Photo de Obad Al-Jaradi
Arrestations arbitraires, tortures, enlèvements, condamnations à mort, les hommes des médias sont en but à de nombreuses exactions de la milice houthie. Le journaliste Obad Al-Jaradi témoigne de cette répression.
Par Obad Al-Jaradi
Depuis qu’elle a pris le contrôle de la capitale du Yémen, Sanaa, en septembre 2014, la milice houthie a progressivement imposé un système répressif qui s’est infiltré dans tous les aspects de la vie politique et sociale. Elle a mis la main sur les partis politiques, les milieux d’affaires et une grande partie des responsables publics, ils se sont emparé par la force des institutions étatiques. Même les cheikhs tribaux, autrefois piliers de l’équilibre du pouvoir, ont été marginalisés. Quant aux deux chambres du parlement, elles ne constituent plus qu’une façade inféodée à la milice.
Seule résistance, les journalistes : une voix libre, une conscience critique qu’aucune répression ne parvient totalement à réduire au silence. Les Houthis savent que la presse peut révéler leurs abus, exposer leurs manipulations et documenter leurs dérives autoritaires. C’est pourquoi ils exercent contre les professionnels des médias une répression systématique : arrestations arbitraires, torture physique et psychologique, disparitions forcées, condamnations à mort.
Obad Al-Jaradi, journaliste yéménite arrêté par la milice houthie en 2018, livre un témoignage fort :
« Je me souviens de mon arrestation en 2018. Un jour, le directeur de la prison nous a rassemblé dans une salle remplie d’autres détenus : des responsables politiques, des militants et trois autres journalistes. Lorsqu’il appela mon nom, il hurla : “Vous, les journalistes, êtes plus dangereux que les avions et les chars ! Vous êtes le véritable danger pour la société yéménite ! »
Les autres prisonniers m’ont regardé avec crainte, simplement parce que j’étais journaliste. J’ai alors compris que leur peur ne visait pas l’homme que j’étais, mais ce que je représentais : la parole, l’écriture, la liberté d’informer, même derrière les barreaux.
« Depuis la prise de Sanaa, plus d’une centaine de journalistes ont été arrêtés dans les zones sous contrôle houthi et nombre d’entre eux ont subi la torture. Entre 2010 et 2020, quarante-quatre ont été tués »
Obad Al-Jaradi
Après ma libération, l’intimidation n’a pas cessé. Une nuit, j’ai été convoqué dans une salle d’interrogatoire secrète. Un agent cagoulé m’a lancé d’une voix sèche : « Ne crois pas que nous ne te voyons pas. Nous te surveillons partout et nous te demanderons des comptes, même pour un simple “like” sur les réseaux sociaux. »
Cette menace a révélé une réalité brutale : la crainte qu’inspire le mot “journaliste” est, pour eux, plus profonde que celle de n’importe quelle arme.
Depuis la prise de Sanaa, plus d’une centaine de journalistes ont été arrêtés dans les zones sous contrôle houthi et nombre d’entre eux ont subi la torture. Entre 2010 et 2020, quarante-quatre ont été tués, certains sur les lignes de front, d’autres directement ciblés en raison de leur travail.
Les cas les plus emblématiques sont Tawfiq al-Mansouri, Abdelkhaleq Imran, Harith Hameed et Akram al-Walidi. Enlevés en 2015, condamnés à mort, ils ont finalement été libérés en 2023 après huit années de détention.
Aujourd’hui encore, la milice poursuit sa guerre contre la liberté de la presse en promulguant des textes qui criminalisent l’expression et restreignent les libertés publiques. Des journalistes et des avocats – notamment Waheed al-Soufi, Nabil al-Sadawi ou Mohammed al-Miyahi – sont toujours détenus ou portés disparus. Certains sont maintenus à l’isolement, privés de contact avec leurs familles tandis que leurs proches subissent intimidations et pressions lorsqu’ils tentent d’obtenir des informations.
À leur sortie de prison, beaucoup entendent la même supplique de leurs proches : “Arrête le journalisme. Ce que nous avons enduré à cause de ton arrestation nous suffit. Tu as une famille, des enfants. Pour eux, arrête. Ne nous fais plus souffrir.” Ils subissent ainsi une double pression : une première fois en prison, une seconde au sein de son propre foyer.
Pourtant, en tant que journaliste yéménite, je continue d’écrire. J’écris non par intérêt, mais par nécessité. Parce que, même affaiblie et divisée, la presse demeure l’un des derniers espaces où la vérité peut encore émerger.
Le journaliste yéménite porte la douleur de son pays comme une cicatrice et tient sa plume comme un acte de résistance. Tant que la solidarité internationale envers la presse yéménite restera limitée, cette plume continuera de se dresser face à la répression souvent au péril de la vie de ceux qui la portent. »
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