Syriens en Égypte

Entre Amour et désamour

Certains quartiers de la ville du Caire sont imprégnés de la culture syrienne Photo : Creative Commons

Pays d’accueil de la communauté syrienne depuis 2011, l’Égypte n’est pas restée indifférente à la chute du régime des Assad en Syrie, le 8 décembre dernier. Malgré l’incertitude qui règne encore quant à la suite des événements, la population égyptienne et le gouvernement interroge de nouveau la place des Syriens dans leur pays.

Par Mourjane Raoux-Barkoudah

Je suis content parce que les Syriens vont enfin pouvoir rentrer dans leur pays mais je suis triste parce que je ne vais plus pouvoir manger de shawarma. Qui va me nourrir ? » Face caméra, un jeune Égyptien se met en scène dans une vidéo publiée sur Tik Tok, le 12 décembre dernier. Accosté par un ami qui lui demande s’il est heureux pour ses « frères syriens », il se lance dans un éloge de la cuisine syrienne qu’il affectionne au point qu’on l’appelle « Mohammed le Syrien ».

Cette vidéo n’est qu’un exemple parmi des centaines de vidéos humoristiques publiées en Égypte sur les réseaux sociaux quelques jours seulement après la chute du régime de Bachar el-Assad. En témoigne le commentaire qui l’accompagne lorsqu’elle est repostée sur X le jour suivant : « Les Égyptiens se révoltent pour empêcher les Syriens de quitter leur beau pays. »

Pour Aya*, chercheuse spécialiste de la communauté syrienne en Égypte et basée au Caire, ce mouvement de solidarité en ligne révèle la « bonne réputation symbolique des Syriens » auprès de la population. Terre d’accueil d’immigrés en provenance de la Syrie d’abord à la fin du XIXe siècle puis dans les années cinquante, l’Égypte a été l’une des destinations privilégiées des Syriens depuis les printemps arabes. Contrairement à la Jordanie, à la Turquie ou au Liban, qui requièrent une autorisation d’entrée et une adresse de résidence, l’Égypte ne conditionne l’arrivée des Syriens qu’au paiement d’un droit d’entrée.

Un apport économique et culturel

« Le pays a été la seule porte de sortie pour certains, explique Aya. Comme les réglementations économiques sont peu restrictives, les Syriens ont aussi bénéficié de véritables opportunités pour créer une économie de marché en Égypte. »

Le quartier du 6th of October, dans la banlieue du Caire, est représentatif de cette activité, comme en témoigne Fadi*, jeune Égyptien qui y a grandi et fraîchement installé à Paris : « Les restaurants syriens, là-bas, ont beaucoup de succès. Les Syriens ont apporté leur culture avec eux et nous ont enrichi. » Les réfugiés sont passé de 13 000 en janvier 2012 à 123 000 en septembre 2013. Ils sont aujourd’hui 136 000 à avoir été recensés par le Haut-Commissariat aux réfugiés. Un chiffre que le gouvernement égyptien a gonflé à 1,5 million.

« Le gouvernement égyptien instrumentalise la politique migratoire, avance Aya. Depuis quelques années, les réfugiés sont devenus une source de rente auprès de la banque mondiale et de l’Union européenne qui

Infographie : Mourjane Raoux-Barkoudah/EPJT

subventionne les politiques migratoires du pays. Mais ce sont aussi les boucs émissaires accusés d’être responsables de la situation économique du pays. »

En janvier 2024, une vaste campagne qui militait pour l’expulsion des Syriens et le boycott de leurs commerces avait enflammé X, Facebook et Twitter. Menée par des profils inconnus pour la plupart, cette vague de haine en ligne avait été attribuée au gouvernement, soupçonné par certains de vouloir attiser un sentiment anti-syrien.

Un avenir incertain

Sami, 70 ans, professeur d’anglais au Caire, reconnaît que les Syriens savent faire des affaires : « Ils sont plus intelligents que nous et prennent, de ce fait, un travail qui dès lors n’est plus disponible pour les Égyptiens. Nous avons aussi beaucoup de réfugiés Soudanais, ajoute-t-il. Le problème n’est pas qu’ils sont Soudanais ou Syriens mais qu’ils sont trop nombreux. »

Deux vendeurs de falafel syriens dans « Syrian Street », une rue de la banlieue du Caire réputée pour ses commerces syriens. Photo : Zeinab Mohamed/CC.

Depuis décembre, certains Syriens en déplacement hors d’Égypte ne se sont pas vus autoriser à rentrer avec un titre de séjour pour raisons touristiques. Le gouvernement est aussi en tractation avec le Haut Commissariat aux réfugiés pour récupérer sa souveraineté sur la question des réfugiés, notamment sur la délivrance du statut.

« Il est pour l’instant trop tôt pour savoir ce que cette nouvelle loi change, tempère Aya. Sont-ils encore considérés comme des réfugiés ? Ce n’est pas clair. Mais il est certain que l’attitude générale est à la restriction des libertés pour les immigrés. »

Quant à savoir si les Syriens envisagent un retour dans leur pays, l’incertitude plane aussi : « Beaucoup sont excités à l’idée de rentrer mais la situation économique ne permet pas d’assurer des services de base à tous. Peu de gens font le pari de rentrer. » Au 2 janvier 2025, l’ONU ne comptait effectivement que 115 000 retours depuis la Turquie, la Jordanie et le Liban.

(*) Les prénoms ont été modifiés.