Photo/Pixels


Malgré une répression sanglante et les tentatives du régime d’étouffer toute communication, le mouvement de protestation continue de s’étendre à travers le pays. Avec plus de 3 000 victimes recensées, les Iraniens s’organisent désormais en réseaux de résistance structurés, bravant la censure et la peur.

Par Massoumeh Raouf, publié le 14 /01/ 2026

Deux semaines après le début du soulèvement national en Iran, le régime clérical fait face à une contestation d’une ampleur et d’une maturité inédites. Selon l’Organisation des Moudjahidines du Peuple d’Iran (OMPI), le nombre total des personnes tuées lors des manifestations entre le 28 décembre et le 11 janvier dépasse les 3 000. Ce bilan, établi à partir d’enquêtes menées dans 195 villes auprès de sources locales, d’hôpitaux, de services médico-légaux et des familles des victimes, met en lumière l’ampleur d’une répression qualifiée de systématique.

Dans une déclaration publiée le 12 janvier 2026, Mme Maryam Radjavi, présidente élue du Conseil national de la Résistance iranienne (CNRI), a dénoncé un « crime majeur contre l’humanité » et affirmé que « les commanditaires et les exécutants de ce massacre impitoyable devront rendre des comptes dans l’Iran démocratique de demain ». Elle a présenté ses condoléances aux familles des victimes, qualifiées de « martyrs d’un soulèvement national pour la liberté ».

Manifestation en Iran contre le régime. Photos amateur/Réseaux sociaux

Face à l’extension rapide du mouvement, les autorités iraniennes ont déployé leurs méthodes de répression les plus extrêmes : usage de balles réelles contre des civils non armés, arrestations massives et coupure quasi totale d’Internet à l’échelle nationale. Selon NetBlocks, organisme indépendant de surveillance du réseau, le pays est plongé dans un black-out numérique depuis le 8 janvier, une mesure destinée à isoler la population et à dissimuler la violence de la répression à la communauté internationale.

Pourtant, une anomalie frappe les observateurs : alors que le peuple est privé de connexion, les réseaux sociaux vibrent d’une propagande orchestrée. Cette stratégie repose sur l’activation des « SIM blanches », des accès privilégiés réservés aux agents cybernétiques du régime. Ces derniers saturent l’espace virtuel de fake news, simulent des divisions ou tentent d’imposer le mirage d’une alternative monarchiste afin de détourner l’attention des revendications radicales de la rue. Le régime utilise ainsi l’obscurité numérique des citoyens pour mener sa propre guerre psychologique et briser la coordination entre les manifestants.

Le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, s’est dit dimanche « profondément horrifié » par les rapports faisant état d’un usage excessif et meurtrier de la force contre les manifestants. Par la voix de son porte-parole, il a fermement soutenu le droit des citoyens à exprimer leur mécontentement de manière pacifique et sans crainte. Exigeant que les autorités fassent preuve de la plus grande retenue, il a exhorté le régime à éviter tout recours à une « force inutile ou disproportionnée ». De plus, M. Guterres a lancé un appel pressant pour garantir le libre accès à l’information et le rétablissement immédiat de toutes les communications Internet.

 

 

Manifestation en Iran contre le régime. Photos amateur/Réseaux sociaux
Manifestation en Iran contre le régime. Photos amateur/Réseaux sociaux

Sur le terrain, le mouvement s’étend à au moins 190 villes. À Téhéran, des affrontements ont été signalés dans plusieurs quartiers, notamment Punak, Sadeghieh, Zafaraniyeh et Ekbatan. Des groupes de jeunes ont incendié des véhicules des forces spéciales, détruit des équipements de surveillance et scandé des slogans hostiles au Guide suprême, Ali Khamenei.

L’épicentre de la résistance du 9 janvier a été Zahedan. Malgré un important dispositif de sécurité et l’usage de balles réelles près de la mosquée Makki, une foule immense a manifesté. Dans une démonstration significative de solidarité nationale, des femmes et des jeunes Baloutches ont scandé : « De Zahedan à Téhéran, ma vie pour l’Iran ! », brisant ainsi le discours séparatiste du régime. À Izeh et Mashhad, la situation a pris l’allure de ce que des observateurs décrivent comme une « défense légitime » : des jeunes rebelles ont pris d’assaut des bases du Bassidj et des séminaires servant de centres logistiques à la répression.

Malgré le déploiement des unités spéciales, la rue ne recule pas. À Téhéran, les quartiers de Punak, Zafaranieh et Sadeghieh sont le siège de combats de rue nocturnes. Les informations font état d’un appareil répressif au bord de la rupture. Des communications radio interceptées à Ispahan et Borujerd révèlent le chaos des forces de sécurité, des commandants criants « Nous n’avons plus d’hommes ! » face à la détermination des jeunes rebelles. Les cibles sont désormais stratégiques : les séminaires servant de bases aux milices Bassidj et les centres de radiodiffusion d’État sont pris d’assaut, frappant le régime au cœur de son appareil idéologique.

Un mouvement politiquement mûr : « Ni Shah, ni Mollah »

Au-delà de la colère, les slogans révèlent une maturité politique marquée. Les manifestants rejettent à la fois la théocratie actuelle et toute tentative de restauration de l’ancienne monarchie. À Tabriz, le cri a été sans équivoque : « L’Azerbaïdjan a trouvé sa voie, il a rejeté le Velayat (cléricalisme) et la monarchie ». Partout, de Karaj à Téhéran, le mot d’ordre s’impose : « À bas l’oppresseur, qu’il soit le Shah ou le Guide ».

Malgré la violence extrême et l’isolement numérique, le soulèvement ne faiblit pas. L’échec du black-out et l’extension géographique du mouvement soulignent les limites de la force brute d’un régime à bout de souffle, réduit à utiliser ses derniers leviers : le massacre de masse et la manipulation cybernétique. Mais face à ces artifices, la clarté politique de la rue iranienne demeure le rempart le plus solide. Soutenir le peuple iranien aujourd’hui, c’est reconnaître la légitimité d’une résistance qui refuse les tutelles, qu’elles soient intérieures ou extérieures. Le futur de l’Iran ne s’écrira pas dans les algorithmes des fermes de bots ou à travers des idoles glorifiées, mais dans la volonté inébranlable d’un peuple bien décidé à reprendre sa voix des mains des tyrans et des manipulateurs de l’ombre.

A lire aussi : Iran. Le régime efface les traces de ses crimes : destruction de la parcelle 41 du cimetière de Behesht Zahra à Téhéran