Contrôle de la presse en Gambie

La ligne rouge à ne pas franchir
Manifestation de la presse Gambienne
Célébration journée mondiale de la presse, 2017/Photo/Gambia press union (GPU)

Enregistrer les journalistes et les utilisateurs de réseaux sociaux, tel est le projet du gouvernement gambien. Un projet rejeté par le syndicat de la presse gambienne (GPU) et la West Africa Editors Society. A leurs yeux, cest un principe fondamental qui est en jeu : celui de la liberté de la presse.

 

Par Sidy Ndao

Le ministère de l’Information, en collaboration avec l’Autorité de régulation des services publics (PURA) projettent d’instaurer un système d’enregistrement des journalistes et des utilisateurs des réseaux sociaux. Pour eux, il s’agit d’une simple mesure d’organisation de la presse en Gambie.

« Ce règlement confère à lAutorité de régulation des services publics (PURA) le pouvoir denregistrer, de suspendre ou de révoquer lenregistrement de journalistes et dinfluenceurs des réseaux sociaux », alerte cependant Modou S. Joof, secrétaire général du syndicat de la presse gambienne (GPU)

Avant d’ajouter : « Le projet de règlement relatif à lenregistrement des journalistes et des utilisateurs des réseaux sociaux, ainsi qu’à loctroi de licences aux médias en ligne, excède les compétences statutaires de la PURA et constitue donc un abus de pouvoir administratif. »

Le projet soulève en effet une question : l’exercice du journalisme peut-il être conditionné à une reconnaissance administrative ? Dans une démocratie, la réponse ne peut être que négative, affirme pour sa part la West Africa Editors Society (WAES). Celle-ci souligne qu’elle croit en la liberté sans entrave de la presse et des médias, pleinement garantie par la Constitution de la République de Gambie.

Ce type de dispositif de contrôle introduit, de fait, un pouvoir de sélection. Il permet de déterminer qui est habilité à informer et, par conséquent, qui ne l’est pas. L’histoire récente a montré que ces mécanismes, présentés comme neutres, deviennent rapidement des instruments de pression. Ils ouvrent la voie à une régulation politique de l’information, incompatible avec l’indépendance des médias, selon plusieurs spécialistes.

Dans sa note publiée au début du mois, la WAES rappelle que de tels systèmes ont souvent été utilisés pour « réduire au silence » les voix critiques et empêcher les médias de jouer leur rôle de contre-pouvoir. L’inquiétude exprimée n’est donc pas théorique. Elle s’appuie sur des précédents concrets, en Afrique comme ailleurs.

« Nous ne pouvons participer aux consultations proposées sur le Règlement sur la radiodiffusion et les contenus en ligne de 2026 et les Lignes directrices sur l’enregistrement des journalistes de 2026 ​»

Isatou Keita

Du Rwanda à la Tanzanie, en passant par l’Égypte et l’Ouganda, des dispositifs d’enregistrement, d’accréditation ou de licence ont servi, au fil des années, à encadrer l’accès à la profession, suspendre des médias jugés critiques et instaurer un climat d’autocensure. Partout, le même glissement s’observe : d’un mécanisme présenté comme administratif à un instrument de contrôle de l’information.

La situation est d’autant plus sensible que la Gambie sort d’une longue période où la presse a été fortement contrainte. Les avancées enregistrées ces dernières années ont permis de reconstruire un espace médiatique plus ouvert et pluraliste. Introduire aujourd’hui un mécanisme d’enregistrement reviendrait à fragiliser cet acquis, voire à enclencher un mouvement inverse.

Il ne s’agit pas de nier les défis du secteur. La question de la responsabilité des médias, tout comme celle de la régulation des contenus sur les réseaux sociaux, mérite d’être posée. Mais les réponses apportées doivent être proportionnées et respectueuses des libertés fondamentales. En plaçant les journalistes dans une logique d’identification et de contrôle, la mesure envisagée franchit un seuil problématique.

Dans ce contexte, la position de la Gambia Press Union apparaît comme une défense cohérente des principes démocratiques. « Nous rejetons catégoriquement cette proposition, a martelé Isatou Keita, présidente de la GPU. Nous ne pouvons participer aux consultations proposées sur le Règlement sur la radiodiffusion et les contenus en ligne de 2026 et les Lignes directrices sur l’enregistrement des journalistes de 2026 ». La GPU estime que toute participation de sa part reviendrait à légitimer ce système de contrôle systémique.

Dans un État démocratique, la liberté de la presse ne se négocie pas. C’est un droit, non un privilège accordé par l’administration. Elle ne saurait être encadrée par des mécanismes susceptibles d’en restreindre l’exercice. Rappelons à cet égard que les articles 25 et 207 de la Constitution gambienne de 1997 garantissent à toute personne le droit à la liberté d’expression, y compris la liberté et l’indépendance de la presse et des autres médias.

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