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« Aujourd’hui notre retour est conditionné par la chute du régime et le changement de système politique en place »

« Pour quitter le pays, j’ai payé une grosse somme d’argent à un passeur pour qu’il me permette de franchir la frontière. »

Alzitani Hani fait partie des nombreux syriens qui ont rejoint la promotion 2017 de la Maison des journalistes. Après avoir obtenu son statut de réfugié politique, il aspire à s’installer ici et démarrer une nouvelle vie en attendant, peut-être, que le régime de Bachar el Assad s’effondre.

« I don’t speak english, je parle français, un peu. » Alzeitani Hani est un journaliste syrien, il a 38 ans. Jogging et T-shirt, il s’apprête à se rendre à ses cours de français. Il insiste d’ailleurs pour raconter son parcours dans la langue de Molière. Diplômé en sociologie de l’université de Damas, il a travaillé au sein d’un centre syrien pour les médias sur les problématiques des droits de l’homme et de la liberté d’expression. Là-bas, il dénonce les conditions des journalistes syriens et l’oppression dont ils sont victimes. Le journaliste cherche à comprendre comment Bachar el Assad est arrivé au pouvoir. Ainsi, tous les mois il effectue des reportages sur la situation en Syrie.

En raison de ce travail, le régime de Bachar el Assad l’arrête et l’emprisonne, lui et ses collègues, durant 3 ans. A sa sortie, les autorités le convoque pour poursuivre l’interrogatoire et font en sorte de l’empêcher de quitter le territoire. « Je savais que si je me présentais à cette convocation, ils allaient m’emprisonner à nouveau. Pour quitter le pays, j’ai payé une grosse somme d’argent à un passeur pour qu’il me permette de franchir la frontière ». Il part au Liban puis en Turquie durant 1 an et demi où il obtient un visa de l’ambassade de France : « Je suis arrivé en France en avril 2017, j’y ai appris le français. Maintenant, je souhaiterais reprendre mes études à l’université Paris Dauphine ». Alzeitani Hari voudrait également pouvoir faire des reportages de terrain. Par ailleurs, Alzeitani est inquiet pour sa famille, il sait que la distance et le temps ont impacté leurs liens : « Je suis marié mais je n’ai pas vu ma femme depuis 6 ans, elle est restée en Syrie. Donc je ne crois pas que notre relation puisse durer. Tout le reste de ma famille est en Syrie et ma situation en France ne leur permet pas de me rejoindre. »

Copyright Valentine Zeler

Souvenir

« Avec cette question du souvenir, plein d’images nous reviennent. Mais ce qui nous revient surtout ce sont des photos de destruction, des rues, des pierres. La Syrie est aujourd’hui remplie de vestiges de bâtiments. Ce sont des lieux que l’on visitait, avec lesquels on habitait. Nous, on vivait avec la pierre, avec la terre, avec les arbres. C’est toujours difficile de répondre à une question sur la mémoire, les souvenirs et les différences entre notre pays et le pays d’accueil. C’est vrai la France c’est un très beau pays, mais quand on interpelle notre pays, on interpelle aussi notre enfance et les souvenirs gravés dans la mémoire de ce pays qu’on a laissé, ou plutôt qu’on était obligé de quitter. Par exemple en ce moment ce qui me revient le plus c’est l’image de la maison où j’ai vécu durant vingt ans. C’est une maison arabe avec une architecture différentes de ce que l’on voit en France. J’ai de la chance parce que ma maison est restée intacte. Pour mes amis ce n’est pas le cas. Mais aujourd’hui notre retour est conditionné par la chute du régime et le changement de système politique en place. »

Un portrait signé Romain Vignaux-Demarquay et Valentine Zeler

Conversation de bistrot : « Méfiez-vous des amalgames et ne tombez pas dans la marmelade ! »

 

Mangeur de bambou, moi Yuan Meng, le panda né en exil au zoo de Beauval, j’en entends des trucs depuis mon enclos. Les gens discutent, bavardent, s’étripent ou se congratulent. Au rayon de leurs conversations favorites, un sujet qui m’est familier : les médias. Et tout ça parfois à cause de moi. Voici pourquoi et comment.

Dialogue entendu récemment, dans le genre « conversation de bistrot », faut bien l’avouer :

– C’est un ours en noir et blanc ! A dit quelqu’un en me contemplant (car on ne me « regarde » pas : on me « contemple »).

– Voui, voui : il est de la race des ursidés, celle des ours. Lui a répondu un autre qui passait par là, en bon passant tout occupé à passer…

– Merci pour la nouvelle. J’avais jamais fait le rapprochement… faut dire que c’est pas dans les médias qu’on aurait appris ça.

– Vous lisez quoi ?

– Heu… rien.

– Moi non plus.

– De toute façon on sait pas à quoi ils servent tous ces torchons de papier…  auxquels j’ajoute aussi les radios, les sites web et les TV qui nous saoulent avec leurs débats et leurs nouvelles tordues. Gna, gna, gna, tous les mêmes …

– Ouais, ouais : tout ça c’est de la mélasse, au mieux : de la confiture, voyez. On nous dit que c’est de la fraise mais ça n’en est pas. On nous dit que c’est de la framboise ou de l’orange mais ça n’en est pas. On nous dit…

– … Que c’est de la rhubarbe…

– … Et ça n’en est pas, assurément. Tous menteurs, cher monsieur !!!!!!!!!

– Je vois, monsieur, que nous nous entendons. Il est agréable de croiser ainsi d’honorables citoyens tels que vous, au hasard d’une promenade, et avec qui – de plus – il est possible d’échanger de saines idées en toute quiétude, loin des gêneurs ! Voyez-vous : je pense qu’on devrait les faire taire tous ces bavards du clavier et du micro.

– C’est bien vrai ! Comme ça on serait mieux informé !

Des journalistes bientôt transformés en croquettes ?

Là, ce qui devait advenir et advenu :  je me suis roulé au sol. Ce n’était pas une chute, pas une glissade malencontreuse mais l’abrupte manifestation de mon irrépressible désir… d’hurler de rire. Tous les médias dans un même bocal, donc, avec une étagère de cuisine pour unique horizon. Ça c’est fait. Et les journalistes, pour leur part, on les transforme en croquettes ou en fruits confits ? Serait-ce bon pour votre régime (dans tous les sens du terme, hmmmm ?).

Obèse, désinformé et jouet des puissants sans état d’âme : ce serait alors ton destin, mon ami. Je te le dis. A partir de là, c’est toi qui vois.

Mon œil de panda est affûté

Qu’on se le répète « ubi et orbi » : le panda, lui, ne sera jamais pris la patte dans le pot de confiture car le panda, lui, a le temps de lire, de regarder et d’écouter. Le panda mène une existence édifiante, mais si, mais si… Le panda sait qu’il n’y a guère de rapport entre le Petit Bleu du Lot-et-Garonne et CNN, pas plus qu’entre un reporter de guerre, un journaliste d’investigation et un commentateur de la vie politique ou un chroniqueur sportif. Tous apportent leur pierre à l’édifice (en professionnels qu’ils sont encore). Avec de tels ingrédients, pas possible de les amalgamer et d’en faire de la confiture.

Plus fort avec une métaphore

Osons « la métaphore » (j’aime décidément beaucoup ce mot tellement à la mode, dis donc) : toutes ces filles et tous ces gars qui nous observent et qui nous parlent, les journalistes, sont les fondations au moins autant que la charpente et aussi bien que les murs de notre maison commune…

Les gens peuvent se moquer et me traiter de naïf… Néanmoins, je sais que les enfants, eux, me comprennent (c’est ce que m’assure mon traducteur qui les rencontre dans des débats autour des médias). Ils savent bien que l’information ce n’est pas de la marmelade (la branche anglaise de la famille des confitures), pas même une toute autre mixture indigeste, à la composition et à l’origine inconnues. Les médias n’ont pas pour destin de finir sauvagement amalgamés et en tartines (de confiture, bien sûr). Ils n’en voudraient pas.

L’enfance c’est l’avenir en chantant !

NON. Les enfants ne l’ignorent pas, eux. Pendant que TOUS les adultes (j’amalgame, j’amalgame avec jubilation et mauvaise foi, comprenez bien) pendant que tous les adultes se vautrent donc dans leur suffisance et dans la pièce d’à côté, à l’heure du goûter les enfants apprennent à lire en déchiffrant les étiquettes, mine de rien. Plus tard, ils liront peut-être « Confiture Magazine » sur leur smartphone … et, au bout du compte, ils sauront faire la différence, avec nuances, entre ceci ET cela, entre une marmelade et la diversité des médias.

J’ose l’espérer, moi le panda animé par le rêve d’un avenir qui chante : Ils sauront de quoi ils parlent, eux, nom d’un bambou !

Crédit : Sylvie Howlett

Yuan Meng

(Traduction de Denis PERRIN)

«Ma famille a dû verser une forte somme d’argent pour me sortir de là»

« Si tu as un passeport Syrien, les pays du monde entier ne te donnent pas de visa, ils pensent que tu es un terroriste ou que tu vas demander l’asile. »

Arrivé en France au début de l’année 2017, Salah Al Ashkar a dû fuir la Syrie à cause des articles et reportages qu’il a effectué durant la révolution. Accueilli à la Maison des journalistes, il a récemment obtenu de l’OFPRA le statut de réfugié politique et aspire aujourd’hui à apprendre le français pour pouvoir à nouveau être journaliste.

Salah est un journaliste Syrien de 30 ans. Il utilise un nom de code depuis le début de la révolution syrienne pour signer ses articles. Né en Syrie, il a été diplômé en finances de l’université d’Alep en 2011. Rien chez Salah ne laisse présager de son parcours. Ses yeux bleus derrière des lunettes, un visage presque enfantin et un ton calme, posé, même lorsqu’il conte la violence du régime qu’il a fui.

Lorsque la révolution syrienne a commencé, il a créé un groupe avec des amis pour décrire la situation et dénoncer les crimes du régime. Ils publiaient leurs articles sur un site internet et sur les réseaux sociaux. « En 2011, alors que je filmais une manifestation de la révolution, j’ai été arrêté par les services secrets syriens. Ils m’ont frappé. Je suis resté en cellule pendant 10 jours. Ils m’ont accusé d’aller à l’encontre des intérêts du pays. Ma famille a dû verser une importante somme d’argent pour me sortir de là. »

En 2012, l’armée de libération syrienne a pris le contrôle d’Alep Est. Salah rejoint cette partie de la ville pour pouvoir continuer à travailler. Il créée un journal, une chaine YouTube et assiste les journalistes étrangers venus filmer la situation. « J’ai aidé un journaliste pour un documentaire diffusé sur TF1 et j’ai travaillé pour l’AFP mais aussi pour Al Jazeera. »

Plus tard, le régime Syrien a conclu un marché avec la Turquie pour que les habitants d’Alep Est puissent quitter la ville avant que l’armée d’Assad ne rentre dans la ville. « J’ai donc quitté Alep pour la Turquie. De là, je me suis rendu à l’ambassade de France d’Istanbul et j’ai obtenu un visa pour la France. »

Salah arrive en France le 12 avril 2017. Il bénéficie de l’aide d’une famille française qui le connait à travers ses articles publiés sur internet. Ils habitent Arras. « Chez eux, j’ai effectué une démarche auprès de la MDJ puis j’ai obtenu une place quelques mois plus tard ».

Aujourd’hui, Salah ne travaille plus.  Une partie de sa famille est restée à Alep, sa sœur est en Turquie. Il espère les revoir un jour. En attendant, le journaliste peut compter sur le soutien des autres Syriens présents à la Maison des journalistes.

Souvenir

Quand je vivais à Alep, j’adorais visiter le château de la ville. C’est une place vraiment célèbre et chaque week end j’y allais pour boire un verre avec mon ami. C’est un endroit particulier que je ne peux pas retrouver autre part dans le monde. Mes amis aussi me manquent parce que quand je suis arrivé en France, je n’avais plus personne. J’ai créé d’autres relations entre temps mais mes amis me manquent toujours.

Je n’ai pas plus de maison aujourd’hui, le régime l’a détruit. Il me reste celle de mes parents. Mais ma maison me manque. Et faire du sport aussi me manque. A l’université je jouais au basket, dans l’équipe de l’école. Je ne suis pas très grand mais je vise bien. J’aimerais rejouer ici mais personne ne fait de basket dans mon entourage. Ils préfèrent le football et d’autres sports. Maintenant j’aimerais aller à la gym pour perdre le poids que j’ai pris en venant ici. Mais j’ai besoin de temps et d’une personne qui me supporterais et dirais : « vas-y, vas y »

Rédigé par Romain Vignaux-Demarquay et Valentine Zeler

« L’Etat Marocain a considéré mon travail comme une atteinte à la sécurité de l’Etat »

« L’Etat Marocain a considéré mon travail comme une atteinte à la sécurité de l’Etat alors qu’on ne faisait que former des jeunes blogueurs et journalistes sur les techniques d’enquête, de montage, de mixage… »

Le journaliste Samad est né à Ouarzazate (Maroc) en 1984.  Il est diplômé en sociologie des médias et journalisme d’investigation. Membre de l’association Marocaine pour le Journalisme d’Investigation (AMJI), il a également été rédacteur en chef du site Ouarzazate Online. Il n’a pas encore 40 ans et a déjà consacré une bonne partie de sa vie à la défense des droits de l’homme et de la liberté d’expression au Maroc. A la maison des journalistes, sa chambre côtoie celle de son ami Hicham Mansouri, également visé par la justice marocaine. Aujourd’hui poursuivi par les autorités du royaume, Samad risque jusqu’à 5 ans d’emprisonnement.

Déterminé, vif et résilient, Samad semble avoir 25 ans tout au plus, pourtant il est né en 1984. Après avoir travaillé sur la situation politique et économique du Maroc, Samad a collaboré avec des ONG pour y promouvoir le journalisme citoyen et le journalisme d’investigation. Cela lui a valu une défiance de l’Etat Marocain : « L’Etat Marocain a considéré ce travail comme une atteinte à la sécurité de l’Etat. »

De la prison marocaine à la France en passant par la Tunisie

Le journaliste a donc été interdit de quitter le territoire durant 4 mois (période durant laquelle une enquête est menée par la Police Judiciaire).  Après que son affaire ait été portée au tribunal, il s’est retrouvé en liberté provisoire.  « J’en ai profité pour partir en Tunisie à la fin de l’année 2015. Je n’avais aucun bagage, seulement mon ordinateur.  De là-bas, j’ai organisé des activités pour les droits de l’homme avec Reporters sans frontières. »

Cependant, les autorités marocaines et tunisiennes collaborent étroitement, ce qui pousse Samad à s’envoler pour la France. Arrivé à Montpellier en mai 2016, où il vit durant 6 mois, le jeune journaliste apprend l’existence de la Maison des journalistes, qu’il rejoindra plus tard.

Actuellement, Samad poursuit ses études en sociologie à Paris 8 et est également traducteur arabe/français en freeelance. Mais il poursuit aussi d’autres ambitions :

« Désormais, mon projet est de créer une plateforme d’investigations sur les questions culturelles, économiques et sociales au Maroc avec des journalistes locaux (travaillant au Maroc) et des journalistes exilés. Je souhaiterais lancer ce projet avec son ami Hicham Mansouri, lui aussi résident de la MDJ. »

« Un des moments marquant c’est quand je me baladais dans le jardin de mon village Ouarzazate. Quand je vivais encore au Maroc, je n’en profitais pas assez. Pourtant, me promener dans ces jardins qui sont naturels et sauvages, ça me manque. Quand tu es seul dans ce beau paysage, tu as un sentiment de liberté, de calme et d’espoir. Ça représente beaucoup de choses. Et puis je rattache ce souvenir à des moments passés avec ma famille et mes amis. C’est difficile de faire une échelle entre ses souvenirs mais celui-ci me manque vraiment beaucoup. »

Rédigé par Romain Vignaux-Demarquay et Valentine Zeler

Être journaliste au Moyen-Orient

Ce 3 mai, à l’issue de la Journée mondiale de la liberté de la presse, l’Institut des Cultures d’Islam a proposé une table ronde en compagnie de trois figures du journalisme. Chacun s’est confronté à l’extrême difficulté d’être un journaliste au Proche et Moyen-Orient. Tous ont été contraints de choisir l’exil pour survivre mais aussi dans le but de pouvoir exercer leur métier en toute liberté.

 

Dans un cadre intimiste, face à une quarantaine de personnes, Rajeha Al Tameemi,  Halgurd Samad et Wareth Furaiji se sont exprimés afin de relater comment l’exercice de leur métier de journaliste a failli leur coûter la vie. Comment la condition du journalisme en Irak et en Syrie est critique. Chacun s’est révélé, a raconté la vérité glaçante dans le récit de leurs vies.

Haya lève le voile sur Raqqa

Dans un premier lieu, suite à l’avant-propos du maître de conférence, Alberic de Gouville, rédacteur en chef de France 24 et vice-président de la Maison des Journalistes, le documentaire Haya, rebelle de Raqqa, a été projeté. Un documentaire de 23 minutes qui suit Haya, une syrienne ayant eu l’audace de filmer clandestinement la ville de Raqqa alors sous l’oppression de l’organisation de l’Etat Islamique.

Comme le déclare Alberic de Gouville le mot “héroïne” n’est peut-être pas le plus approprié. Pourtant, cette jeune femme a risqué sa vie en s’équipant d’une caméra miniature dissimulée dans une simple petite pochette noire pour filmer une ville plongée dans la terreur. A travers des images particulièrement fortes, Haya dénonce ce que l’E.I. inflige à Raqqa et ses habitants. Elle fréquente leur monde et délivre des messages saisissants. On peut notamment y voir une jeune française portant le niquab et parlant au téléphone avec un membre de sa famille “Pas la peine de pleurer ou d’avoir peur” “Tout ce que tu vois à la télé, c’est faux”.

 

On peut également la voir en compagnie d’autres syriens, protester devant une église. Le visage découvert, unis face aux membres de Daech, rodant autour, ils scandent “Liberté pour toujours, malgré toi Assad !”.

 

Suite à cela, Haya a été repérée par les membres de l’organisation terroriste et a fuit dès les premières menaces de morts reçues. Après un arrêt en Turquie, elle rejoint Paris où sa nouvelle vie de réfugiée reste complexe dans un pays où elle ne connaît ni la langue, ni les codes. Néanmoins, Haya en est certaine, ce n’est que temporaire. “Je n’ai même pas défait ma valise. Je suis prête à rentrer n’importe quand.

Trois histoires, un seul but

Rajeha Al Temeemi est la première à s’exprimer. Elle parle un français excellent mais souhaite s’exprimer en arabe car comme elle le déclare “c’est là que les idées viennent le mieux”. Son mari s’occupe de la traduction. Rajeha est journaliste à Monte Carlo Doualiya. Elle a quitté l’Irak, son pays d’origine, en 2006 pour la Syrie avant d’arriver en France après les meurtres de son ami et son frère ainsi que les menaces reçues à son encontre et celle de sa famille. Là-bas, en Irak, elle exerçait sous le régime totalitaire de Sadam Hussein et nous rappelle qu’il n’existe aucun journal indépendant. L’Etat irakien ne possédait que de 2 chaînes de télévision ainsi que 4 journaux, tous strictement contrôlés. La liberté de parole y est inexistante, c’est le gouvernement qui dicte les sujets à traiter. “Jamais de politique” souligne la journaliste. Mais cette dernière ne se confrontait pas seulement au problème de sa profession. Sa condition de femme la mettait en grande difficulté, également. Agressions et harcèlements en tout genre, étaient les maîtres mots pour une femme journaliste en Irak.

 

A la droite de Rajeha, Halgurd Samad prend ensuite le relais. Journaliste irakien de la région du Kurdistan, il raconte par des statistiques terrifiantes l’état du journalisme par chez lui : 231 journalistes tués durant ses années d’activités là bas. 139 violations de la loi du gouvernement sur les journalistes. Autrement dit, Halgurd s’est également confronté aux menaces, aux intimidations pour avoir tenté de faire son travail. Il est journaliste au magazine kurde indépendant Lvn de 2005 à 2010, média traitant de politique, de culture et société, et grand ennemi du gouvernement en vigueur. Il évoque les meurtres des journalistes, écrivains et poètes ayant eu l’audace de penser et d’écrire en faveur d’une liberté étrangère aux mesures répressives du gouvernement. Dans cette vague meurtrière, un ami très proche de Halgurd est retrouvé mort après avoir disparu quelques jours plus tôt. Le journaliste décide de s’exiler après 5 ans de menaces. Il s’arrête en Turquie pour y attendre son visa français puis arrive dans l’Hexagone. A Paris, il s’arrête à la Maison des Journalistes où il y reste un peu moins d’un an. Pour Halgurd, c’est un refuge, où il peut continuer à exercer son métier en sécurité.

 

Wareth Kwaish est le troisième à prendre la parole. Dans un anglais parfait, on le sent loquace, il a des choses à dire. Mais il choisit la voie de l’image pour raconter son histoire. “Je fais des films pour montrer au monde ce que les irakiens ont à dire. Chacun a des histoires à raconter”. La diffusion de son court-métrage Once they were here (“Une fois ici-bas”) sélectionné au Festival de Cannes de 2015, en est la preuve édifiante. Filmé clandestinement à l’Iphone, le réalisateur raconte comment les irakiens sont les victimes de l’ostracisme du gouvernement. En quelques minutes, on assiste aux tentatives des habitants de contester le régime et tenter de toucher ce rêve de liberté bien trop difficile à atteindre. “On le jure devant Dieu, on t’aime Irak”.

Avec fierté, il raconte comment il a pu habilement conserver les images en vidant sa batterie afin que les autorités ne puissent contrôler son téléphone portable. Mais Wareth, au même titre que ses confrères et consoeurs à ses côtés, a dû fuir. “Je me suis enfui car mes films vont me tuer” raconte t-il. Arrivé en France en 2015 et hébergé à la Maison des Journalistes, il a dû recommencer une nouvelle vie, loin de son pays et de sa famille.

Tous relatent des histoires différentes mais pourtant tragiquement similaires. Tous sont liés par ce besoin d’exprimer leur liberté de parole dans des pays où ils étaient bâillonnés. Mais tous partagent cette même conviction “la liberté est grande et de droit mais ne rentre jamais en conflit avec celle de l’autre”, un rêve devenu maintenant réalité pour Rajeha, Halgurd et Wareth.

Thelma : « Quand je quitte la MDJ, je me demande ce qu’il va m’arriver… »

«Quand je quitte la Maison des journalistes, je me demande ce qu’il va m’arriver, ce que je vais faire. C’est le genre d’angoisse que je n’avais pas au Zimbabwe.»

Comme le dit un journaliste résident de la Maison Des Journalistes : «She is really something». Cette femme de caractère participe avec plaisir aux visites de la MDJ organisées pour faire découvrir le monde des médias aux écoliers. Thelma y raconte son parcours sous le regard fasciné des élèves.

Elle a récemment accordé une interview à un magazine suédois, pays dont elle vante les qualités d’accueil. Elle suit avec attention l’actualité zimbabwéenne et plus généralement celle du continent Africain sur laquelle elle continue de s’exprimer à travers l’œil de la Maison des journalistes.

«Je suis née pour être journaliste et j’exercerai ma passion jusqu’à mon dernier souffle».

Journaliste Zimbabwéenne, elle a commencé sa carrière au début des années 2000. Thelma a rédigé de nombreux articles critiques envers l’ancien président Robert Mugabé. Ses prises de positions lui ont attiré les foudres des autorités. «Dans mon pays, il y a de nombreuses lois qui interdisent la pratique de ce métier. J’ai dû lutter pour continuer à écrire sans être influée et dire la vérité.»

Thelma se souvient que l’un de ses collègues a disparu du jour au lendemain. Personne ne sait ce qui lui est arrivé.

Alors qu’elle se rend à l’aéroport pour partir assister à une conférence en Suède, elle est arrêtée par la Police : « Ils m’ont pris mon téléphone et mon ordinateur portable. De Suède, j’ai appris qu’ils avaient menacé ma famille. Donc j’ai rejoint la France et ne suis plus jamais retournée au Zimbabwe. Plus tard, j’ai su qu’ils étaient rentrés chez moi et qu’ils avaient tout fouillé. Ils recherchaient probablement des informations dont je me servais pour mes articles. »

La journaliste est arrivée à la Maison Des Journalistes en décembre 2017. Avec ce nouveau départ, «le plus difficile,  c’est de perdre le sens de son identité. Cela fait partie du processus de l’exil. On perd confiance en soi, on peut même perdre la tête

Thelma continue de s’exprimer à travers l’œil de la Maison des journalistes et suit de près l’actualité du Zimbabwe. Cependant, sa notoriété acquis au péril de sa vie semble piéger dans le passé. C’est donc une partie de son existence qui est effacée, mise en suspension, pour plusieurs années ou à jamais. Thelma conclut sans ambiguïté et avec un courage exemplaire :

« Je suis née pour être journaliste et j’exercerai ma passion jusqu’à mon dernier souffle. »

« J’ai beaucoup de rêves mais si je ne dois en choisir qu’un, ce serait juste de voir ma famille. J’aimerais voir mon fils. La dernière fois, il n’avait pas commencé ses leçons de conduite et maintenant j’entends des histoires sur comment mon fils conduit ! Mon fils devient un homme et je ne peux m’empêcher de dire « Waouh ». Mais en mon fort intérieur, c’est dur de manquer toutes ces choses. J’aimerais beaucoup être là, en plus il étudie le journalisme. Il a suivi ma voie professionnelle. J’aimerais être là, lui tenir la main, rendre son parcours plus simple que le mien ne l’a été…

Bien sûr, les personnes me manquent mais pas seulement, mon lit me manque énormément aussi ! Parfois je rêve d’être dans Mon lit, si confortable. L’air du Zimbabwe me manque, la chaleur des températures, ma voiture…

Mais au fond, ce qui me préoccupe le plus, c’est de récupérer le contrôle de ma vie. La stabilité de savoir où je vais, d’avoir un sens à sa vie et des objectifs. Ici, j’ai trop d’anxiété. Quand je quitte la Maison des journalistes, je me demande ce qu’il va m’arriver, ce que je vais faire. C’est le genre d’angoisse que je n’avais pas au Zimbabwe et qui me replie sur moi-même au lieu de m’ouvrir à ce nouveau pays, à cette nouvelle vie qui m’attend. »

Rédigé par Romain Vignaux-Demarquay et Valentine Zeler

Walid : «Mes proches sont en sécurité car je ne suis plus avec eux»

« Mes proches sont en sécurité car je ne suis plus avec eux. »

Syrien de 34 ans, Walid possède un profil imposant et un regard sévère qui semble habité par la violence qu’il a côtoyée. Journaliste sur le site « Syrian News » avant le début de la révolution, il collabore avec le conseil municipal de la ville d’Izraa. Dans ce cadre, Walid part ensuite en Jordanie et travaille avec l’organisation des médias syriens. Il affiche son soutien à l’armée de libération syrienne. Cette prise de parole met sa vie en danger.

Ennemi de Daesh et de Bachar el-Assad

Daesh déclenche des attaques dans la région contre ceux qui prennent une telle position. « Les bureaux dans lesquels l’équipe travaillait sont menacés. Le journal de Daesh, « Nba », nous a mentionné et nous a désigné comme cible. » Ils sont obligés de déplacer leurs bureaux à de nombreuses reprises par mesure de sécurité. Mais le danger principal reste le régime. En effet, Walid critique la répression exercée par Bachar el Assad. Il est donc menacé de toutes parts, à la fois par Daesh et par les forces de sécurité syriennes d’el Assad.

Accompagné d’un autre résident syrien, il décide donc de s’exiler. « Je me suis rendu à l’ambassade de France à Aman (Jordanie) et j’ai obtenu un visa pour la France. » Grâce à Reporters sans frontières, il entend parler de la Maison Des Journalistes. A son arrivée en France, « j’ai bénéficié de l’aide d’un journaliste français qui m’a accueilli chez lui le temps qu’une place se libère à la MDJ. »

Un passé très présent

Sa famille est toujours à Deraa, dans la région contrôlée par le régime. Emu, il déclare « mes proches sont en sécurité car je ne suis plus avec eux. Ils utilisent un faux nom pour rester en sécurité. » Sa famille a été contactée par les autorités qui l’a convoqué dans leurs bureaux. Ils cherchent à savoir où se cache Walid. Pour les revoir, le journaliste compte sur son frère qui vit en Arabie Saoudite. Il tente d’obtenir un visa pour le reste de sa famille afin qu’ils le rejoignent là-bas.

Walid a obtenu des diplômes à l’université de Damas un certificat de journalisme et des médias. Il est particulièrement apprécié par les autres résidents pour tout autre chose. Car cet homme a un incroyable talent… de cuisinier. Il en fait profiter l’ensemble des journalistes de la MDJ lorsque l’un d’entre eux fête un événement, comme l’obtention du statut de réfugié fourni par l’OFPRA. D’ailleurs, c’est ce qu’attend Walid : obtenir le statut de réfugié pour pouvoir trouver un logement stable et un emploi.

Copyright Valentine Zeler

Souvenir d’exilé

« Ce qui me manque le plus, c’est ma patrie, ma maman, mes relations familiales et sociales. Ici je vois qu’il y a une certaine absence du concept de l’amitié, en tout cas au sens durable. Et d’autres choses me manquent, l’enfance par exemple, mes souvenirs d’école, la maison de mes parents, l’université…

Pour résumer, ma vie en France, c’est comme vivre à 50% de mes capacités sur tous les plans. Social, politique, travail. Ici c’est difficile de m’intégrer comme journaliste. Et puis le grand problème, ce sont les différences culturelles linguistiques, en d’autres termes, vos coutumes. Je parle de manière générale parce que je pense que ce que je vis, tous les syriens le vivent et tous les réfugiés aussi. On a été obligé de fuir le pays à cause de la guerre et à cause d’un dictateur qui veut se maintenir en Syrie.

La France est un beau pays mais la Syrie est encore plus beau. On est sûr d’y retourner un jour car c’est notre patrie. C’est notre pays. On y retournera malgré Bachar El –Assad, malgré sa volonté, malgré l’Etat islamique, malgré l’Iran, la Russie et tous les autres pouvoirs ou pays qui s’opposent à notre retour. C’est notre pays.« 

Rédigé par Romain Vignaux-Demarquay et Valentine Zeler