A la poursuite d’un avenir professionnel

L’université Inaghei, à Port-au-Prince, est située dans un quartier occupé par les gangs. Photo : Comite Etudiants Inaghei

Malgré l’insécurité, les difficultés économiques et le manque d’infrastructures, la jeunesse haïtienne s’efforce de poursuivre ses études en Haïti ou à l’étranger. Des parcours semés d’embûches pour une génération qui garde espoir.

Par Léonie Baud , Brigitte Yoda et Tifa Oussaid

Dlepuis 2021, la capitale d’Haïti, Port-au-Prince, est le foyer des gangs armés. Dans un rapport d’enquête réalisé entre février et avril 2025 et publié début mai, l’Union des parents d’élèves progressistes haïtiens (UPEPH) tire la sonnette d’alarme : 70 écoles universitaires publiques et privées sont actuellement fermées en raison de la violence des gangs. Cette situation met en péril l’avenir de milliers d’étudiants. 

La concentration des institutions et des universités au sein de la capitale empêche beaucoup de jeunes de vivre et de se former ailleurs, dans de meilleures conditions. Une partie d’entre eux ont fait le choix de quitter leur pays. C’est le cas de Jean Kesner Fleursaint. Après l’obtention de son baccalauréat en 2019, il intègre l’Ecole normale supérieure de Port-au-Prince. Il témoigne de la difficulté de poursuivre un cursus scolaire dans un pays en crise. « Il y a eu des fermetures d’universités pendant quatre à six mois. Face à ces interruptions prolongées, j’ai dû abandonner, malgré moi, car c’était une perte de temps. »

Quitter Haïti, un choix et une nécessité

En 2021 et par le biais de Campus France, il quitte le pays pour poursuivre ses études à l’université de Rouen. Pour Jean Kesner Fleursaint, comme pour beaucoup d’autres jeunes adultes, les perspectives d’études sont restreintes en Haïti. « Il existe quelques écoles doctorales, notamment en administration ou en sciences de l’éducation, mais pas en lettres ni en philosophie. »  Quitter Haïti est à la fois un choix et une nécessité : « Depuis mon enfance je voulais être le premier de ma famille à faire un doctorat. C’était vraiment un rêve que je nourrissais depuis longtemps. »

De son point de vue, l’accès aux ouvrages récents, aux publications à jour et à la technologie est une richesse. « En France, il n’y a pas de perturbations socio-politiques. On peut se concentrer pleinement sur ses études. Les conditions sont beaucoup plus favorables à la recherche et à la formation », détaille-t-il. Il précise cependant : « S’il y avait eu la possibilité de faire un doctorat en Haïti, je serais resté, malgré les difficultés. » Retourner dans le pays dans lequel il a grandi est pour lui un devoir.

S’il ne veut pas risquer sa vie, pas question d’être défaitiste. « Dire qu’il n’y a pas d’avenir, c’est condamner le pays. » Il identifie deux types de profils de jeunes qui quittent Haïti :  « Ceux qui partent avec un projet clair et ceux qui souhaitent simplement quitter le

pays. » Ceux qui partent sans objectifs « connaissent l’échec, parfois même des situations de détresse profonde ».

L’exil, selon lui, n’apporte pas nécessairement la réussite. « Vivre à l’étranger est difficile : il faut tout payer, s’intégrer, supporter la pression et parfois la solitude », reconnaît-il. Dès que la stabilité reviendra, beaucoup rentreront. « Nous sommes nombreux à attendre ce moment », assure-t-il.

La France est devenue leur premier choix

Marc-Daniel Jean-Louis, de son côté, a toujours souhaité poursuivre ses études à l’étranger. « Avoir un diplôme étranger, c’est avantageux lorsqu’on cherche un emploi en Haïti. » Il est lui aussi passé par Campus France. Il a choisi la France en raison du coût moins élevé des études. « Pour monter un dossier au Canada, il faut prouver qu’on a assez de fonds pour suivre la première année, cela représente environ 30 000 dollars canadiens » (environ 18 500 euros). Pour venir en France, il faut justifier d’environ 7 500 à 8 600 euros, une somme beaucoup moins importante.

Jenny Avril, la responsable de Campus France en Haïti, explique les raisons qui poussent certains haïtiens à venir en France : « Le français est la langue d’enseignement en Haïti. Les étudiants s’adaptent facilement au système universitaire français. » En raison des tensions avec la République

Le fonctionnement de Campus France

La sélection des étudiants est effectuée par les établissements d’enseignement supérieur. Ils reçoivent les dossiers des candidats via une plateforme en ligne, les valide et organisent un entretien pédagogique. À l’issue de cet entretien, une synthèse est rédigée et transmise aux établissements. « L’évaluation porte notamment sur la performance académique, la maîtrise de la langue française, l’adéquation du projet d’études avec le parcours académique ainsi que la préparation et la motivation personnelles du candidat », explique Jenny Avril, responsable de Campus France en Haïti. En 2025, environ 200 haïtiens sont venus étudier en France.

dominicaine, qui accueillait auparavant beaucoup d’étudiants haïtiens, « la France est devenue leur premier choix », observe-t-elle.

Au-delà des critères de sélection, réserver un vol pour quitter le pays devient parfois mission impossible. « Lorsqu’il n’y a plus de vols pour quitter Port-au-Prince, il faut passer par la République dominicaine ou la Guadeloupe », explique Jean Kesner Fleursaint. Là encore, il faut pouvoir bénéficier d’une certaine somme d’argent, que beaucoup de jeunes n’ont pas. 

Pour ceux qui restent, la situation est difficile. C’est le cas de Christian Calixte. Après des études en journalisme, il s’est orienté vers les sciences informatiques. « Je voulais être journaliste mais vu la situation, le risque était trop grand ».  Actuellement, il suit une formation de 15 mois à la Banque centrale haïtienne avec laquelle il a signé un contrat de trois ans. Il ne peut donc pas quitter Haïti pour le moment. Pour lui, il n’y a pas d’avenir en Haïti pour les jeunes à cause du manque de travail. Pour un jeune diplômé, «  la situation est très difficile car il doit faire face au coût de la vie », ajoute-t-il.

On devrait être l’avenir du pays

Sans travail, certains jeunes défavorisés finissent par se rapprocher des gangs pour subvenir à leurs besoins. « On devrait être l’avenir du pays. Dans les pays développés, les jeunes se concentrent sur leurs études, ici ils ne peuvent pas », déplore-t-il. Il se souvient notamment d’un cas d’enlèvement survenu en 2023 à l’entrée de son université. « Plusieurs fois, j’ai risqué ma vie pour aller à l’école et à la radio où je travaillais. »

À l’approche des élections, Christian espère voir enfin émerger des « dirigeants haïtiens conscients ». Gaëlle de son côté garde espoir. Attachée à son pays et à ses racines, elle veut croire à un renouveau. Pour elle, il n’est pas envisageable de quitter son pays.  « Pour les jeunes en Haïti, les perspectives d’avenir existent, même si elles sont difficiles à atteindre ». La jeune femme de 25 ans rêve d’être médecin mais avec l’insécurité et le manque de moyens financiers elle ne peut pas suivre ce cursus. Elle a choisi de se rediriger vers des études d’infirmière. Malgré les obstacles, elle tente de rester positive, « j’essaie de me focaliser sur ce que je peux faire chaque jour pour avancer ».

Consciente des difficultés, elle veut néanmoins croire en l’avenir. « Je garde espoir que les jeunes pourront construire un avenir meilleur en Haïti ». Grande oubliée de la sphère politique, la jeunesse haïtienne tente de se frayer un chemin vers son avenir. Les prochaines élections prévues en août 2026 constituent une lueur d’espoir à condition qu’elles soient maintenues.