Philippe Pujol reçoit le prix Albert Londres (Nicolas Tucat/AFP)

 

[Par Larbi GRAÏNEenvoyé spécial à Bordeaux]

Le prix Albert-Londres est le plus prestigieux des prix francophones. Pour son édition 2014, il a couronné quatre journalistes. Le premier pour une série de reportage en presse écrite. Les trois autres pour un reportage télé tourné en en Afghanistan et au Pakistan.

 

Cette année, le jury du prix Albert-Lonfres, présidé par la journaliste Annick Cojean, a opté pour la ville de Bordeaux pour la remise de se strophées. En effet, cette ville a été l’un des ports d’où partait Albert Londres pour réaliser ses reportages, dont beaucoup ont ciblé l’Afrique. L’édition de cette année est dédiée à l’ancienne présidente du jury, Josette Alia, décédée le 1er mai dernier.

Lundi 12 mai, Philippe Pujol, spécialiste des faits divers dans le quotidien local La Marseillaise a reçu le prix de la presse écrite pour sa série de dix articles « Quartiers Shit » parue dans son journal tout au long de l’été 2013. Trois journalistes, le Pakistanais Taha Siddiqui et les Français, Julien Fouchet et Sylvain Lepetit, ont eu reçu le prix de l’audiovisuel pour le reportage La guerre de la polio diffusé dans l’émission Envoyé spécial sur France 2, le . Les trois journalistes ont enquêté en Afghanistan et au Pakistan où les talibans interdisent l’accès au vaccin contre la poli.

Avant l’entame de la cérémonie de remise du prix qui devait se dérouler en fin de journée, on a écorché un peu et ce, devant un parterre d’étudiants de l’Institut de journalisme de Bordeaux Aquitaine (IJBA) la profession journalistique, comme on en a souligné également ses vertus. Il a fallu surtout coller à l’esprit de celui auquel la cérémonie est dédiée: Albert Londres et au prix qu’il a inspiré et dont la grave sentence, « Mettre la plume dans la plaie », a été mise au fronton d’une série de conférences qui s’est étalée de 9 heures du matin jusqu’aux coups de 18 heures. Pour Annick Cojean, la cérémonie de remise de ce prix « est pour nous (journalistes, NDLR) une journée de dialogue ». En tout cinq conférences étaient au menu de cette manifestation, laquelle a tenté de rendre compte des conditions de la pratique du métier de journaliste sur une aire géographique s’étendant de la Syrie au Canada en passant par le Congo, la France et la Chine.

La Syrie, un conflit périlleux pour les gens des médias.

Jean-Pierre Perrin journaliste à Libération, spécialiste du Moyen- Orient et Michel Moutot, journaliste à l’AFP, ont essayé à propos de la Syrie de répondre à la question de savoir « comment couvrir le conflit le plus meurtrier pour les journalistes ? ». Les deux hommes ont séjourné à plusieurs reprises dans ce pays et le récit qu’ils en ramènent décrit une situation chaotique, insaisissable et opaque, faite de crimes à huis-clos. « On est toujours dans l’ignorance, on ne voit pas ce qui se passe au niveau même de l’opposition. On parle d’Abou Bakr Baghdadi, personne ne sait qui est-il, personne ne connait son âge, ni son lieu de naissance, je voudrais en faire un portrait, mais c’est impossible. C’est le miroir inversé de Ben Laden qui raffolait de passer sous les caméras, lui, il apparait toujours encagoulé, c’est l’homme qui n’existe pas. Le secret est voulu par toutes les parties », regrette sur un ton amère Jean-Pierre Perrin pour qui le régime d’Assad « est à l’affût du moindre écrit ».

Telle que décrite, la Syrie apparait comme une citadelle imprenable. En mars 2012, Michel Moutot a tenté de regagner le territoire syrien à partir de la Turquie, mais sans succès alors que l’agence AFP pour laquelle il travaille dispose d’un bureau à Damas. Perrin, a, quant à lui, essayé en 2011 de se frayer un chemin vers ce pays, à partir du Liban, mais sa tentative n’a pas abouti. Par la suite, une organisation lui a proposé de l’y emmener moyennant la somme de 1 200 dollars, mais Perrin a décliné l’offre. Il a préféré revenir quelques mois après, au moment où la 3e ville de Syrie, Homs, était devenue l’épicentre de la révolution. A l’époque, il a été hébergé par un paysan sur la frontière libano-syrienne. Et de confesser qu’il avait fait la rencontre d’une célèbre journaliste américaine, Marie Colbin, « plus organisée que moi », qui, en cherchant, elle aussi à faire un reportage en Syrie, avait été mise au courant de l’existence d’un tunnel sous-terrain qui conduisait jusqu’à la ville insurgée. Le journaliste français a donc emboité le pas à l’Américaine. S’il a pu parvenir à Homs, il en sera toutefois expulsé quelques jours plus tard par le même tunnel.

Michel Moutot a expliqué comment une agence comme l’AFP est obligée de recourir au système D pour continuer à informer. Selon lui, du fait des dangers que présente la situation, l’agence depuis janvier 2013 a décidé de ne plus envoyer personne sur le front. Les informations que l’agence peut collecter a-t-il ajouté, sont recueillies auprès d’un réseau de correspondants communicant sur Skype. Et d’ajouter « ils savent qu’ils sont écoutés, mais ça reste faisable, les gens le font par militantisme, ils veulent informer sur leur pays ». D’après lui « il n’y a qu’un tiers ou un quart de ce qu’on reçoit qui soit fiable ». Il reconnait l’important rôle joué par l’observatoire syrien des droits de l’Homme qui a-t-il souligné contrôle un réseau de 230 correspondants dont beaucoup de médecins. « On sait qu’il n’est pas neutre, (l’Observatoire, NDLR) puisqu’il s’oppose au pouvoir, mais on fait ce qu’on peut » a-t-il dit.

Les copies des pigistes refusées.

Pour ne pas encourager les pigistes à prendre des initiatives consistant à couvrir des événements dangereux que les rédactions elles-mêmes refusent de couvrir, les journaux commencent à rejeter les papiers écrits par des pigistes qui sont partis de leur propre chef sur le théâtre des opérations. Si les rédactions acceptent les papiers des pigistes, elles auront alors du mal à justifier le refus d’envoyer un journaliste permanent explique-t-on.

Le témoignage bouleversant d’une journaliste congolaise.

En plus d’une communication sur la mafia du Québec faite par la journaliste à radio Canada, Marie-Maude Denis, dont nous publierons l’interview accordée à L’Œil de l’exilé dans les prochains jours, une autre communication a attiré particulièrement l’attention, c’est celle de la journaliste de la RDC, Chouchou Namegabe, qui a dénoncé le viol utilisé « comme une arme de guerre » par des groupes armés rebelles. (Nous publierons prochainement l’interview qu’elle nous a accordée). Ces sévices sexuels d’une horreur abominable sont pratiqués, a-t-elle détaillé, même sur des bébés de 2 ans. Pour perpétrer les viols sur les femmes, des raids prennent pour cible des villages. Certaines femmes ont été forcées, après avoir été violées, de faire acte de cannibalisme en mangeant la chair de leurs enfants tués devant elles avant d’être découpés en morceaux.

Pour lutter contre cette monstruosité derrière laquelle se profile l’image hideuse de multinationales trop intéressées par les ressources minières que renferment les terres, cette journaliste-courage de la radio a crée 26 clubs radiophoniques dont elle a confié la gestion à des femmes du cru, formées sur le tas pour devenir journalistes. Depuis lors celles-ci s’occupent d’informer via les ondes sur l’état de leur village et signaler en temps réel tout mouvement suspect des bandes armées.