Mouvement de soutien des Syriens au président Bachar Al-Assad en aout 2010. Photo : Beshr Abdulhadi/Flickr
Le 8 décembre 2024, une offensive éclair de rebelles met fin à cinquante ans de l’une des dictatures familiales les plus sanguinaires. Le président syrien, Bachar Al-Assad, au pouvoir depuis la mort de son père en 2000, s’enfuit en Russie. Laissant derrière lui un pays morcelé à reconstruire.
Par Nour Abdallah, Maureen Decor et Colin Dobroniak–Cohen
L’opposition est alors démantelée et le pays se referme petit à petit sur lui-même. « Jusqu’à la chute de l’URSS, le pays était totalement fermé économiquement. Les imports et exports avec l’étranger n’étaient pas possible, indique le chercheur. Mais avec la chute de l’URSS, vers 1989, le pays s’ouvre un peu au monde et autorise le commerce. »
La dictature ne s’adoucit pas pour autant. Les arrestations et les répressions de l’opposition continuent. Selon Amnesty international, 17 000 personnes ont disparu dans les prisons du régime syrien entre 1980 et 2000, principalement des Palestiniens, des communistes et des Frères musulmans contre lesquels Hafez al-Assad menait un combat régulier.
A la mort de Al-Assad père, le 10 juin 2000, c’est son second fils Bachar qui lui succède à la place de Bassel, son frère aîné, mort quelques années plus tôt dans un accident de voiture. L’arrivée de Bachar al-Assad au pouvoir est très attendue par les Syriens. Diplômé en ophtalmologie et ayant vécu plusieurs années à Londres, il apparaît comme une figure moderne et tournée vers le monde. « Au début des années deux mille, il y a eu ce qu’on a appelé les Printemps de Damas : une ouverture timide des milieux artistiques et culturels. Mais cela n’a duré que quelques mois », détaille Jérôme Bocquet.
« Les Syriens redoutaient les répercussions »
Rapidement, le fils reprend le mode de gouvernement du père : culte de la personnalité, régime policier, contrôle des pensées, embrigadement et emprisonnement des activistes politiques et opposants. Comme en 2005 où l’opposition syrienne se rassemble et signe la « Déclaration de Damas pour le changement national démocratique », dans laquelle elle appelle à conduire des réformes démocratiques. En réponse, le régime syrien fait emprisonner les principaux signataires.
Malgré les contestations, Bachar al-Assad est réélu en 2007 pour un second septennat avec 97,62 % des voix. « Il y avait une véritable omerta de parler politique sous les Assad. Personne ne le faisait, précise Jérôme Bocquet. Pourtant, des élections ont bien eu lieu jusqu’en 2011. Mais pas libre, sans isoloirs. Les Syriens redoutaient les répercussions en cas d’opposition. »
Réalisé par Maureen Décor/EPJT.
Vient alors 2011 et le début de la guerre civile. « La répression de manifestations dans le sud du pays a été l’étincelle qui a tout déclenché », analyse le spécialiste du monde arabe. Quatre manifestants sont tués le 18 mars. Face à ces mouvements de contestation, la répression se fait de plus en plus violente : menaces, tortures, assassinats. Dans l’inertie des Printemps arabes – les mouvements de contestation qui agitent le monde arabe depuis 2011 – l’insurection s’étend au pays tout entier.
La Syrie sombre dans la guerre civile
« En réponse, le régime va militariser le conflit et criminaliser les révoltes, en s’appuyant sur des forces de sécurité et des milices qui font régner la terreur, raconte Jérome Bocquet. La révolte civile devient une révolution à cause de la répression brutale des autorités. Mais la réponse sera violente et écrasée dans le sang. »
En juillet, une opération militaire à Hama fait 140 morts parmi les civils. Face à ces massacres, certains membres de l’armée décident de déserter. Un colonel fonde alors l’armée syrienne libre (ASL) : c’est le début de la lutte armée contre le régime.
En 2012, plusieurs pays dont la France, les Etats-Unis et le Royaume Uni, accusent le régime syrien d’avoir utilisé des armes chimiques à plusieurs reprises contre les rebelles. Un accord international est alors conclu en vue de neutraliser l’arsenal chimique syrien.
Un conflit meurtrier
Entre 2014 et 2015, le conflit s’enlise mais les exactions continuent. L’ONG Amnesty international estime que 300 détenus meurent chaque mois dans les prisons du régimes, à cause de tortures et de privations.
L’organisation djihadiste Etat islamique devient en même temps un acteur majeur de la guerre en Syrie et détruit la ville antique de Palmyre, inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco.
Tout comme les citoyens, les journalistes paient aussi un lourd tribut. L’ONG Reporters sans frontières dénombre que 15 des 69 journalistes tués en 2014 dans le monde, l’ont été en Syrie.
« Il n’y avait pas de liberté de la presse »
« Sous le régime al-Assad, il n’y avait pas de liberté de penser, donc pas de liberté de la presse, estime Jérôme Bocquet. Les journaux sont des ersatz de presse et les informations contrôlées. C’est seulement à partir des années quatre-vingt-dix, avec l’essor des paraboles et d’internet que les Syriens ont accès à des bribes d’informations. La radio étrangère, elle, est peu écoutée, malgré qu’elle ne soit pas brouillée car les Syriens ont peur de la répression. »
En parallèle de la révolte de 2011, la presse indépendante se développe et suit la révolution. Quatre ans durant, de 2020 à 2024, la guerre syrienne s’essouffle, stagne. Les grandes offensives se font rares et seuls quelques affrontements ponctuels éclatent, comme en aout 2021, dans la région de Deraa, entre loyalistes et ex-rebelles. Les Syriens souffrent de la situation, sont en état de pauvreté extrême tandis que les proches du pouvoir s’enrichissent jour après jour, notamment grâce à la vente du captagon (drogue illégale très populaire au Moyen-Orient) et du pétrole.
« La Syrie est tombée uniquement avec quelques blindés »
Au nord ouest du pays, à Idlib, Ahmed al-Charaa, un ancien membre d’Al-Quaida, fonde un groupe islamiste : le Hayat Tahrir al-Cham (abrégé HTC ou
La liberté de la presse dans la nouvelle déclaration constitutionnelle
La déclaration constitutionnelle syrienne signée le 13 mars 2025 par le président de transition Ahmed Al-Charaa, est établie pour une période de cinq ans. Le texte de cette déclaration « garantit la protection des droits et libertés fondamentales », notamment la liberté d’expression.
Dans l’article 12, il est indiqué que les conventions internationales relatives aux droits humains adoptées par la Syrie constituent une partie indissociable de l’ordre juridique. Théoriquement, cette intégration inclut les normes internationales qui protègent la liberté de la presse et d’expression ainsi que la protection du travail journalistique, ce qui constitue une avancée importante après la période de répression sous le régime de Bachar Al-Assad.
Cependant, cette déclaration ne prévoit aucun outil institutionnel pour garantir la protection des journalistes, l’accès à l’information ni le pluralisme médiatique. Elle est aussi dépourvue des éléments essentiels à l’indépendance du pouvoir judiciaire surtout en termes d’organisation interne et des garanties contre l’ingérence de l’exécutif.
La déclaration contient aussi d’autres termes vagues comme la « sécurité nationale », « l’unité du territoire » ou à la « protection de l’ordre public » qui n’ont pas de définitions précises ce qui permet d’ouvrir la voie à des interprétations extensives pour justifier des limitations arbitraires du travail journalistique.
HTS). « Le groupe est soutenu par les Turcs, mais visé par des attaques russes et libanaises, précise Jérôme Bocquet. Et joue le rôle d’expérimentation d’un gouvernement autoritaire mais qui accorde un certain nombre de libertés et où la charia n’est pas totalement appliquée. Idlib est vue comme une sorte d’alternative au régime de Damas. » Le groupe combat régulièrement les troupes Bachar al-Assad, qui essaient d’éliminer toute tentative de révolte.
Ahmed Al-Charaa (à droite de la photo) s’impose comme un nouveau président syrien tourné vers le monde, comme ici lors d’une rencontre avec Andrii Sybiha (à gauche), ministre ukrainien des Affaires étrangères, le 30 décembre 2024 à Damas. Photo : Andrii Sybiha/WikiCommons
Décembre 2024. La situation internationale au Proche et Moyen-Orient a évoluée. Le régime de Bachar al-Assad s’affaiblit de l’intérieur, la guerre en Ukraine et à Gaza accapare le Hezbollah libanais, la Russie et l’Iran. « Le HTS n’a jamais imaginé prendre Damas, insiste le chercheur. Il y a eu un alignement de circonstances qui ont fait avancer très facilement les troupes rebelles. Le pays est tombé uniquement avec quelques blindés. » Il n’aura même pas fallu deux semaines pour prendre les principales villes syriennes et venir à bout de cinquante-quatre ans de dictature : Alep, Hama, Homs et enfin Damas, depuis laquelle Bachar al-Assad s’enfuit pour la Russie.
La Syrie face à de nouveaux défis
Aujourd’hui, plus d’un an après la fin de la guerre civile syrienne et l’instauration d’un nouveau régime – Ahmed al-Charaa, déclaré président de la république arabe syrienne le temps de la transition – toute l’attention internationale est braquée vers la Syrie. De nouveaux défis attendent le gouvernement de transition : rétablir l’unité d’un pays morcelé, réorganiser la politique d’un pays, repenser la forme que prendra la Syrie (fédéralisme ou confédération) et faire face aux ingérences étrangères.
Et c’est dans ce « pays mosaïque », où les questions des minorités kurde et druze sont plus prégnantes que jamais, que doivent évoluer des journalistes. Des nouveaux arrivants, établis depuis la chute du régime, comme des anciens, venus couvrir la reconstruction de leur pays. Alors, le nouveau régime apparaît-il comme un nouvel espace de liberté d’expression totale ? Ou les journalistes évoluent-ils toujours dans un environnement hostile à leur profession ?