démocratisation, du projet de la Constitution, à l’élection présidentielle, en passant par les législatives. Un véritable parcours du combattant ! Quitte à consolider ce précieux acquis, dans la paix, en vue d’engager le pays sur la voie du développement.

Une « nouvelle Tunisie »

Si, en Tunisie, des voix discordantes se sont élevées pour décrier l’âge très avancé (88 ans) du nouveau président ainsi que son passé, en tant qu’acteur au sein d’anciens régimes autocratiques de Bourguiba et de Ben Ali, celui-ci ne semble s’en tenir qu’ à sa promesse de campagne : offrir aux Tunisiens une « nouvelle Tunisie ».

Où seraient donc passés les deux autres pays, compagnons du « Printemps arabe », à savoir l’Egypte et la Libye ? La première, presque à la hussarde, a retrouvé ses anciennes amours : la dictature militaire : après avoir éliminé, avec une rare férocité, « Les Frères musulmans » et après s’être fait élire président, « à l’africaine ». Une véritable chienlit. De son côté, à la peine, la Libye est en train d’agoniser. Sous le feu allumé par des factions armées pour le contrôle du pétrole… sans compter d’autres objectifs cachés.

Dans les autres pays

Pour sa part, l’Algérie continue d’être gouvernée par un homme malade et sénile, par la volonté d’une caste, chevillée au pouvoir. Erigée en principe d’Etat entre Arabes et Négro-Africains, la discrimination divise les Mauritaniens. La paix sociale y est relative. Sans parler d’élections souvent contestables.
Quant à l’Afrique subsaharienne, elle n’a cessé de défrayer la chronique. En mal. Avec, en tête d’affiche, les guerres ethniques, la famine, les maladies… en permanence… Et, pour l’heure, l’amendement constitutionnel pour le maintien des dictateurs au pouvoir. Osera-t-elle, cette Afrique, lever les yeux, vers le Nord, pour contempler la levée du soleil démocratique qui éclaire déjà le visage de la Tunisie ? Pas sûr, étant donné l’ego de la plupart de ses dirigeants.

Le cas de la Tunisie, à plus d’un titre, devrait interpeller l’Afrique. Pour une sévère autocritique.

 

Francophonie : le tour est joué

[Par Jean-Jules LEMA LANDU]

Le XVe sommet de la Francophonie a vécu, du 29 novembre au 2 décembre, à Dakar, au Sénégal. C’est la Canadienne d’origine haïtienne, Michaëlle Jean, qui remplace l’emblématique Abdou Diouf, ancien président du Sénégal. Le tour est donc joué. Reste à relever le défi de la « modernité » auquel l’organisation doit faire face. Car ses objectifs doivent évoluer avec les temps. En Afrique, on s’interroge.

Michaëlle Jean et Abdou Diouf (Source : lencrenoir.com)

C’est, pour la première fois, que la direction de l’Organisation Internationale de la Francophonie glisse des mains des Africains pour passer à celles d’une Canadienne. Sans heurts.

Nous disons « sans heurts », puisque, en dépit d’âpres tractations menées pour déboucher sur cette désignation, la vie de l’organisation n’a pas été affectée. Les candidats malheureux, en la personne du Congolais Henri Lopes, du Burundais Pierre Buyoya et du Mauricien Jean-Claude de l’Estrac, ont accepté de bonne grâce leur « défaite ». Y compris les chefs d’Etat des trois pays dont ils sont ressortissants.

D’ailleurs, vue d’Afrique, bien qu’elle ait abouti à une désignation par consensus, une telle compétition ne reflétait pas moins l’image d’une démocratie. C’est loin des tricheries, exercées au niveau des urnes, où la victoire des dictateurs est comme gravée dans le marbre.

Mais qu’à cela ne tienne. Ce niveau de la démarche dépassée, nombre d’observateurs, en Afrique, s’interrogent sur l’utilité d’une telle structure, fondée sur la « prospérité » d’une langue. Qui plus est la langue de l’ancien colonisateur. N’est-ce pas une autre face, cachée, de la « Françafrique » ?

La réponse se trouve dans l’historique même de cette organisation. Le concept de la Francophonie est né, en 1880, d’un certain Onésine Reclus, géographe français. Celui-ci rêvait d’un monde uni par la promotion culturelle. Dans les années 1950, l’idée sera rejetée par la classe politique française, mais adoptée, plus tard, par des Africains. A l’instar de Senghor, Bourguiba et Diori. Plusieurs Québecois adhéreront aussi au projet.

En 1970, matérialisation des faits : l’Agence de Coopération Culturelles et Technique (ACCT) est portée sur les fonts baptismaux, à Niamey, au Niger. Elle passera la main à l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) en 2005, après l’épreuve transitoire, à travers l’Agence Intergouvernementale de la Francophonie (AIF). Rien à voir donc avec la « Françafrique », cette maffia, sans statuts, opérant à l’ombre de l’Elysée.

Mais, la Francophonie doit sortir de l’ornière, c’est-à-dire s’adapter aux réalités du « monde globalisé ». Aujourd’hui, tout est consubstantiel. Le culturel ne peut être compris, en Afrique, surtout, sans la perfusion d’une bonne dose de l’économique et du politique pour régler la question de la pauvreté et celle liée à la promotion de la démocratie.

Telle doit être la tâche prioritaire de Madame Michaëlle Jean, soutenue par la France. Car, à l’avenir, c’est l’Afrique, qui sera le socle de la pérennité même de la langue française. Le président Hollande semble, déjà, pousser à la roue. Tant mieux.

Afrique : le Burkina ouvre le bal…

[Par Jean-Jules LEMA LANDU]

Pour Blaise Compaoré, le glas a sonné le 31 octobre 2014, à midi. C’était le jour fatidique qui a vu se briser le socle de son règne, long de 27 ans, sous la pression de la rue. Était-ce également l’heure indiquée dans le cadran de l’Histoire pour marquer le début d’une nouvelle ère en Afrique, où les Constitutions, en carton-pâte, peuvent être amendées ? A tout-va ? Le « cas du Burkina Faso » ferait-il tache d’huile ?

Blaise Compaore (source : npa2009.org)

Blaise Compaore (source : npa2009.org)

Dans les bribes de leurs réponses, qui transparaissent çà et là à travers les médias africains, on sent l’embarras des commentateurs. La chute de Compaoré est comparable à la fois au fracas du déracinement d’un baobab, et au bruit, à peine audible, du brisement d’un roseau. En fait, deux réalités aux antipodes l’une de l’autre. Car, comme Janus (dieu grec), l’homme d’Etat avait deux faces. Ce qui place toute analyse devant un « défi de la complexité ».

Pour tenter de dégager sa personnalité, comme cachée dans un filon, et donner corps au jugement de faits, Cyril Bensimon (Le Monde, 26 novembre) écrivait : « Compaoré a su endosser le treillis du déstabilisateur, puis le costume du faiseur de paix ».

En fait, c’est lui qui était à l’origine de l’accord de base pour attaquer le Liberia, puis la Sierra Leone, situation ayant entraîné un conflit qui a duré plusieurs années, sur fond de « diamants de sang ». Mais c’est également lui qui, par surcroît de malice, sera bardé de médailles de vertu pour avoir joué les bons médiateurs dans les conflits togolais, guinéen et ivoirien. Ce qui lui avait valu, encore une fois, d’être promu médiateur dans le conflit malien. A cet égard, qu’était-il, ce Compaoré ? Un grand ou un petit chef d’Etat ?

Devant une telle confusion de genre, la chute du « Beau Blaise », comme l’avaient surnommé ses admirateurs, ne peut que laisser perplexe. Surtout sur le plan continental. Car si, au niveau local, la transition semble avoir dépassé le seuil des passions pour s’acheminer vers une sortie de « crise de rupture », il n’en est pas de même pour l’opinion africaine. Qui regarde et s’interroge.

Une dizaine de pays sont séduits par le chant des sirènes d’une modification de Constitution. La République démocratique du Congo, le Congo-Brazzaville, le Rwanda, le Burundi et le Togo sont aux premières loges. En ces pays, les partis d’opposition, la société civile et la jeunesse sont déjà sur le gril.

(Source : jeuneafrique.com)

(Source : jeuneafrique.com)

Depuis, l’anxiété est contagieuse. Les chefs d’Etat en souffrent. Sans contexte. Ce qui a inspiré à l’hebdomadaire « Jeune Afrique » ce titre truculent : « Brazza n’est pas Ouaga ». Comme pour dire que le régime du Congo-Brazza n’a cure de ce qui se passe au Burkina. Au Rwanda, on n’y est pas allé par quatre chemins : « On n’a pas besoin de démocratie “made in France” ». Allusion faite à la récente déclaration de François Hollande au sommet de la Francophonie à Dakar qui jetait l’anathème sur l’amendement de Constitutions.

Déjà, et quoi qu’on en dise, le cas du Burkina permet de lire, en filigrane, le début d’une nouvelle ère en Afrique. Il en sera sans doute un marqueur.

 

 

Le migrant africain subsaharien et l’Europe

[Par Jean-Jules LEMA LANDU]

Il y a environ 15 ans, le 3 août 1999, découverte macabre à l’aéroport de Bruxelles-Zaventem. Deux adolescents guinéens sont retrouvés morts de froid et d’hypoxie dans le train d’atterrissage d’un avion de la Sabena Airlines. Ils voulaient, par tous les moyens, atteindre l’Europe.

Ils n’étaient pas moins conscients des risques qu’ils prenaient, en ayant cette sacrée audace. Mais, ils n’avaient pas le choix entre la vie et la mort… face à la famine.

Sebastiao Salgado – série Africa – Korem camp – Ethiopia, 1984  © Sebastião Salgado  Amazonas Image

Sebastiao Salgado – série Africa – Korem camp – Ethiopia, 1984 © Sebastião Salgado Amazonas Image

De cet épisode marquant, par sa singularité, aux « noyades de masse », au large des côtes espagnoles, italiennes et grecques, la réalité dans l’optique de l’émigration africaine n’a pas varié d’un iota. Dans l’imaginaire collectif, la conception de l’Afrique face à l’Europe participe à un manichéisme absolu : l’Europe, c’est le paradis, l’Afrique l’enfer.

Là réside, depuis les trois dernières décennies, toute la problématique sur l’afflux des migrants africains du sud du Sahara vers l’Europe. Avant cette période, la majorité des Africains subsahariens qui vivaient en Europe, particulièrement en France, étaient d’anciens combattants, dits « tirailleurs sénégalais ». Certains de ces héros s’étaient échoués dans l’Hexagone, sans attirer à l’excès, la xénophobie des Français.

L’après-guerre 1914-1918 est une période florissant en Europe, qualifiée d’ailleurs de « Belle Epoque ». Cette magnificence est répercutée, en Afrique, déjà « dépecée » par la Conférence de Berlin, 1884-1885. De grandes œuvres sociales et économiques sont entreprises ou parachevées ( routes, hôpitaux, écoles… ). Avec, à la clé, après la Seconde Guerre mondiale, l’émergence des idées politiques. Malgré les affres de la colonisation, l’« indigène » commençait à respirer et à aspirer à un avenir digne d’un homme libre.

Puis, patatras ! Sonna l’heure des indépendances, en 1960. Mal préparées et acceptées du bout des lèvres par les colonisateurs, celles-ci produisirent, à cause ou en dépit de ce mauvais départ, des effets contraires aux attentes des peuples : guerres d’ego, corruption, néocolonialisme, destruction de l’outil économique… avec pour conséquence majeure la famine.

La famine, en Afrique, est un terrible fléau comparable à la peste, en Europe, au Moyen Age. L’on sait, entre autres, que les Européens ont émigré en masse en Amérique du Nord, fuyant la peste et ses effets néfastes. Quand les Africains font tout pour débarquer en Europe, seulement 3 personnes sur 10 y accèdent à cause de noyades à répétition – les statistiques, à cet égard, sont effroyables- . Les Africains subsahariens fuient, en premier, la faim.

L’Europe qui se targue d’avoir des racines chrétiennes et, surtout la France qui, avec l’Afrique, a des liens historiques de « sang versé » à la bataille de la Marne, à Verdun, et ailleurs, se doivent d’être attentives à l’appel récent du pape François, appel à la compassion. Le migrant africain subsaharien est un « cas à part ». Le rejeter sans égards, c’est oublier la « dette de sang » envers l’Afrique dont a parlé, un jour, François Hollande.