La culture comme refuge

Programme de peinture murale de jeunes déplacés dans l’Artibonite. Photo MLK Mural

À Port-au-Prince, l’insécurité limite les espaces de sociabilité et de création, mais dans d’autres régions du pays, la vie culturelle se maintient sous des formes différentes. Entre contraintes sécuritaires, initiatives locales et pratiques artistiques, la culture continue d’occuper une place centrale dans le quotidien de nombreux jeunes, comme espace de lien social, d’expression et de respiration.

Par Tifa Oussaid

En Haïti, l’insécurité affecte durablement la vie culturelle. La tenue d’événements reste incertaine, la circulation des publics compliquée et la protection du patrimoine de plus en plus difficile à assurer. Ces dernières années, plusieurs institutions culturelles ont été contraintes de réduire leurs activités, de se déplacer ou de fermer temporairement leurs portes, particulièrement à Port-au-Prince.

Cette vulnérabilité s’est matérialisée de manière spectaculaire en 2025, lorsque des œuvres du Centre d’Art ont dû être évacuées dans des conditions de sécurité exceptionnelles, soulignant la vulnérabilité du patrimoine artistique face à la violence armée. Les organisations internationales, dont l’Unesco, continuent d’alerter sur les risques que fait peser l’instabilité sécuritaire sur la culture haïtienne, désormais considérée comme un secteur directement exposé.

Pour autant, la culture ne disparaît pas. Certains événements continuent d’exister, parfois sous des formats réduits ou adaptés. Fin 2025, le festival Quatre Chemins, rendez-vous annuel dédié au théâtre et aux arts vivants, a ainsi maintenu sa programmation dans la capitale. Créé en 2003, ce festival réunit chaque année des artistes haïtiens et internationaux autour de spectacles, lectures et débats. Son maintien illustre la volonté des artistes et des organisateurs de préserver des espaces de rencontre et de création malgré un contexte contraignant.

« Port-au-Prince n’est pas Haïti »

Réduire la culture haïtienne à la seule réalité de la capitale serait toutefois trompeur. Hors de Port-au-Prince, d’autres dynamiques existent. Jacmel, ville du sud-est du pays, est régulièrement mise en avant par l’Unesco dans le réseau des Creative Cities pour son patrimoine, son carnaval et ses savoir-faire artistiques. Le carnaval national de 2026, bien que traversé par des débats sécuritaires et logistiques, illustre cette ambivalence : moment de communion culturelle pour certains territoires, il reste difficilement envisageable dans d’autres.

Cette fracture territoriale est confirmée par les acteurs culturels eux-mêmes. Slameur et organisateur d’événements, Yourire Fleursaint, connu sous le nom de Yourire le slameur, organise depuis plus de dix ans des activités culturelles, notamment le Slam Show, dont la onzième édition s’est tenue récemment à Petit-Goâve. Selon lui, « c’est plus facile d’organiser des événements dans les villes de province, parce que la situation y est plus calme au niveau sécuritaire », alors qu’à Port-au-Prince, « c’est beaucoup plus difficile ». La culture tend ainsi à se déplacer vers des territoires moins exposés aux violences, même si ces espaces restent fragiles et peu soutenus.

Carnaval de Jacmel. Photo: Nacho Fradejas Garcia/Flickr

Pour de nombreux jeunes, la culture reste avant tout un espace d’expression. À travers le slam, Yourire Fleursaint observe comment les jeunes s’emparent de la parole pour dire leur réalité. Il décrit le slam comme un art grâce auquel « les jeunes peuvent faire passer leurs émotions, leurs idées, et dénoncer ce qui va mal dans la société ». Lors de ces événements qui rassemblent parfois entre 200 et 300 personnes, le public trouve un lieu pour se retrouver, échanger et débattre.

Clubs culturels, théâtre de rue et groupes artistiques informels permettent ainsi de maintenir une vie culturelle en dehors des grandes institutions. Ces espaces prennent une dimension particulière dans le contexte actuel. Yourire Fleursaint en est persuadé, les activités culturelles constituent « un espace de refuge, un espace de résistance » où il devient possible « de dire ce qui va mal, de faire des propositions et d’échanger avec les jeunes ». Dans un quotidien marqué par l’incertitude, ces moments de rassemblement offrent une respiration, aussi fragile soit-elle.

Une résilience réelle, mais limitée

Cette capacité à créer malgré tout ne doit cependant pas être idéalisée. Plusieurs travaux scientifiques, notamment une étude qualitative publiée en 2023 dans la revue Transcultural Psychiatry, menée auprès de jeunes vivant à Port-au-Prince, montrent que les pratiques culturelles et artistiques fonctionnent souvent comme des mécanismes d’adaptation psychologique face à la violence et à l’incertitude. Les auteurs soulignent que ces espaces de création aident les jeunes à tenir au quotidien, sans pour autant constituer une réponse durable aux difficultés structurelles liées à l’insécurité, à la précarité économique et à l’absence de perspectives institutionnelles.

Yourire Fleursaint partage cette lucidité. Il rappelle que « les activités culturelles n’ont pas vraiment d’intérêt économique » et qu’« on ne peut pas dire qu’en tant qu’artiste on peut vivre seulement de ça ». Faute de soutien institutionnel et de financements, beaucoup de jeunes artistes cumulent plusieurs activités pour survivre. Certains envisagent de partir, d’autres espèrent un changement à long terme, sans renoncer totalement à leur engagement culturel.

Culture, mémoire et ce qui demeure

Pour comprendre cette persistance, il faut replacer la culture haïtienne dans une histoire plus longue. Des travaux académiques récents, notamment publiés sur OpenEdition ou dans A History of Haitian Literature (Cambridge, 2024), rappellent que les arts haïtiens – théâtre, musique, arts plastiques et traditions populaires – se sont toujours développés dans des contextes de contraintes économiques, politiques et sociales.

La culture a longtemps servi de vecteur de narration collective, de transmission et de résistance symbolique. Ce que vivent aujourd’hui les jeunes artistes s’inscrit dans cette continuité, même si la violence actuelle accentue les inégalités territoriales et fragilise davantage les espaces de création. Dans un pays où les perspectives économiques et politiques restent incertaines, la culture apparaît comme un socle fragile mais essentiel à préserver. « La culture, c’est ce qui nous reste, affirme Yourire Fleursaint. Et elle permet encore de garder notre identité. »