L'école au bord du gouffre

Une salle de classe désertée. Photo: James Emery

Violence armée, déplacements forcés et sous-financement fragilisent un système éducatif déjà exsangue. Pendant ce temps, l’État promet une refondation et des initiatives locales tentent de tenir la ligne.

Par Brigitte Yoda

En Haïti, apprendre est devenu un acte de courage. Selon l’Organisation des Nations unies, plus de 1 600 écoles ont fermé au cours de l’année scolaire 2024-2025 en raison de l’insécurité. Au 30 avril 2025, ces fermetures ont privé plusieurs milliers d’enfants d’apprentissage, principalement dans l’Ouest et le Centre. 

Des milliers d’enfants privés de leur droit fondamental à l’éducation. Réalisation: Brigitte Yoda/EPJT

Déjà, en 2024, près de 3 000 écoles avaient cessé de fonctionner dans l’Ouest et le bas-Artibonite, régions largement sous contrôle de gangs armés. Les écoles publiques, celles des enfants des milieux populaires, sont les premières touchées. Dans l’Ouest, département le plus peuplé du pays, on compte 6 857 écoles, dont seulement 525 publiques. En Artibonite, 2 621 établissements, dont 522 publics.

La violence ne frappe pas seulement les bâtiments. En mai 2022, l’Unicef alertait sur la mort de 10 enfants en dix jours et sur la fermeture d’environ 1 700 écoles dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince. Des informations crédibles faisaient déjà état du recrutement d’enfants par des groupes armés, souvent parmi ceux sortis du système scolaire.

En quinze ans, crises sécuritaires, catastrophes et déplacements ont provoqué un effondrement progressif de l’éducation, laissant des centaines de milliers d’enfants sans école. Réalisation : Brigitte Yoda/EPJT

Lors du lancement du Plan de réponse humanitaire 2026, la coordonnatrice humanitaire Nicole Kouassi interpellait sur la multiplication des attaques visant la santé et l’éducation, piliers pourtant essentiels à toute sortie de crise.

D’après l’Organisation internationale pour les migrations, 209 940 personnes vivent désormais dans 272 sites de déplacés, dont une part significative occupe des infrastructures scolaires. Des écoles transformées en abris, des salles de classe devenues dortoirs, des établissements où l’on survit sans apprendre.

Face à cette réalité, l’État haïtien a lancé en janvier 2026 les Assises nationales de la refondation du système éducatif, promettant de consacrer 4 % du PIB à l’éducation. Le ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) reconnaît cependant que la réforme sera longue, coûteuse et incertaine. 

« Refonder l’école haïtienne ne sera pas facile ni rapide. Elle exige du temps, de la cohérence, des ressources, mais surtout de la volonté politique et de la responsabilité collective »

​Augustin Antoine, ministre de l’Education nationale lors des Assises
sur la refondation du système éducatif haïtien, le 23 janvier 2026

Dans ce paysage chaotique, certaines initiatives tentent de maintenir un accès minimal à l’éducation. À Port-au-Prince, dans le quartier populaire du Canapé Vert, une école continue de fonctionner grâce au soutien de l’association Agir pour l’enfant Haïti basée à Tours. Pour son responsable, Guy Brault, l’objectif est de permettre à des enfants de continuer à aller à l’école, malgré tout.

Un engagement fragilisé par la crise

Reconstruite après le séisme de 2010-2011 avec des partenaires locaux de confiance, l’école est implantée dans un bidonville « très solidaire », qui a réussi à repousser à plusieurs reprises les incursions de gangs armés. « Aujourd’hui, ils n’essaient plus de rentrer dans ce quartier-là », se réjouit Guy Brault. Un fait rare, sur un axe pourtant stratégique entre Port-au-Prince et Pétion-Ville.

Depuis plus de dix ans (2001), l’association assure le paiement des salaires des enseignants, le fonctionnement de la cantine scolaire, l’achat de manuels et l’entretien des bâtiments. L’école accueille presque tous les enfants qui se présentent, avec peu ou pas de frais de scolarité. Chaque élève reçoit au moins un repas par jour. Souvent le seul.

Ecole à Bombardopolis. Photo Alex Webb

Les effectifs ont fortement fluctué au gré des crises, passant d’une cinquantaine d’élèves en 2011 à près de 250 aujourd’hui. Les financements, eux, restent fragiles. Environ 200 donateurs réguliers permettent de maintenir un budget minimal, mais l’insécurité a rendu impossibles les envois de matériel et fragilisé les parrainages individuels. 

Les liens avec les grandes ONG internationales restent limités. Le ministère, malgré les annonces de réforme, ne finance pas ces structures. Et Guy Brault s’inquiète de la refondation du système éducatif qui pourrait profiter d’abord à ceux qui peuvent payer. Les autres, notamment les plus pauvres, resteraient au bord du chemin.

Un second projet éducatif, près d’Hinche, à la frontière dominicaine, tente d’offrir une alternative par la formation professionnelle (couture, cuisine, musique) et l’alphabétisation des parents. Là encore, le manque de ressources menace la pérennité des actions déplore Guy Brault. Les donateurs historiques vieillissent. Les parrainages ont chuté, de 150 en 2020 à une cinquantaine aujourd’hui. « On a beaucoup de mal à suivre ce que deviennent les jeunes », regrette-t-il.