Un environnement « ni stable ni totalement libre »

Manifestation syrienne à Idlib le 8 février 2021. Photo : Ahmed Akacha

Plus de quinze ans après le début de la crise syrienne, le journalisme reste confronté à de nombreuses difficultés. Entre nouvelles formes de pression et espoirs de liberté, les médias indépendants évoluent dans un paysage encore instable.

Reccueilli par Nour Abdallah, Colin Dobroniak–Cohen, Maureen Decor

Journaliste syrienne et cofondatrice d’Enab Baladi, un média indépendant né en 2011, Kholoud Helmi exerce le journalisme depuis les premières années de la révolte populaire syrienne. Elle a consacré son travail, depuis plus d’une décennie, au reportage local, aux droits humains et aux communautés. Dans cet entretien, elle aborde la manière dont le journalisme était exercé sous le régime de Bachar al-Assad, pendant sa chute et les pratiques journalistiques actuelles entre espoirs et pressions persistantes avec le nouveau régime.

Kholoud Helmi, journaliste syrienne et cofondatrice Enad Baladi/Wikimedia Commons.

Dans quelles conditions avez-vous exercé le journalisme avant la chute de Bachar al-Assad ?

Le travail journalistique sous le régime Assad était marqué par la peur, la fragmentation et la logique de survie. Dans les zones contrôlées par le régime, il était quasiment impossible de pratiquer un journalisme indépendant parce que l’État contrôlait les licences (de diffusion, NDLR) et les contenus. Les services de sécurité intervenaient aussi dans les lignes éditoriales, et les lignes rouges n’étaient pas mentionnées explicitement dans la loi mais imposées à travers des intimidations et arrestations. Même en dehors des zones contrôlées par le régime, les journalistes faisaient face aux pressions des groupes armés, des autorités locales et à la menace constante des bombardements. Travailler signifiait trouver un équilibre permanent entre informer le public et rester vivant. L’autocensure était un mécanisme de 

Comment avez-vous vécu la chute du régime, à la fois en tant que journaliste et citoyenne ?

La période de l’effondrement du régime a été marquée par la confusion, l’espoir et une profonde incertitude. L’information était chaotique, les rumeurs circulaient rapidement et les sources officielles étaient absentes ou peu fiables. En tant que journalistes, nous devions vérifier des événements en constante évolution, tout en faisant face à un choc émotionnel en tant que Syriens. Personnellement, cette période a été bouleversante. Cela marquait la fin de décennies de répression mais sans avoir de vision claire de l’avenir. Sur le plan professionnel, c’était un moment de responsabilité immense car le public avait plus que jamais besoin d’une information fiable.

Le paysage médiatique syrien a changé après la chute du régime. Comment le décririez-vous ?

L’espace médiatique s’est ouvert sur certains aspects, notamment en matière de débat public et de liberté de parole sur des sujets autrefois tabous. Des sujets tels que la détention, la torture, la corruption ou les disparitions forcées ont pu être abordés sans la peur immédiate de représailles étatiques. Toutefois, il ne s’agit pas encore d’un environnement stable ni totalement libre. De nombreux médias indépendants ont repris leurs activités à l’intérieur du pays, mais la prudence reste de mise et la situation demeure imprévisible. L’autocensure persiste en raison de l’incertitude juridique, de la peur de l’instabilité ou des réactions violentes liées à l’identité, à l’idéologie ou aux critiques des nouveaux centres de pouvoir. Si la censure centralisée du régime a pris fin, de nouvelles pressions émergent de la part d’acteurs politiques, des autorités de transition, de réseaux influents ou de la polarisation sociale.

De nouvelles lois régulent le travail des médias. Sont-elles de réelles garanties ?

Sur le papier, certaines lois mentionnent la protection des journalistes et l’interdiction de la censure mais en pratique, leur application reste sélective et politisée. Les textes juridiques servent souvent à légitimer le contrôle plutôt qu’à protéger la liberté d’expression. Sans institutions judiciaires indépendantes, ces garanties restent largement symboliques.
Pour assurer la liberté de la presse, il faut des institutions judiciaires indépendantes, des lois médiatiques claires et unifiées conformes aux standards internationaux, des mécanismes de protection pour les journalistes et la fin de l’impunité pour les crimes commis contre eux. La viabilité économique des médias indépendants est également cruciale afin d’éviter toute dépendance politique.

Les journalistes sont-ils insuffisamment protégés aujourd’hui ?

Les protections légales sont faibles et les risques physiques restent élevés. Les journalistes peuvent être menacés par des groupes armés, des autorités locales ou même des communautés. Les mécanismes d’enquête et de reddition des comptes sont largement insuffisants. Les femmes particulièrement sont confrontées au harcèlement sexiste, aux abus en ligne et aux tentatives de discrédit professionnel par des attaques personnelles.