Deux générations de femmes

Kadiatou Diakité et sa fille Nana, deux générations confrontées aux réalités sociales des femmes maliennes. Photo: Nana Kadidia Diallo

Mariages précoces, poids du travail domestique et accès inégal à l’éducation. Malgré des lois et des engagements internationaux, la condition des femmes maliennes reste largement façonnée par des normes socio-culturelles qui limitent leurs choix. Kédiatou a quitté l’école pour travailler. Sa fille Nana a quitté le pays pour étudier. Entre les deux, une même réalité de lutte contre la pauvreté, mais une vision différente des traditions.

Par Karyna Nauholna

Pour Kadiatou, femme de 50 ans, vendeuse de charbon, la scolarité a été une parenthèse brève, qui s’est refermée par nécessité économique. « Mon papa n’avait pas les moyens pour nourrir toute la famille. C’est pourquoi j’ai abandonné l’école, j’étais obligée de travailler », explique-t-elle. À 18 ans, elle troque les cahiers contre le petit commerce, parcourant ainsi les 80 kilomètres, qui séparent Bamako de son village natal, ainsi chaque semaine pour acheter et revendre des articles. Ses journées se résument en double ou triple corvées.

Tous les matins, elle attelle des sacs de charbon de bois. Puis, elle part les vendre dans des marchés. Le soir, elle gère seule l’immense foyer de six enfants. «  C’est chaque jour comme ça  », décrit-elle. Trente ans plus tard, le combat pour l’instruction de ses enfants définit son quotidien. Elle a tout fait pour que Nana, sa fille aînée, intègre une école privée. « Dans l’école publique, il n’y a pas d’étude  », constate-t-elle amèrement. Le prix est une charge de travail incessante pour la mère : « La femme malienne, que tu veuilles ou pas, tu seras battante. Parce que si tu ne fais pas ça, ton enfant va aller dans la rue. »

Après le décès de son mari, Kadiatou est devenue l’unique chef d’une famille de six enfants. Nana Kadidia Diallo, étudiante en Master Cultures et métiers du web à l’université Gustave-Eiffel a 21 ans. Elle est le fruit des sacrifices

Kadiatou Diakité. Photo: NKD

de Kadiatou. Là où sa mère a dû arrêter l’école, elle a pu y rester. Elle a même eu la chance d’y être dans le système privé, perçu comme le seul garant d’un avenir serein.

Nana a saisi cette opportunité d’étudier avec un grand enthousiasme. Son désir d’apprentissage et d’évolution l’a mené à Paris, à 4 000 kilomètres de sa famille, pour poursuivre ses études en information – communication. Pour Nana, partir était une « nécessité  », motivée par le manque d’opportunités dans son pays.  Le chômage de masse touche particulièrement les 18‑35 ans, et 77 % des jeunes femmes actives travaillent dans des milieux informels, souvent sans contrat, ni sécurité, ni protection.

Nana Kadidia Diallo. Photo: NKD

Le poids des traditions

« Je fais le travail à la maison, je prépare à manger, et puis je pars au travail à 9 h pour revenir à 19 h et cela du lundi au dimanche », partage Kadiatou. Le temps pour elle-même n’existe pas. Elle n’a ni loisirs, ni repos, ni vacances. Avant même qu’une fille ne pense à l’école, il y a le poids de la maison. Et ce poids n’est jamais partagé équitablement. «  Les jeunes filles balaient la cour, nettoient les salons, préparent le repas, font les lessives. Les jeunes garçons ? Ils se lèvent, ils prennent leur déjeuner et ils s’en vont. Ils ne font rien dans la maison. C’est la réalité  », témoigne Kadiatou Diakité.

Nana, sa fille, qui a eu la chance de ne pas vivre cette réalité au quotidien, l’a observée de près chez sa meilleure amie restée au Mali : « Tous les jours, avant d’aller au lycée, elle devait préparer à manger pour tout le monde. C’était énorme ce qu’elle faisait. Elle rentrait épuisée, elle n’avait plus le temps de réviser. Moi, le soir, je pouvais ouvrir mes livres. C’est une différence énorme. » Au Mali, selon ONU Femmes, les femmes et les filles âgées de 15 ans et plus consacrent 22,1 % de leur temps à des tâches domestiques et à des travaux non rémunérés, contre 1,7 % pour les hommes.

Une réalité encore plus sombre se tisse autour de cette division des tâches, celle des mariages précoces et forcés. En 2025, au Mali, 54 % des filles sont mariées avant 18 ans, et 16 % avant 15 ans, tandis que seulement 2 % des garçons connaissent le même

sort. En zones rurales comme Kayes, Sikasso et Mopti, ces taux dépassent les 60 à 70 %. Kadiatou a connu cette époque des mariages imposés, sans concertation, sans consentement réel : « Avant, les parents décidaient. Et si tu refusais ? On te frappait. Jusqu’à ce que tu acceptes ce mari proposé. »

Kadiatou elle-même a résisté à ce système patriarcal. Elle a refusé le premier prétendant : « Le premier gars qui est venu pour me marier, j’ai dit non. Et pour ça, je me suis mariée plus tard que mes copines. À 20 ans, c’était tardif à l’époque. » Mais même aujourd’hui, la loi offre peu de protection réelle. Au Mali, l’âge légal du mariage est fixé à 16 ans pour les filles (voire 15 ans avec consentement parental), contre 18 ans pour les garçons. En pratique, cette loi est largement contournée, surtout en zones rurales où les traditions priment sur le droit.

« Avant la colonisation, la société n’était pas patriarcale comme aujourd’hui. Les femmes avaient du pouvoir »

Nana, 21 an

Pour Nana, à 21 ans, est toujours célibataire: « On me demande tout le temps pourquoi je ne suis pas mariée. Pour eux, 21 ans, c’est être en retard. J’ai des petites sœurs plus jeunes que moi qui se sont mariées. On sent vraiment le jugement de la société. » Cette pression au mariage précoce rime avec le tabou total autour de la sexualité. Les relations amoureuses sont cachées, créant un dangereux fossé entre parents et enfants. « Les enfants sont obligés de sortir avec des garçons en cachette… et tout ce qui peut t’arriver, ils ne le sauront pas sauf quand il y a des conséquences. »

La pire de ces conséquences est le viol. La société reporte souvent la faute sur la victime. Nana analyse amèrement ce phénomène : « En cas d’agression ou de viol, la victime est souvent traité de coupable. Même ta famille pense que tu l’as cherché… Une fille de 13 ans, est-ce qu’elle a cette majorité sexuelle de dire qu’elle veut coucher ? » Selon les résultats de l’Enquête démographique et de santé (EDSM VI) réalisée en 2018, au Mali, 45 % des femmes de 15-49 ans ont subi des actes de violences physiques ou sexuelles au cours de leur vie.

Colonisation et religion façonnent les rêves

Pour Nana, ces inégalités s’inscrivent dans une histoire plus longue : « Avant la colonisation, la société n’était pas patriarcale comme aujourd’hui. Les femmes avaient du pouvoir. Les hommes demandaient leur bénédiction avant de partir à la chasse. » Selon elle, l’arrivée des religions monothéistes et de la colonisation a profondément modifié cet équilibre. « On a normalisé l’idée que la femme doit être en dessous de l’homme. »

Cette emprise religieuse façonne même les rêves. Quand on demande à Kadiatou ce qu’elle rêverait de faire si elle avait soudainement plus de moyens, sa réponse est simple: « Vivre en paix. C’est tout ce que je veux. » Elle veut faire ses prières cinq fois par jour, comme le prescrit l’Islam, étudier le Coran, prendre soin de sa famille sans cette angoisse du lendemain. Contrairement à sa mère, Nana rêve de transformation structurelle de la société. Si elle avait le pouvoir de changer le Mali, elle ne rêverait pas de paix personnelle, elle changerait l’ensemble du système : «  Je changerai notre système éducatif qui est vraiment mauvais. Et aussi l’éducation dans la maison… J’aimerais bien que les hommes changent de comportement.  »

Les filles ne vivent plus la même vie que leurs mères, même si les inégalités persistent, l’accès à l’instruction élargit les choix et retarde les trajectoires imposées.