Corneille Nangaa, chef des rebelles de l’AFC/M23. Photo DR
En République démocratique du Congo, si la perception du chef politico-militaire Corneille Nangaa divise encore l’opinion, Alain Bolodjwa, acteur de l’opposition, et le politologue Christian Moleka se rejoignent sur l’essentiel. Regards croisés.
Par Ibrahim Billa
D’après le média allemand, c’est en 2005, que Corneille Nangaa intègre la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) comme superviseur technique national avant d’en prendre, dix ans plus tard, la présidence pour six ans (2015-2021). La Conférence épiscopale nationale du Congo (Cenco) l’accusera d’avoir manipulé le scrutin de 2018 qui a vu la victoire de l’actuel président Félix Tshisekedi.
En 2023, le natif de Bogboya crée son parti politique, Action pour la dignité du Congo et de son peuple, (ADCP) et se déclare candidat à l’élection présidentielle de décembre 2023. Il devait affronter l’actuel président Félix Tshisekedi, qui postule un second mandat. Mais l’aventure est de courte durée. On retient de lui plus une figure de technocrate que d’homme politique, résume Alain Bolodjwa, acteur politique de l’opposition. « Le moins qu’on puisse dire est qu’il incarne tous les paradoxes et contradictions de par son parcours », ajoute le politologue Christian Moleka qui le décrit comme un « personnage atypique ».
Un parcours jalonné de frustration
Longtemps associé à un mécanisme d’appui à la démocratie, il apparaît aujourd’hui comme un acteur central de sa remise en cause armée. Son passé de secrétaire exécutif, puis de président de la Ceni, l’a placé au cœur de l’architecture institutionnelle chargée de résoudre la crise de légitimité du pouvoir par les urnes. Mais sa nouvelle casquette de chef de file politique de l’AFC/M23 le projette au cœur d’un conflit qui fragilise un peu plus l’intégrité territoriale de la RDC.
Que revendique-t-il ? A entendre M. Moleka, Corneille Nangaa s’attribue d’abord la mission de « rétablir la vérité électorale » de 2018 par les armes. Pourtant, il en fut un acteur central. Autre revendication : « Il a mis en avant le fédéralisme, prônant une RDC divisée en plusieurs États fédérés, idée ancienne dans le pays mais très sensible. D’autant qu’elle est portée depuis une zone d’occupation et perçue par beaucoup comme un possible habillage de la balkanisation », décrypte le politologue.
Par ailleurs, les observateurs notent l’absence d’une véritable doctrine structurée. Le débat politique congolais repose peu sur des courants idéologiques et chez Nangaa l’axe principal reste la contestation de la gouvernance de Félix Tshisekedi et la promesse d’en finir avec ce qu’il décrit comme tyrannie et dictature.
Les raisons de sa prise d’armes apparaissent mêlées.
Pour Alain Bolodjwa, il ne part pas de Kinshasa avec l’intention affichée de rejoindre le M23, mais se serait laissé séduire par l’idée plus tard. Et s’il s’y est alors engagé, c’est parce qu’il dispose de « beaucoup d’argent » et peut « financer la rébellion ». Christian Moleka souligne en arrière-plan une trajectoire jalonnée de frustrations politiques et économiques après 2018, un refroidissement avec le pouvoir, le lancement d’un parti puis un durcissement du discours à l’étranger avant le ralliement armé. Ni l’un ni l’autre n’estiment ces revendications légitimes au point de justifier la guerre.
Renverser Kinshasa reste possible, mais improbable
À l’intérieur de l’AFC/M23, Nangaa incarne la façade politique plus que le commandement militaire. Les deux analystes distinguent une dynamique militaire ancrée dans les réalités régionales du Kivu et une dynamique politique composée de figures venues de Kinshasa, anciens du pouvoir ou de l’opposition.
Sur la capacité du groupe rebelle à renverser Félix Tshisekedi, les analyses divergent dans la nuance, mais convergent sur le risque. Bolodjwa reconnaît qu’un renversement est possible. Et plusieurs facteurs permettent d’avancer cette hypothèse : la mauvaise gouvernance, les frustrations dans l’armée et le rejet d’une large partie de la population. « Mais un tel pouvoir exercé par l’AFC/M23 serait immédiatement tyrannique, liberticide et générateur de nouvelles rébellions », a-t-il averti.
Moleka, lui, rappelle que les avancées militaires de 2025 ont été freinées par des « victoires diplomatiques » de Kinshasa et un gel du front qui tient l’AFC/M23 loin de la capitale. De quoi rendre la prise de pouvoir improbable à court terme. Et même si d’aventure, il y parvenait, il aurait assez de difficultés à diriger un pays comme la RDC. « D’autant qu’il n’a pas de base politique solide », réitère le chercheur. Et Alain Bolodjwa de trancher : « Politiquement, en RDC, Corneille Nangaa est inexistant. »