Photo de Sidy Ndao (crédit photo : Jean Samuel Mentor)

Journaliste d’investigation à Dakar pendant près d’une décennie, Sidy Ndao a payé le prix fort pour avoir révélé l’affaire « Sweet Beauty » en 2021. Harcelé, surveillé, privé de ses financements, il a fui le Sénégal en avril 2025 et trouvé refuge à la Maison des journalistes, à Paris. En l’exil, il continue de se battre pour une presse libre qu’il considère comme le dernier rempart des démocraties africaines.

 

Par Alix Broudin

Sidy Ndao a grandi à Koungheul, une petite ville loin de Dakar, la capitale du Sénégal. C’est son oncle, gardien de prison, qui l’a élevé en grande partie. C’est là, presque par hasard, que naît sa vocation. Il n’a que 7 ans, mais il regarde chaque soir le journal télévisé présenté par David Pujadas. « C’est à ce moment-là que j’ai su que je voulais faire de la télévision », confie-t-il. Mais c’est pourtant vers la presse écrite qu’il se tournera.

Diplômé d’une licence professionnelle en journalisme et communication à l’Institut supérieur d’entrepreneurship et de gestion (ISEG) de Dakar, il apprend les bases de la rédaction politique et société lors d’un premier stage au quotidien La Tribune en 2014. Puis, il rejoint le journal en ligne Jotay.net.  En 2016, il rejoint la rédaction des Échos, où il passera neuf ans de sa carrière. Au sein du quotidien économique, il gravit les échelons avec méthode : d’abord responsable de la couverture numérique du journal, il prend ensuite la tête du service international, chargé de coordonner l’ensemble des actualités du monde.  En parallèle, en 2020, Sidy Ndao lance son propre journal en ligne Klinfos.com.

Pour lui, le journalisme ce n’est pas juste un métier. C’est aussi une manière de vivre. En 2018, suite à l’invitation de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), il rejoint la Cellule Norbert Zongo pour le journalisme d’investigation en Afrique de l’Ouest (CENOZO), basée au Burkina Faso. Il y participe à des enquêtes qui révèlent comment le blanchiment d’argent contribue à faire exploser les prix du foncier autour de Dakar. Des parcelles excentrées s’arrachent à des sommes exorbitantes.

En cause, des failles juridiques qui permettent de blanchir de l’argent devenu ensuite presque impossible à tracer.

Ces dernières années ont été marquées par un recul de la liberté de la presse et une montée des violences et arrestations contre les journalistes sénégalais. Il n’en a pas toujours été ainsi. À ses débuts, Sidy Ndao a connu un climat médiatique relativement stable, malgré quelques cas de répression sous l’administration de Macky Sall, qui selon Reporters sans frontières (RSF), était alarmante pour les journalistes sénégalais. Cependant, en 2021, la rivalité entre l’APR (L’Alliance pour la République) de l’ex-président M. Sall et sa plus grande force d’opposition, le Pastef, durcit le climat politique. La presse se retrouve prise entre deux feux. Entre 2021 et 2023, se souvient Sidy Ndao, les journalistes sont emprisonnés par dizaines. Ce qui relevait jusque-là d’épisodes isolés devient, selon lui, une répression systémique.

 

Après à l’élection présidentielle du 24 mars 2024, la situation s’empire : chroniqueurs emprisonnés, poursuites pour délit d’opinion multipliées, nombreux médias suspendus pour non-conformité administrative au Code de la presse… Toute opinion dissidente est réduite au silence.

Sidy Ndao évoque ainsi l’affaire « Sweet Beauty » bien plus qu’un simple fait divers. Cette affaire judiciaire, dans laquelle le nom de l’actuel Premier ministre (Ousmane Sonko) a été cité, a déclenché une crise politique majeure au Sénégal. Pour Sidy Ndao, elle marque également le début de l’exil.

Le 5 février 2021, il révèle les accusations de viol formulées par Adji Sarr, employée d’un salon de massage âgée de 19 ans à peine, contre Ousmane Sonko, alors chef de file de l’opposition sénégalaise. La jeune femme avait déposé une plainte pour viols répétés et menaces de mort. L’affaire, extrêmement médiatisée, prend rapidement une ampleur inédite.

La une du journal Les Échos, le média pour lequel travaillait Sidy Ndao.

Pourtant, bien que ses articles s’inscrivent dans une démarche strictement journalistique, Ils sont récupérés, instrumentalisés et déformés. Le pouvoir en place s’en empare pour les retourner contre l’opposition.

Puis, en 2024, le rapport de force s’inverse, et ceux qui avaient pris position deviennent à leur tour des cibles. Sidy Ndao n’est pas épargné. La publication de son article lui a valu de violentes critiques, des injures mais, surtout, des menaces des partisans de M. Sonko. Une fois le Pastef au pouvoir, la police convoque certains de ses collaborateurs pour obtenir des informations sur lui et son média. Sa convention avec la direction de l’emploi, essentielle à son financement, est supprimée. Son média ferme.

Il n’est pas le seul à avoir des ennuis. Pour avoir évoqué l’affaire à la télévision, le chroniqueur Badara Gadiaga est détenu plus de quatre mois pour « diffusion de fausse nouvelle », puis placé sous bracelet électronique.

À ce moment-là, Sidy Ndao se trouve déjà en France. Lorsqu’il revient au Sénégal, un contact au sein de la police lui conseille de quitter le pays à nouveau. En avril 2025, face aux menaces, le journaliste abandonne derrière lui son entreprise, ses projets, sa vie.

« Ma vie est au Sénégal, affirme Sidy. Si je pouvais y retourner aujourd’hui, je le ferais. Mais tant que le Pastef est au pouvoir, pour moi, y retourner, c’est aller en prison. Ils n’ont besoin d’aucun motif pour m’arrêter. »

«  Nos démocraties sont encore jeunes et fragiles. Tout ce qu’on a, ce sont nos plumes et nos micros. »

Sidy Ndao

Aujourd’hui réfugié à la Maison des journalistes, à Paris, Sidy Ndao s’accroche à sa passion. « Le journalisme, c’est tout ce que je sais faire. Si j’en ai la possibilité, je veux donner une chance à ma profession », confie-t-il. Il envisage notamment le lancement d’un podcast consacré à la politique sénégalaise, à l’Afrique de l’Ouest et à la société française. Il souhaiterait y aborder le sentiment anti-français dans la région qu’il estime alimenté par la gestion des relations internationales. Ce serait l’occasion de transmettre des informations qu’il juge plus crédibles aux yeux du public sénégalais compte tenu d’une certaine défiance envers les médias français.

Même en exil, son ambition reste la même. Sidy Ndao témoigne qu’il a « toujours essayé d’être utile à la communauté ». À terme, il se verrait même entrer en politique. À ses yeux, la presse sénégalaise devra se focaliser davantage sur la formation des jeunes journalistes et les questions environnementales, mais également sur les droits humains.

Il n’aspire qu’à une chose : rentrer au Sénégal,  auprès des siens, et s’y exprimer librement. « Nos démocraties sont encore jeunes et fragiles. Tout ce qu’on a, ce sont nos plumes et nos micros. » Sans médias libres, prévient-il, notre démocratie est vouée à l’échec. Le progrès ne viendra pas du jour au lendemain. Mais Sidy Ndao espère voir naître, au Sénégal, une presse d’investigation forte, portée par des journalistes de renom et capable de s’imposer comme une référence.

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