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Depuis la chute du gouvernement Afghan en 2021 et le retour des talibans au pouvoir, les relations entre l’Afghanistan et le Pakistan ont sombré dans une crise profonde, mêlant vieilles dissensions frontalières, enjeux géopolitiques, disputes hydriques et rivalités régionales.

 

Par Laura Saint-Sauveur

L’Afghanistan a toujours été au carrefour de grandes puissances. Sur son sol se sont affrontés empires et influences étrangères. Notamment, dans ce que l’on a appelé « le Grand Jeu », cette rivalité entre Londres et Saint-Pétersbourg au XIXᵉ siècle en Asie du Sud. Ce passé a façonné une mémoire nationale marquée par la guerre, l’ingérence externe et l’instabilité politique.

La partition de l’Inde en 1947 – et la création du Pakistan qui en a découlé – a posé ce qui allait être la pierre d’achoppement durable entre le Pakistan et l’Afghanistan : la frontière tracée alors « la ligne Durand » traverse en effet des terres tribales pachtounes. Elle n’a jamais été reconnue officiellement par Kaboul. Elle reste au cœur des tensions, symbole d’un différend identitaire et territorial persistant.

L’émergence des talibans dans les années quatre-vingt-dix s’enracine dans le chaos provoqué par l’invasion soviétique en 1979 et la désintégration qui a suivi du régime communiste. Milice d’abord rurale et pieuse, le mouvement s’est transformé en force politique et militaire. Il s’est emparé une première fois de Kaboul en 1996 avant d’en être chassé en 2001. Il a repris le pouvoir en 2021. Depuis, il tente de faire reconnaître son émirat islamique, isolé sur la scène internationale et économiquement exsangue.

La dynamique entre l’Afghanistan taliban et le Pakistan a longtemps oscillé entre coopération tactique et méfiance profonde.

Islamabad a soutenu les talibans dans les années quatre-vingt-dix, y voyant un allié pour contrer l’influence indienne. Mais ce soutien s’est révélé une arme à double tranchant : la montée en puissance des groupes militants, notamment le Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), a transformé les zones frontalières en un foyer d’insécurité. Islamabad accuse régulièrement Kaboul d’abriter des combattants du TTP qui mènent des attaques sur le sol pakistanais. Ce que nient les talibans afghans. Le Pakistan fait pourtant face à une résurgence de violences liées au TTP (ainsi qu’à d’autres organisations extrémistes), ce qui exacerbe les pressions sur son gouvernement pour assurer la sécurité nationale. Une attaque récente dans la province de Khyber Pakhtunkhwa a coûté la vie à des policiers, ce qui alimente les critiques internes.

Carte de la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan. Réalisation : William Nyckees O’Meara

Depuis 2021, cette crise latente s’est cristallisée en affrontements frontaliers fréquents. En octobre et en novembre 2025, des échanges de tirs ont éclaté le long de la Durand Line, ce qui a entraîné des pertes humaines, la fermeture de passages commerciaux clés comme Torkham ainsi que des accusations mutuelles d’agressions. Un cessez-le-feu temporaire de quarante-huit heures a été négocié récemment, mais la méfiance reste omniprésente.

Le conflit ne se limite pas aux questions de sécurité. Les ressources hydriques sont au centre d’une tension montante. L’Afghanistan, riche de neuf cours d’eau transfrontaliers, a annoncé la construction de barrages sur la rivière Kunar. Kaboul présente cette initiative comme une revendication de sa « souveraineté hydrique ». Islamabad y voit une menace directe à l’approvisionnement en eau de ses provinces occidentales, déjà fragilisées par le changement climatique et les sécheresses.

L’absence d’un cadre de partage de l’eau alimente la friction entre les États.

Une économie fragilisée

Du côté afghan, le régime taliban vit sous une pression internationale constante. Son contrôle strict de la société, notamment des libertés fondamentales, l’a isolé sur la scène internationale. Il fait face également à des sanctions économiques. La crise humanitaire dans le pays s’aggrave. Des millions d’Afghans sont confrontés à l’insécurité alimentaire et à la pauvreté. Cette situation fragilise encore davantage l’économie et pousse des dizaines de milliers de personnes à chercher refuge au-dehors, notamment au Pakistan et en Iran.

Le conflit avec le Pakistan s’inscrit dans une matrice plus large de rivalités régionales. La présence de puissances comme l’Inde, qui cherche à rétablir des relations diplomatiques avec Kaboul tout en contournant Islamabad, ou la Chine, engagée dans des projets d’infrastructures à travers le corridor économique Chine-Pakistan, redessine l’équilibre des alliances et exacerbe l’incertitude stratégique.

Dans ce climat d’hostilités intermittentes, les perspectives d’un apaisement durable restent fragiles. Les tentatives de dialogue, y compris des pourparlers « médiés » par des pays tiers, se heurtent à des désaccords profonds sur la sécurité, la frontière et la souveraineté. Tant que ces questions essentielles resteront non réglées, l’ombre des conflits historiques continuera de planer sur cette région stratégique.

Ce récit, renforce l’idée que les tensions entre Kaboul et Islamabad ne sont pas de simples crises périodiques mais des manifestations d’un conflit existentiel forgé par plus d’un siècle d’histoire, de politique et d’intérêts concurrents dans un espace où les cicatrices du passé déterminent encore les lignes de fracture du présent.

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