Défilé d’une unité de l’armée congolaise. Photo présidence de la RDC
En République démocratique du Congo (RDC), la prise, les unes après les autres, de plusieurs villes par le groupe rebelle l’AFC/M23 dans le conflit qui l’oppose à Kinshasa, illustre l’incapacité de l’armée à protéger le pays. Cette situation, qui ne cesse d’interroger citoyens et observateurs, s’explique par plusieurs facteurs
Par Ibrahim Billa
Les Forces armées de la république démocratique du Congo (FARDC), pourtant numériquement supérieures aux rebelles, n’a pu contrer leur progression. D’après Jeune Afrique, qui cite l’institut américain Global FirePower, elle se positionne en 2025 comme la huitième armée africaine la plus puissante et compterait plus de 166 500 militaires, dont 31 000 réservistes et 10 000 paramilitaires. Aussi, son budget a-t-il connu une augmentation considérable ces dernières années. « La plus forte augmentation en pourcentage des dépenses militaires de tous les pays en 2023 a été observée en République démocratique du Congo (+105 %), où il y a un conflit prolongé entre le gouvernement et des groupes armés non étatiques », note dans son rapport publié en avril 2024 l’Institut de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI).
Le M23, quant à lui, ne disposerait que de quelques milliers de combattants. Il a toutefois bénéficié d’un soutien de près de 4 000 soldats rwandais, souligne un rapport du groupe d’experts des Nations unies publié en décembre 2025. Mais l’effectif du groupe rebelle reste bien inférieur à celui des FARDC. Et, depuis la reprise des combats, il continue de conquérir de vastes territoires dans l’Est de la RDC.
Une mise sous embargo stratégique
Cette incapacité de l’armée congolaise à repousser le M23 et à défendre l’intégralité du territoire s’expliquerait d’abord par le fait qu’elle aurait en face « une multitude d’armées. » « La RDC ne se bat pas seulement contre le M23 et le Rwanda, mais aussi contre les États-Unis, la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne qui les soutiennent en coulisses », dénonce le politologue congolais Claude Onanongo.
La mise sous « embargo stratégique » du pays en matière d’armement est aussi pointée par le chercheur. « Depuis 1994, la République démocratique du Congo est sous embargo alors qu’elle connait toujours des problèmes sécuritaires du fait d’attaques incessantes. Pourtant, elle ne fabrique pas non plus d’armes. Cet embargo illustrait l’enjeu stratégique qu’est le Congo en termes de matière premières, que les puissances occidentales qui soutiennent le Rwanda convoitent inlassablement », affirme-t-il.
Une analyse que relativise Christophe Châtelot, journaliste au Monde. Il y a, certes, tout le jeu de la diplomatie et des coopérations régionales en termes de défense ou de partenariat économique qui évidemment, crée un environnement très complexe, mais il est impossible de prouver une implication directe d’États occidentaux en faveur du mouvement rebelle. « On sait, par exemple, qu’Israël est un des fournisseurs d’armes du Rwanda. Kigali achète des armes à Israël comme beaucoup d’autres pays. Cela suffit-il à dire qu’Israël soutient le Rwanda et le M23 dans l’Est de la RDC ? Ce serait un raccourci. Car ce n’est pas documenté », tranche le journaliste français.
Une armée inactive, mal équipée et mal formée…
Au-delà des soldats envoyés aux cotés du M23, le soutien du Rwanda au groupe rebelle implique surtout des transferts d’armes. Christophe Châtelot rappelle que les experts de l’ONU ont ainsi noté que les armements utilisés par les rebelles – les mortiers guidés par GPS, les lance-missiles sophistiqués – ne figurent pas dans leur arsenal. Il en est de même, ajoute-t-il, des missiles sol-air, des drones, des appareils de brouillage GPS utilisés contre les drones de l’armée congolaise. « L’ensemble de cet arsenal ne pouvait être qu’issu d’armements rwandais opérés et utilisés par des militaires suffisamment formés, qui sont rwandais également. »
Dans le même temps, précise le journaliste, les forces armées congolaises sont très faibles, désorganisées, mal équipées et mal entraînées. Elles sont surtout inactives, à la différence du Rwanda qui participe à des missions de maintien de la paix depuis très longtemps à travers un déploiement de troupes au Soudan, en Centrafrique, au Mozambique, etc.
Un autre problème spécifique à l’armée congolaise dans l’Est du pays est qu’elle regorge d’anciens rebelles, qui ne sont autres que d’anciens bandits. Cela est la résultante des programmes de démobilisation, désarmement, réintégration (DDR) ayant consisté à reverser dans les rangs des FARDC ces insurgés dans le cadre des différents processus de paix qu’a connus le pays. Intégrer ainsi, à des niveaux supérieurs, de nouveaux officiers ou des officiers supérieurs autoproclamés généraux, alors qu’ils n’ont aucune compétence en termes de science du commandement fragilise l’appareil militaire. Résultat : l’armée se retrouve être un ensemble composite et hétérogène qui n‘est pas adapté à la guerre.
… et minée par la corruption
S’ajoute à cela la gouvernance générale au Congo dont le manque de transparence influe sur le secteur de la défense. « Il y a un niveau de corruption qui est absolument délirant et qui fait qu’une partie des ressources théoriquement destinées aux forces de sécurité est en fait détournée. Aussi, les forces armées congolaises sont-elles minées et rongées par une corruption intérieure qui se traduit par le détournement de primes et de soldes. Il y a également des contrats d’armement qui font l’objet de rétrocommissions énormes, donc des marchés passés de gré à gré, une grande présence de dessous de table et d’argent qui sert à nourrir les cercles de pouvoir à Kinshasa et dans l’Est. », observe Christophe Châtelot.
A l’Est justement, aussi bien les autorités civiles que les militaires – dont des officiers supérieurs déployés sur place – n’ont pu cacher leur volonté de profiter de l’exploitation de la mine de coltan de Rubaya, passée depuis sous contrôle total du M23 et de son allié rwandais.
Les rackets se sont ainsi multipliés entre la zone d’extraction et les voies d’écoulement de ces minerais qui déjà, avant la guerre, allaient d’ailleurs au Rwanda. Claude Onanongo reconnait aussi l’existence de la corruption au sein de l’armée, ce qui participe à nuire à son efficacité. Dans un article intitulé « Les apories de l’état de siège », le géopolitologue évoque une « militarisation de la politique », et une « politisation des militaires », signe, selon lui, de la corruption des forces armées congolaises. Il estime tout de même que cette corruption n’est pas le facteur déterminant qui freine leur capacité opérationnelle dans le conflit.
Toujours d’après Christophe Châtelot, un des défis majeurs de l’armée congolaise reste l’insuffisance de sous-officiers sur le terrain. « Les sous-officiers sont ceux qui sont la courroie de transmission indispensable entre l’état-major, les officiers supérieurs et le terrain. Ce sont eux qui commandent les petits groupes, qui mènent les gens au combat. Mais il n’y en a pas suffisamment. Il y a par contre pléthore de généraux, de colonels qui, eux, restent planqués dans les villes, loin du théâtre des opérations. »
Pourtant, la capacité opérationnelle qui consiste à réfléchir, à monter une offensive, à attaquer les points faibles, à utiliser l’effet de surprise est ce qui fait la force d’une armée, explique le journaliste. Il note par ailleurs une absence d’entraînement, d’équipements et de motivation des soldats auxquels ne sont toujours pas assurés les choses aussi basiques que la nourriture, l’eau et les armes. Conséquence : ils ne savent finalement pas pourquoi ils se battent.