Droits des femmes

Une régression assumée par le chef de l’état

Des militantes féministes tunisiennes protestent lors d’un rassemblement à l’occasion de la Journée nationale de la femme. Elles appellent à la libération des femmes détenues pour avoir critiqué le président, le 13 août 2024. Photo : Hasna/AFP.

Alors qu’elles ont été enviées pendant plusieurs décennies par leurs homologues des pays voisins, les Tunisiennes déplorent et subissent une véritable mise à mal de leurs droits depuis 2022. Récit d’une répression pesante et croissante.

Par Rhaïs Koko

Jamais on n’aurait pu imaginer de tels récits de la part de la Tunisie », s’insurge Me Ibrahim Belguith à propos de la situation des femmes. Une situation alarmante qui résulte d’un projet « autocratique et liberticide » porté par le président Kaïs Saïed depuis 2022. Car la Tunisie, souvent citée comme pays avant-gardiste des droits des femmes dans le monde arabe, subit aujourd’hui le bafouement total et assumé des droits des femmes.

Il en était pourtant tout le contraire après la révolution de 2011. Durant cette période, appelée « transition démocratique », « les droits des femmes ont connu un essor concret avec plusieurs promulgations de texte », rappelle Ibrahim Belguith. L’article 46 de la Constitution de 2014 « garantit l’égalité des chances entre les femmes et les hommes pour l’accès aux différentes responsabilités et dans tous les domaines. Il œuvre à réaliser la parité entre la femme et l’homme dans les assemblées élues. »

En 2018, la loi organique n° 2017-58 entre en vigueur. Elle élargit la définition des violences faites aux femmes à plusieurs formes d’abus, du harcèlement aux violences physiques psychologiques sexuelles et économiques.

Mais en 2022, Kaïs Saïed, président depuis 2019, qui s’est donné les pleins pouvoirs le 25 juillet 2021, établit une nouvelle Constitution qu’il soumet par référendum. Il démantèle le système en place et donne plus de place à la religion, thème indissociable de la question des femmes à cause de « mauvaises interprétations ».

« L’article Ier de la Constitution de Kaïs Saïed rompt avec l’article 1 des constitutions de 1959 et de 2014 où l’Islam est juste mentionnée comme religion d’État, souligne Me Ibrahim Belguith. Dans l’article 5 de la Constitution de 2022, la Tunisie est définie comme une nation islamique fondée sur un Islam authentique, ajoute-t-il, rappelant la relation de Kaïs Saïed avec les salafistes Tahrir, les ennemis jurés des femmes ».

Et cette nouvelle formule « fait qu’on peut craindre pour elles », reprend l’avocat qui déplore l’absence de la notion de dignité dans l’article 5. « C’est pourtant fondamental pour les Droits de l’homme ». Au contraire, l’article parle de « préservation d’honneur », une notion qui « renvoie aux crimes d’honneur et à tous les complexes de l’homme oriental très liberticide avec les femmes », remarque l’avocat.

La régression des droits des femmes semble de surcroît assumée par le président Kaïs Saïed. Le 8 janvier 2022, suivant le premier projet de Constitution soumis au référendum, il promulgue le décret 607 qui autorise la correction d’erreurs identifiées dans le texte.

Dans le même temps, le président supprime un paragraphe qui garantit que « l’État œuvre pour la représentativité de la femme dans les conseils élus », précise Me Ibrahim Belguith.

Depuis, la dignité des femmes est quotidiennement sapée, notamment « dans les lieux de détention, surtout dans la prison de Manouba où des femmes sont maltraitées », explique Me Ibrahim Belguith.

Sonia Dahmani, avocate, Abir Moussi, femme politique, Sihem Bensedrine, journaliste et militante des Droits de l’homme ou encore Chadha Haj Mbarek, journaliste, sont autant de femmes emprisonnées et persécutées. Elles ont été arrêtées l’une après l’autre depuis 2022, prétendument au motif du décret loi-54 relatif à la lutte contre les infractions se rapportant aux systèmes d’information et de communication.

Réalisé par Camille Amara/EPJT

Ces arrestations contribuent à la dégradation de la place de la Tunisie dans le classement mondial de la liberté de la presse. Sur 180 pays, le pays est placé 118e en 2024. Son meilleur classement est la 72e place en 2019, preuve de l’espoir que portait le pays depuis la révolution.