Une jeunesse prise en étau

Photo : Ben Piven

La jeunesse haïtienne ne sait plus à quel saint se vouer. Entre la violence des groupes armés, qui contrôlent près de 90 % de Port-au-Prince et ont fait près de 6 000 morts en 2025 selon l’ONU, et l’absence de perspectives politiques et économiques, elle se retrouve confrontée à des choix difficiles : résister, subir, se résigner ou partir.

Par Brigitte Yoda

Plus de 55 % de la population haïtienne a moins de 25 ans, pour un pays de près de 12 millions d’habitants, selon les dernières données de l’ONU compilées par Worldometer. L’insécurité, la précarité économique et la fermeture du système politique pèsent lourdement sur les trajectoires, fragilisant l’engagement et alimentant les départs.

« Quand on dit “jeunes en Haïti”, c’est qu’on dit “chômage” », résume Jemps Déralus, directeur exécutif de l’organisation Kay Jèn (maison des jeunes). Une formule qui résume à la fois l’absence de perspectives économiques et la profondeur du découragement dans ce pays aux mille et un problèmes.

Malgré leur nombre, les jeunes restent largement exclus des espaces de décision. « De 1985 à aujourd’hui, ce sont les mêmes têtes qui occupent les grandes sphères décisionnelles du pays », analyse Cliffton Sylvain, membre de l’Observatoire de la jeunesse haïtienne (OJH). Pour lui, lorsqu’ils émergent sur la scène politique, ces jeunes restent étroitement encadrés par les grands partis, cantonnés à des rôles subalternes sans véritable pouvoir de décision.

L’insécurité rend l’engagement plus risqué

Dans un contexte marqué par l’insécurité, la précarité et le chômage, le sens même de l’engagement politique a été corrompu. La politique est devenue avant tout un moyen d’accéder à un emploi. L’engagement n’est plus porté par un projet de transformation collective mais par la nécessité de survivre.

Résultat, les mobilisations de jeunesse, autrefois visibles, se sont progressivement affaiblies, estime Jemps Déralus. L’insécurité rend l’engagement plus risqué et plus difficile à inscrire dans la durée. Dans certaines zones, les choix se font sous la contrainte. La combinaison de la faim, de l’insécurité et du manque d’opportunités pousse certains jeunes à considérer les gangs comme la seule option possible.

Face à cette situation, des organisations tentent néanmoins de préserver des espaces d’action citoyenne. C’est notamment le cas de Kay Jèn, maison des jeunes qui mène des actions d’interpellation publique – notamment à travers des dénonciations par des notes de presse – et organise des formations sur les droits humains, la citoyenneté, l’engagement. L’association développe également des formations professionnelles, en plomberie ou en photographie et conduit des campagnes de sensibilisation en milieu scolaire. « Du 1er au 6 décembre, on a fait une campagne auprès d’une dizaine d’écoles », précise Jemps Déralus. Près d’un millier de jeunes auraient été touchés.

Mais, l’absence de fonds du gouvernement limite fortement les actions de l’organisation née en 2009. Elle ne mène ses actions que grâce aux cotisations de ses membres et aux dons. Kay Jèn relève aussi l’impossibilité d’assurer un suivi durable des jeunes et de transformer les compétences acquises en véritables opportunités d’emploi. Selon elle, les formations aux métiers manuels ne suffisent pas si elles ne s’accompagnent pas d’un accès concret aux outils et aux équipements nécessaires pour exercer.

Faute de perspectives, l’exil s’impose pour beaucoup comme la seule issue. « En Haïti, la plus grande chance de sauver sa peau ou de sauver sa famille, c’est de quitter le pays », estime Cliffton Sylvain. Une réalité incarnée par le parcours de Marc-Daniel Jean-Louis, étudiant originaire de Port-au-Prince, diplômé en droit, formé aux sciences sociales et installé en France depuis 2021. Partir s’est imposé à lui à la fois comme une stratégie et une nécessité dans un contexte où la situation n’arrêtait pas de se détériorer avec l’expansion des groupes armés. « Avoir un diplôme étranger, ça pèse beaucoup dans la balance, dans la recherche d’emploi », dit-il.

« On n’espère plus en Haïti »

Il décrit son départ comme une rupture, marquée par l’abandon d’une vie déjà construite en Haïti, le choc culturel en France et la lourdeur des démarches administratives du pays d’accueil. Empêché par l’insécurité, Marc-Daniel Jean-Louis n’est pas retourné en Haïti depuis cinq ans. La crise a par ailleurs dispersé sa famille entre les Cayes, Port-au-Prince et le Canada.

Pour l’universitaire et politologue haïtien Auguste D’Meza, « il n’y a pas de place à donner ». La politique, selon lui, suppose apprentissage, expérience et temps long. S’il dénonce des élites peu enclines à céder de l’espace, la question de la place des jeunes ne peut toutefois être réduite à la simple exclusion imposée par les élites. Il évoque en miroir une jeunesse parfois attirée par les postes, vite rattrapée par les logiques de corruption.

Difficile de lui donner tort quand « on ne vit plus et on n’espère plus en Haïti », lâche Auguste D’Meza. À ses yeux, les Haïtiens sont déjà tous des migrants, ne serait-ce que dans leur esprit. La violence, la faim et la fermeture des écoles ont peu à peu remplacé l’esprit collectif par un instinct de survie individuelle.

Malgré ce tableau sombre, certains refusent la résignation. Cliffton Sylvain, de l’OJH, plaide pour que « rien ne soit fait pour les jeunes sans les jeunes » et dit croire en l’émergence d’une nouvelle génération capable de renouveler durablement les institutions du pays.

Dans l’intervalle, Haïti reste dans l’impasse. Le 7 février a marqué la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT). La cérémonie consacrant cette étape s’est achevée sur la promesse d’éviter tout vide institutionnel, avec le passage officiel de relais au Premier ministre, Alix Didier Fils-Aimé, 54 ans. Le pays revient ainsi à une configuration déjà connue, avec un chef du gouvernement concentrant l’ensemble des prérogatives exécutives.