Photo de Massoumeh Raouf

Le 28 février 2026, une frappe conjointe israélo-américaine a visé le cœur de Téhéran, tuant une quarantaine de hauts responsables, dont le Guide suprême Ali Khamenei. Depuis, le Moyen-Orient s’embrase et la perspective d’une guerre régionale s’intensifie. Cette attaque sans précédent pose une question centrale : le régime iranien peut-il survivre à la disparition de son pilier, ou assiste-t-on à un basculement historique du pouvoir à Téhéran ?

 

Propos recueillis par Jean Samuel Mentor et Raphael Bonnet

Pour mieux comprendre les enjeux de cette crise sans précédent, Massoumeh Raouf, a repondu a nos questions. Elle est une ancienne journaliste échappée d’Iran. Elle est l’autrice de plusieurs ouvrages, dont un récit intitule  “Evasion de la prison d’Iran”. Massoumeh Raouf est membre du Conseil national de la résistance iranienne (CNRI) et de la Société des gens de lettres (SGDL).  

Comment analysez-vous ces frappes israélo-américaines contre l’Iran ?

 L’analyse de ces événements doit se faire sous un angle à la fois stratégique et politique. Ces frappes marquent indubitablement un tournant historique : elles ont visé ce que nous appelons « la tête du serpent ». La disparition d’Ali Khamenei est celle d’un tyran qui n’était pas un dirigeant ordinaire, mais le pilier central du système du Velayat-e Faqih, c’est-à-dire la tutelle absolue du guide suprême, un régime fondé depuis près d’un demi-siècle sur la répression interne, les exécutions de masse et la déstabilisation régionale. Cependant, il est crucial d’être lucide : si le sommet de la pyramide a été éliminé, cela ne signifie pas l’effondrement automatique du système. Le pouvoir des mollahs repose sur un appareil sécuritaire et militaire profondément enraciné, notamment les Gardiens de la révolution (CGRI). Mon analyse repose sur trois points fondamentaux. Premier point : la responsabilité exclusive du régime : Ce conflit est le résultat direct de l’obstination de Khamenei à poursuivre un programme nucléaire et balistique contraire aux intérêts nationaux. Le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI) avait révélé les dangers de ce programme occulte il y a plus de trois décennies. Dans cette guerre déclenchée autour de ces ambitions nucléaires, nous insistons pour que les parties opposées fassent preuve d’un maximum de précautions afin d’épargner les vies civiles, les biens du peuple et les installations nationales. Deuxième point : c’est une brèche, mais pas une solution finale. Les frappes étrangères ont créé une brèche majeure et affaibli le cœur du système, mais elles ne constituent pas une solution de remplacement.  Troisième point : le rôle déterminant de la résistance. La solution ultime réside dans la détermination du peuple iranien à reprendre sa souveraineté. C’est la résistance organisée, portée par les « Unités de résistance » et les rangs de l’Armée de la liberté, qui constitue la véritable force capable d’empêcher le régime de se restructurer. Si les frappes ont coupé la tête du serpent, c’est au peuple iranien et à ses enfants courageux qu’il appartient d’écrire le destin final de notre patrie pour instaurer une république démocratique.

Comment expliquez-vous qu’il y ait eu un dialogue avec les Américains, puis ce revirement, avec la décision des États-Unis de bombarder l’Iran ?

Le régime des mollahs a toujours utilisé le dialogue comme un instrument tactique et un outil de gain de temps pour alléger les pressions internationales tout en poursuivant, en parallèle, ses projets occultes nucléaires et balistiques. Cette stratégie de duplicité, que la Résistance iranienne avait révélée il y a plus de trois décennies, a fini par atteindre ses limites. Ce basculement marque l’échec d’une politique d’illusion consistant à croire que ce régime pouvait être modéré de l’intérieur, alors que le problème fondamental reste la nature même d’un système fondé sur la théocratie et la répression. C’est précisément cette situation que le CNRI avait anticipée il y a des années en proposant la « Troisième Voie » : ni la guerre ni la complaisance. Nous avons toujours affirmé que la seule solution viable est le changement de régime par le peuple iranien lui-même. Pour nous, la position reste claire : nous rejetons toute ingérence et réaffirmons que le destin de l’Iran doit être déterminé par le peuple et sa résistance organisée, car aucune solution extérieure ne peut remplacer la volonté souveraine des Iraniens pour instaurer une république démocratique.

«  Face à cette opportunité historique, la responsabilité des démocraties est engagée. C’est pourquoi nous formulons une demande claire à la France, aux pays européens et à la communauté internationale»

Comment voyez-vous l’avenir de l’Iran après la mort du guide suprême Ali Khamenei ?


L’avenir de l’Iran ne se décidera ni dans les capitales étrangères ni par le seul effet de la disparition d’un homme. Si la mort d’Ali Khamenei plonge le système du Velayat-e Faqih dans une instabilité majeure, ce régime ayant été façonné exclusivement autour de sa personne, il serait erroné de croire à une chute automatique. Le changement réel est l’affaire du peuple iranien et de sa résistance organisée sur le terrain. Comme l’ont prouvé les soulèvements successifs, la dynamique est interne : la société rejette désormais l’ensemble du système, toutes factions confondues. Désormais, l’avenir se dessine à travers le Gouvernement provisoire proclamé par le Conseil national de la résistance iranienne (CNRI). Il est essentiel de comprendre que le CNRI n’est pas un groupe isolé, mais une véritable coalition politique, un « parlement en exil » qui regroupe diverses tendances républicaines iraniennes depuis des décennies. C’est cette union démocratique, dirigée par Mme Maryam Radjavi, qui porte aujourd’hui l’alternative républicaine. Cette transition vise un transfert ordonné de la souveraineté au peuple avec un objectif clair : organiser, dans un délai de six mois, des élections libres pour une assemblée constituante afin d’instaurer une république laïque, démocratique et non nucléaire, fondée sur le Plan en 10 points. Face à cette opportunité historique, la responsabilité des démocraties est engagée. C’est pourquoi nous formulons une demande claire à la France, aux pays européens et à la communauté internationale : reconnaître officiellement le gouvernement provisoire annoncé par le CNRI comme l’autorité légitime de transition. Ignorer cette alternative, c’est prolonger l’instabilité ; la reconnaître, c’est se tenir concrètement du côté du peuple iranien et garantir une transition calme et démocratique.

Vous êtes membre du CNRI. Imaginez-vous, à l’avenir, une coopération diplomatique entre Israël et l’Iran, ainsi qu’avec les États-Unis ?

Le Plan en 10 points stipule clairement la « coexistence pacifique » et le respect de la charte des Nations unies. Un Iran démocratique ne sera plus une menace pour ses voisins. En mettant fin à l’exportation du fondamentalisme et au programme nucléaire, l’Iran redeviendra un partenaire responsable. Nous envisageons des relations diplomatiques normales avec tous les pays basés sur le respect mutuel et les intérêts nationaux, loin de l’idéologie belliqueuse des mollahs.

Que pensez-vous de Reza Pahlavi ? Ses idées présentent des similarités avec le programme du CNRI, notamment sur l’instauration d’un État laïque, d’une république et sur l’égalité entre les femmes et les hommes.
Il ne faut pas confondre les slogans de façade avec la légitimité acquise par la lutte. L’idée de restaurer la monarchie n’est qu’une illusion politique, un voile trompeur qui, loin de servir le peuple, ne fait que prolonger l’agonie du régime clérical en divisant les aspirations démocratiques. Pour la résistance iranienne, le retour à la monarchie serait une « catastrophe annoncée ». Le peuple iranien a été très clair dans ses slogans : il rejette aussi bien la dictature des mollahs que celle du Chah. La différence fondamentale réside dans la réalité du terrain et le prix payé. Contrairement au CNRI, Reza Pahlavi ne dispose d’aucune force organisée en Iran et n’a aucun passé de lutte contre le régime actuel ; il a même admis être en contact avec certains éléments des Gardiens de la révolution. De plus, il ne s’est jamais distancé des exactions de la SAVAK, la police politique de son père. À l’inverse, notre mouvement s’est forgé par soixante ans de résistance et le sacrifice de 120 000 martyrs. Là où le courant monarchiste reste imprégné d’une culture patriarcale, l’alternative du CNRI se distingue par une structure fondée sur le leadership des femmes. Pour nous, la démocratie commence par la participation égale des femmes au pouvoir, loin des pièges du passé qui cherchent à confisquer la révolution démocratique.

Selon vous, la mort du guide suprême Ali Khamenei entraînera-t-elle la fin du pouvoir des mollahs et de l’influence du Hezbollah ?

La mort de Khamenei affaiblit considérablement le centre de gravité du système, ce qui provoque des tensions internes et une lutte féroce pour le contrôle du pouvoir. Toutefois, les structures sécuritaires demeurent actives et dangereuses : le régime peut encore recourir à une répression intérieure brutale ainsi qu’à des actions de représailles à l’extérieur. C’est précisément pour cette raison qu’il est essentiel de soutenir le peuple iranien dans sa lutte, afin de ne pas donner au régime l’occasion de se reconstituer sous une nouvelle façade. Quant à l’influence du Hezbollah, elle s’effondrera mécaniquement dès que les ressources du peuple iranien cesseront d’être détournées pour financer le terrorisme.

« La fin des dictateurs est rarement paisible. Khamenei a semé le vent pendant quarante-sept ans, il a récolté la tempête.»

À vos yeux, l’élimination du guide suprême était-elle la seule solution pour provoquer un changement de régime en Iran ?

L’élimination de Khamenei est un accélérateur, mais la solution réelle est interne. Si sa mort affaiblit le sommet, c’est l’action du peuple et de sa résistance qui rend le changement irréversible. Nous en avons eu une preuve héroïque le 23 février 2026 : les Unités de résistance de l’OMPI ont lancé une offensive historique contre le complexe Motahari, le cœur ultra-sécurisé du quartier Pasteur à Téhéran, ciblant directement le siège du pouvoir et de la répression. Malgré la présence de 8 000 gardes d’élite, les combattants de la liberté ont brisé le mur de la peur au prix d’un sacrifice immense : plus de 100 martyrs sont tombés lors de ces affrontements acharnés. Même les médias du régime ont dû admettre que « l’ennemi convoite désormais le cœur de Téhéran ». Ce prix du sang, versé sous les fenêtres du dictateur, prouve que la volonté de changement ne dépend d’aucune aide extérieure. C’est cette force organisée, capable de frapper au centre névralgique du système, qui garantira, sous l’égide du gouvernement provisoire, que le vide laissé par le tyran soit comblé par la souveraineté populaire et une république démocratique.

Vous attendiez-vous à une fin aussi brutale pour l’ayatollah Ali Khamenei ?

La fin des dictateurs est rarement paisible. Khamenei a semé le vent pendant quarante-sept ans, il a récolté la tempête. Bien que nous aurions préféré qu’il soit jugé devant un tribunal dans une Iran libre pour ses crimes contre l’humanité – notamment le massacre de 1988 dont mon frère fut une des victimes, et celui de janvier 2026 – cette fin brutale est la conséquence logique de sa politique de confrontation totale avec son peuple et le monde. Comme le souligne la résistance iranienne : « Khamenei est mort, mais le peuple est vivant. » Aujourd’hui, l’histoire nous donne raison : aucune force au monde ne peut étouffer la flamme d’une nation déterminée à briser ses chaînes. L’Iran ne se résume pas à son tyran, Elle s’incarne dans le courage de ses enfants qui, sur le terrain, transforment chaque sacrifice en une promesse de liberté. La victoire n’est plus une probabilité, elle est une nécessité historique ; car un peuple qui ne craint plus la mort est, par essence, invincible.

 

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