Nouvelle capitale administrative

« La mégalomanie d’Al-Sissi porte ce projet »

La nouvelle capitale administrative d’Égypte se développe à grande vitesse. Photo : Licence Creative Commons

Depuis 2015, une nouvelle capitale administrative sort de terre . L’ambition affichée du président Abdel Fattah al-Sissi : rivaliser avec les villes les plus vastes au monde. Entretien avec Ibrahim Ezz El-Din, ingénieur en urbanisme égyptien.

Par Marie-Camille Chauvet

La nouvelle capitale administrative de l’Égypte promet d’être colossale. La plus grande cathédrale du Moyen-Orient et l’une des plus grandes mosquées du monde arabe ont déjà été construites. Du haut de ses 394 mètres, la plus grande tour d’Afrique surplombe, quant à elle, cette ville ultramoderne.

Le tout s’étendra sur une zone désertique de plus de 714 kilomètres carrés, à 60 kilomètres de l’hyper-centre du Caire. Mais selon ses détracteurs, le projet n’est pas en phase avec la réalité sociale du pays. Près de 30 % de la population égyptienne vit sous le seuil de pauvreté, selon la Banque mondiale en 2019.

Ibrahim Ezz El-Din, 32 ans, est ingénieur en urbanisme. Il travaillait pour la commission égyptienne des droits et des libertés. Il a été emprisonné en 2019 après avoir critiqué, à la télévision, le projet. Libéré en 2023, il vit désormais en France et suit des études d’urbanisme à la Sorbonne. Il continue de porter un œil critique sur cette ville sans nom, souvent surnommée « Sissi City ».

Photo collection personnelle

Pouvez-vous décrire le projet de cette nouvelle capitale administrative ?

Ibrahim Ezz El-Din. Le projet a été présenté pour la première fois en 2008 dans le cadre du plan Le Caire 2050. Mais il avait été rejeté par le président Hosni Moubarak car il aurait coûté trop d’argent à l’État. Il a finalement été relancé par le ministère du Logement sous la présidence d’Abdel Fattah al-Sissi. Il vise à créer un grand complexe urbain en dehors du Caire et intègre toutes les infrastructures gouvernementales, que ce soit les ministères ou les immeubles résidentiels. Des quartiers ont été spécifiquement conçus pour les riches. Les citoyens le savent, ce projet n’a pas été élaboré pour le peuple égyptien.

En tant qu’urbaniste, qu’est ce que vous pensez du projet en termes d’infrastructures, que ce soit les réseaux de transport et d’électricité ou la gestion de l’eau et des déchets ? 

Ibrahim Ezz El-Din. Le projet aura beau être le meilleur en termes d’infrastructures, la question la plus importante reste de savoir s’il bénéficiera au peuple égyptien. Oui, la capitale administrative aura sûrement les meilleurs transports, les meilleurs espaces verts. Mais ce qui intéresse 

vraiment les Égyptiens depuis la dépréciation de la livre par rapport au dollar, ce sont les questions économiques. C’est donc ça le plus important pour moi.

Vous estimez donc que le projet n’est pas en phase avec les réalités économiques auxquelles sont confrontées les classes populaires égyptiennes. Pourquoi ? 

Ibrahim Ezz El-Din. Dans la nouvelle capitale administrative, il faut dépenser en moyenne 30 000 livres égyptiennes [520 euros] au mètre carré pour se loger, alors que le salaire mensuel moyen tourne autour de 6 000 livres [104 euros]. Ce projet n’avait pas à être réalisé, l’État n’en avait pas besoin. Selon l’agence de presse Reuters, il va coûter plus de 58 milliards de dollars au total [49,72 milliards d’euros]. Un projet de cette envergure économique soulève de nombreuses questions, notamment pour ce qui concerne l’impact sur la dette publique, qui pourrait s’alourdir. L’Égypte fait aussi face à des défis économiques et sociaux majeurs, comme le taux de chômage, de pauvreté et l’état des services publics notamment liés à l’éducation ou à la santé. Une partie du financement du projet repose sur le contribuable et cela pourrait se traduire à long terme par une pression fiscale trop grande.

La nouvelle capitale administrative : des constructions qui sortent massivement de terre de 2016 à 2025. Réalisation Laure Colmant.

Cette nouvelle capitale accueillera tous les ministères et le palais présidentiel. Elle est située à 60 kilomètres de la place Tahrir depuis laquelle sont partis de nombreux mouvements de révoltes, notamment en 2011. Y a-t-il selon vous une volonté de la part d’Abdel Fattah al-Sissi d’éloigner le risque de contestation populaire ?

Ibrahim Ezz El-Din. Certains des objectifs de ce projet sont en effet sécuritaires car la ville est fortifiée et entourée de murs. Mais selon moi, c’est avant tout la mégalomanie du président al-Sissi qui porte ce projet. Il aspire constamment à posséder les plus grands bâtiments du monde et cherche à suivre le modèle de Dubaï. Il veut laisser une trace de son passage. Il veut surtout être en mesure de le voir de son vivant. Vous voyez, c’est un peu comme de l’amour possessif, il veut être en mesure de dire : « J’ai la plus grande tour d’Afrique. »