« Les arrestations visent à intimider les femmes »
Mise en avant de la religion, nouvelle loi électorale qui supprime la parité, arrestations, mauvais traitements, Yosra Frawes décrypte les mesures prises par la présidence tunisienne pour en finir avec l’égalité homme/femme.
Par Camille Amara
Yosra Frawes est une avocate tunisienne engagée pour les droits humains et l’égalité des sexes. Ancienne présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates, elle a contribué à l’élaboration de la loi contre les violences faites aux femmes en 2017. Juriste et formatrice, elle œuvre pour une justice plus égalitaire à travers le plaidoyer et la sensibilisation.
Comment la concentration des pouvoirs par Kaïs Saïed affecte-t-elle les initiatives en faveur des droits des femmes ?
Yosra Frawes. En 2019, il est intervenu dans les médias pour commenter les débats sur la constitution, avec un discours conservateur. Il a notamment déclaré que la charia pouvait être une référence constitutionnelle en Tunisie. En 2020, avant même de concentrer tous les pouvoirs, il tient un discours très violent lors de la fête nationale de la femme. Traditionnellement, cette date était une occasion pour les présidents tunisiens d’annoncer des avancées pour les droits des femmes. Lui a choisi de nous adresser un message clair, violent : il n’y aurait pas d’égalité entre hommes et femmes sur les questions d’héritage en Tunisie. Il a usé d’arguments religieux et sociétaux pour justifier son refus, allant jusqu’à dire que la loi n’a pas à intervenir dans les foyers conjugaux. Quand il s’est accaparé tous les pouvoirs en 2021, nous avons compris que cela constituait un danger majeur pour les acquis des femmes.
Quelles sont, justement, les principales menaces que vous identifiez concernant les acquis des femmes dans ce régime ?
Yosra Frawes. La première grande régression vient de la Constitution de 2022 qui a modifié le rôle de l’État en l’orientant vers la réalisation des finalités de l’islam. Il y a là une menace explicite contre plusieurs droits fondamentaux. Par exemple, l’une des finalités mentionnées est « la préservation de la vie », ce qui pourrait servir d’argument contre le droit à l’avortement. La nouvelle loi électorale est une autre menace majeure. Jusque-là, nous avions obtenu une parité hommes-femmes dans les listes électorales grâce à un système de représentation proportionnelle. Il a supprimé cela en instaurant un système uninominal qui élimine de fait la parité et réduit la représentation des femmes dans les instances politiques.
Quelles sont les principales initiatives prises par l’ATFD [Association tunisienne des femmes démocrates] depuis 2021 pour sensibiliser et mobiliser les femmes ?
Yosra Frawes. L’ATFD, avec ses 400 militantes, intensifie son action en matière de veille démocratique et de soutien aux victimes de violences. On a interpellé les instances internationales sur les persécutions politiques en Tunisie, en particulier le cas de Bochra BelHaj Hmida, une ancienne présidente de l’ATFD contrainte à l’exil. En parallèle, l’association poursuit ses programmes dans l’accompagnement des femmes victimes de violences à travers ses trois centres d’accueil situés à Kairouan, Sousse et Sfax. Ou encore la défense des droits sexuels et corporels des femmes.
Quelle est la situation actuelle des femmes en prison en Tunisie ?
Yosra Frawes. Elle est extrêmement préoccupante. Il y a une évolution dans la manière dont le pouvoir traite les femmes emprisonnées. Avec Kaïs Saied, nous assistons à un phénomène particulier : les attaques contre les figures publiques iconisées. Des femmes comme Sonia Dahmani, Saädia Mosbah, Abir Moussi etc. Par exemple, Abir Moussi a été arrêtée après avoir tenté de déposer une plainte contre le président, ce qui semble symboliser l’arbitraire de ce régime. Les arrestations visent à intimider ces femmes fortes et iconiques.
Comment sont-elles traitées en prison ?
Yosra Frawes. Les femmes politiques et les militantes subissent un traitement inhumain et dégradant. Ce traitement s’intensifie dès que la société civile attire l’attention sur leur situation. Par exemple, les prisonnières comme Sonia Dahmani subissent un harcèlement judiciaire et policier à chaque fois qu’une campagne médiatique se lance à leur sujet. Elles sont forcées de porter des vêtements spécifiques (sefsari) pour les invisibiliser. Ces restrictions sont de nature à briser leur identité et leur moral en leur infligeant des souffrances psychologiques. Il y a aussi des situations où des mères, telle Sherifa Riahi, sont séparées de leurs enfants voire de leurs nouveaux-nés qui pourtant ont besoin d’être allaités.
Qu’attendez-vous de la communauté internationale pour soutenir les droits des femmes en Tunisie ?
Yosra Frawes. Je m’attends à une prise de position forte de la communauté internationale, notamment de l’Union européenne. Aujourd’hui, nous voyons que des pays comme l’Italie et des institutions comme l’UE soutiennent Kaïs Saied à cause de la question migratoire. Mais ce soutien à un régime répressif est incompatible avec les principes démocratiques et les droits humains. Il est urgent que l’UE cesse de fermer les yeux sur les violations des droits humains en Tunisie. L’Europe doit respecter ses engagements envers la démocratie et les droits humains et mettre la pression sur le régime pour mettre fin à la répression des femmes et de la société civile. De plus, il est essentiel que les mécanismes internationaux, comme la FIDH [Fédération internationale des droits humains], créent des comités de soutien pour relayer les voix des militantes et interpellent les gouvernements européens sur leurs complicités silencieuses.
