La Maison des Journalistes au cœur de la lutte contre la désinformation

Ce jeudi 26 janvier, la Maison des Journalistes a accueilli une conférence sur l’action européenne en faveur de la liberté de la presse et contre la désinformation, en partenariat avec le ministère des Affaires étrangères. La MDJ a eu l’honneur de recevoir la secrétaire d’Etat chargée de l’Europe, Laurence Boone, ainsi que Patrick Penninckx, chef du service « Société de l’Information » au Conseil de l’Europe.

Dans son propos introductif, Darline Cothière de la MDJ a rappelé l’étendue de l’action de la Maison des journalistes en faveur de la liberté de la presse et la lutte contre la désinformation. « Cette conférence a toute sa pertinence dans ce lieu unique au monde qui accueille des journalistes exilés venus des quatre coins du monde. Elle permet d’apporter un éclairage sur les initiatives européennes pour lutter contre le fléau de la désinformation qui affecte nos sociétés », a-t-elle déclaré avant d’adresser ses remerciements à la Secrétaire d’Etat chargée de l’Europe, Laurence Boone, initiatrice de l’événement. 

La directrice de la MDJ Darline Cothière avec la secrétaire d’Etat Laurence Boone. Crédit photo : MEAE

Au micro de la MDJ, la secrétaire d’Etat affirme avoir choisi la Maison des Journalistes pour sa raison d’être, à savoir protéger la liberté de la presse et d’expression. « Tenir cette conférence au sein de la MDJ était l’évidence-même », a-t-elle assuré avec le sourire.

La secrétaire d’Etat chargée de l’Europe Laurence Boone ouvre la conférence. Crédit photo : MEAE

La secrétaire d’Etat Laurence Boone.

Sciences Po Media Lab, l’AFP et l’INA étaient également présents pour discuter du projet, accompagnés de divers journalistes européens. Sabina Tsakova, responsable juridique et politique de la DG Connect de la Commission européenne, a évoqué le « Media Freedom Act », instauré en septembre 2022 et dont les bénéfices se font déjà sentir auprès des populations concernées. Cet acte permet en effet de préserver l’indépendance éditoriale des médias, tant de la part des états-membres que de la presse elle-même. La nouvelle législation accorde également un large pan à la protection des sources et à la transparence des détenteurs de médias (qui possède quoi).

Des outils toujours plus nombreux pour assister les journalistes

« La vérité n’est pas une chose absolue, nous pouvons tous avoir des opinions, mais les faits demeurent une fondation stable. » Ainsi fut lancé la seconde partie de la conférence, consacrée à la lutte contre la désinformation en Europe. Des journalistes biélorusse, maltais, polonais, lituanien se sont succédés pour évoquer la censure, les mensonges étatiques et l’exil que certains ont subi. Antoine Bayet, directeur éditorial de l’INA, était chargé de la modération. Pour éviter les fake news, deux grands outils : l’éducation et les fact-checker.

Soutenue par l’AFP, le CLEMI (Centre pour l’éducation aux médias et à l’information) et le Media Lab de Sciences Po, « De Facto » est la plateforme recensant les outils de fact-checking des médias français, pour permettre à tous de lutter contre la désinformation. Affiliée au réseau européen EDMO (European Digital Media Observatory), « De Facto » sera en position jusqu’en 2024 et continue de présenter ses nouveaux outils et méthodes dans les écoles et pour le grand public.

Pour ce faire, la plateforme européenne « De Facto » permet aux professeurs, citoyens, et organismes de presse d’utiliser les outils en ligne pour vérifier les informations, apprendre à s’informer ou encore « debunker » les rumeurs les plus populaires (notamment sur la guerre en Ukraine). Mais ces outils et plateformes peuvent se révéler insuffisants, à l’instar de la lutte contre la désinformation en Lituanie, très préoccupante depuis le début de la guerre. 

« Certains des outils créés pour combattre la désinformation ne s’appliquent pas sur les petites langues comme le lituanien. Ce pourquoi nous avons besoin de spécialistes et chercheurs pouvant adapter nos outils à tous les pays-membres », a expliqué un des intervenants.

Autre problème, la plupart des lois européennes se basent sur la démocratie et la pluralité, poussant les Etats-membres à ne pas interdire certaines chaînes d’informations russes sur leur territoire. Alors, comment l’Europe va-t-elle se prémunir de la désinformation ? Patrick Penninckx, chef du service « Société de l’information » au Conseil de l’Europe, a accepté de nous adresser quelques mots, notamment sur la mauvaise situation de la presse en Grèce.

Le chef de service Patrick Penninckx

Une conférence réussie au sein de la Maison des Journalistes, qui continue d’œuvrer pour la liberté de la presse et de protéger des journalistes du monde entier.

Un article de Maud Baheng Daizey. Tournage d’Alhussein Sano.

EXCLUSIF. La fin de la guerre au Tigré annonce-t-elle le retour de la liberté de la presse ?

Après deux ans de lutte acharnée entre le gouvernement d’Abiy Ahmed et le Front de libération du Tigré (TPLF), le conflit semble être arrivé à son terme. Le nombre exact de victimes ainsi que le déroulé précis des événements restent cependant à déterminer, la région du Tigré étant fermée aux journalistes depuis 2021. Avec la paix, le retour de la presse est-il désormais envisageable dans la région ?

La MDJ a eu l’opportunité de contacter des journalistes et des défenseurs des médias basés en Éthiopie pour s’enquérir de la situation. Si les violences au Tigré ont fini par s’interrompre, les régions voisines d’Afar et Amhara sont le nouveau théâtre de la cruauté humaine. Des massacres sont par ailleurs toujours signalés dans la région meurtrie par la guerre, la population craignant que celle-ci ne connaisse qu’une courte trêve.

Des dizaines de milliers de morts en deux ans

Le conflit débute en novembre 2020, quand le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed tente d’organiser des élections dans la région du Tigré au nord du pays, dont une partie des habitants réclament l’indépendance. Les autorités régionales défient le pouvoir depuis plusieurs mois déjà et le Premier ministre Ahmed ne compte plus se taire. Accusant le TPLF d’avoir attaqué des bases militaires, le Premier ministre envoie alors l’armée au Tigré. Mais les rebelles armés ne laisseront pas les militaires atteindre la capitale régionale Mekele, les repoussant dès le premier jour.

Les rebelles du TPLF ont ensuite gagné tout le Tigré pour le « libérer » du gouvernement d’Abiy Ahmed. De nombreux témoignages dénoncent des centaines d’exactions commises par l’armée et les rebelles, provoquant la mort de dizaines de milliers de personnes, impliquant des milliers de viols et poussant deux millions de Tigréens à l’exil. La famine menace depuis des mois les 13 millions de Tigréens traumatisés par la guerre, tandis que les destructions d’infrastructures conduisent à de graves problèmes d’alimentation en eau pour de nombreuses villes. 

La situation est telle que Médecins Sans Frontières annonce en juillet 2021 stopper ses activités dans la région, à la suite de la mort de trois membres de son personnel le 24 juin. Des centaines d’abus sexuels auraient également traumatisé la population, commis autant par les rebelles indépendantistes que le gouvernement d’Abiy Ahmed, sans pour autant qu’une quelconque couverture médiatique soit assurée. Car si la liberté de la presse était déjà restreinte, les journalistes éthiopiens et étrangers localisés au Tigré sont expulsés à partir de novembre 2021, soit un an depuis le début de la guerre. 

Malgré la paix, la presse toujours muselée

Le gouvernement d’Abiy Ahmed a interdit la couverture des opérations militaires au Tigré, Afar et Amhara et a emprisonné les journalistes durant leur reportage, selon des ONG et plusieurs reporters. Nous avons pu contacter la branche africaine du Comité de Protection des Journalistes, une ONG internationale, qui nous a indiqué « qu’il n’y a aucune assurance sur un retour sécurisé des journalistes au Tigré ou de l’ouverture de possibles enquêtes sur les crimes qu’ils auraient subi. » Ils nous ont également informés de la libération de trois journalistes de la chaîne Tigray TV, « mais deux autres sont toujours en détention », selon Mythoki Mumo, responsable de la branche sub-saharienne du CPJ.

Le traité de paix entre l’autorité fédérale éthiopienne et les rebelles tigréens a été signé le 2 novembre 2022, officialisant le désarmement du TPLF. Les autorités fédérales travaillent désormais au rétablissement du courant électrique, à l’acheminement de l’aide humanitaire dans les zones en proie à la famine, et à la récupération des armes lourdes utilisées par le TPLF. L’armée fédérale et les forces étrangères (Erythrée) sont également invitées à se retirer du pays dans le cadre de l’accord de paix.

Un retour apparent à la normale, car de nombreuses interrogations demeurent en suspens sans le travail des acteurs des médias. Certains hommes et femmes ont néanmoins tenté d’apporter quelques informations aux Éthiopiens et à la communauté internationale.

Parmi ces lanceurs d’alerte, Solomon Weldegerima et Isaac Welday, deux journalistes d’investigation qui ont révélé les noms des prisonniers au grand public, bien que les services de communication au Tigré ne soient que partiellement rétablis. 

Solomon Weldegerima est un journaliste tigréen qui travaillait dans un média régional avant la guerre. Il a fui sa maison lors des assauts répétés non loin de son domicile, étant une cible privilégiée en tant que journaliste. Pour lui, ses collègues et lui-même auront bientôt à nouveau accès au Tigré, dans les zones contrôlées par le gouvernement fédéral et les forces internationales. « Par contre, ils n’accèderont pas aux zones sous le joug du TPLF. » Solomon explique « se battre pour la vérité » et n’avoir peur d’aucun des belligérants. Pour lui, « la paix ne pourra revenir au Tigré tant que le TPLF », qu’il n’hésite pas à qualifier de « groupe terroriste », restera au pouvoir. 

Solomon Weldegerima en pleine conférence.

Solomon ne vit plus au Tigré depuis deux ans, mais à la frontière de la région où il est parvenu durant cette période à obtenir des informations sur la guerre depuis l’intérieur. Le reporter n’a qu’un seul but : montrer les atrocités commises tant par l’armée et le TPLF, ainsi que de combattre la « propagande » des rebelles dans la région. Sa dernière excursion, dont il ne tient pas à communiquer la date exacte, a duré deux jours. Il obtient ses informations de la part de locaux ayant encore une connexion internet, bien que très faible, « principalement de travailleurs pour des ONG ou d’associations humanitaires. J’inclus des personnes soutenant l’action gouvernementale et ceux considérant que le TPLF est à l’origine de la guerre. Quelques combattants anti-TPLF m’ont également parlé. Nombre d’entre eux n’ont pu échanger avec moi qu’avec le rétablissement des services de communication du gouvernement. »

Pas un mot sur les exactions de l’armée du Premier ministre Abiy Ahmed, qui selon de nombreux observateurs extérieurs aurait participé à des raids meurtriers et des campagnes de viols de masse, ainsi que bloqué l’acheminement de l’aide humanitaire. « Le TPLF a été le premier en déclarant la guerre lors d’une attaque-éclair fomentée par le leader Seque Turea. Ils doivent être tenus entièrement responsables de la guerre. Des exactions ont cependant été commises par les deux camps, et tous les individus y ayant participé doivent être arrêtés et jugés. »

« Je ne pouvais pas me déplacer librement, j’étais terrorisé par les rebelles. Ils menacent quiconque ne supportant pas leur version des faits et les considèrent comme des ennemis du Tigré à abattre. » 

Il raconte avoir subi du chantage de la part du TPLF du fait de son statut de journaliste, comprenant la fuite de ses informations personnelles. Cela ne l’arrête pas pour autant : « un proverbe éthiopien dit : hilmi ferihka leydekeska aytihedry, tu ne peux pas dormir sans être effrayé par un rêve. Le mien est d’exposer la vérité. Je sais que le TPLF est dangereux, mais tant que je me bats pour mon peuple, le risque en vaut la peine. »

Le journaliste affirme que quelques journalistes « gouvernementaux et indépendants » pourront bientôt avoir le droit de se rendre à nouveau au Tigré, « notamment dans les régions sous le contrôle de l’ENDF, l’armée éthiopienne : Welkayt, Shre, Adwa, Aksum, Raya demeurent accessibles. »

Il confirme également « les atrocités commises par les rebelles : les viols de masse, les vols et les destructions » sont monnaie courante depuis deux ans au Tigré, « mais également dans les régions voisines d’Afar et Amhara. »

La propagande, ennemi numéro un de la presse

Solomon le répète à plusieurs reprises lors de notre entretien, la propagande intense du TPLF nuit à la compréhension des événements au sein-même de la région, divisant d’autant plus la population. Depuis deux ans, « je lutte contre les rebelles à travers le debunkage de fake news, afin de permettre à mon peuple et à la communauté internationale de faire la pleine lumière sur la guerre. Nous devons réaliser la gravité du danger que représente le TPLF. » Il espère pouvoir bientôt pouvoir retourner librement chez lui.

Isaac Welday, autre journaliste indépendant, avait rapporté aux médias l’arrestation de cinq journalistes tigréens en mai et juillet 2022 par les autorités fédérales pour avoir couvert les événements dans la région. Il nous confie avoir travaillé pour le gouvernement d’intérim, peu avant le début de la guerre. 

Il a par la suite quitté son travail pour se consacrer entièrement à sa vocation de journaliste. « Je veux rétablir la vérité, je ne suis dans le camp de personne », assure-t-il au téléphone. « A trois reprises, j’ai été arrêté par le gouvernement fédéral et placé en garde-à-vue. » Pour lui, les rebelles comme le gouvernement « sont des tortionnaires. Ils sont anti-journalistes et contre tous les acteurs de la paix », civils ou non. 

Pour le directeur du bureau Afrique de Reporters sans frontières Sadibou Marong, le discours n’est pas aussi tranché. « L’accord de paix est un bon signe pour l’avenir, notamment pour une meilleure circulation des informations et des journalistes dans le pays. Mais il y a toujours la crainte des représailles, nombre de journalistes préfèrent rester en sécurité à l’étranger. Il appartient aux autorités de travailler sur leur retour et leur donner des garanties. » Le plus grand problème réside selon lui « dans le contrôle du narratif de la guerre, c’est-à-dire la propagande et la désinformation sur les réseaux sociaux qui ont été repris par les médias. »

L’ONG lutte depuis le début de la guerre contre cette propagande, « que l’on retrouve autant au sein du TPLF et du gouvernement fédéral. Les autorités parlaient d’opération de sécurisation mais c’était véritablement une guerre » à dénoncer. « Le TPLF et le pouvoir central sont coupables d’exactions et des détentions arbitraires. Dès lors que la guerre a éclaté nous avons assisté à des assassinats et détentions de journalistes. Certains étaient accusés de faire la promotion du terrorisme et étaient condamnés à la peine de mort. D’autres étaient persécutés par les autorités fédérales et ont dû s’exiler à l’étranger ou demander une assistance. »

La paix est signée entre les parties depuis de 2 novembre 2022 seulement, soulignant sa fragilité. Malgré les violences qui perdurent dans les régions voisines d’Afar et Amhara, les Unions africaine et européenne tentent d’entériner l’accord de paix, à l’instar de la cheffe de la diplomatie étrangère Catherine Colonna les 12 et 13 janvier. Elle était accompagnée de son homologue Annalena Baerbock et du président de la Commission africaine, Moussa Faki. Le bilan total des victimes demeure inconnu, du fait de la faible documentation malgré l’effort des quelques journalistes restés sur place. Le rapatriement des exilés, le comptage et traitement judiciaire des crimes commis durant ces deux années, l’avenir du TPLF et du Tigré restent des problématiques sans solutions, que les multiples parties doivent encore discuter.

Maud Baheng Daizey

GUINEE. La presse au front contre la junte militaire

Alhussein Sano est un intellectuel guinéen coiffé de nombreuses étiquettes : journaliste, animateur TV, producteur et réalisateur de documentaires institutionnels et de fictions. Il est entré dans le monde des médias avec la création de son agence de production MAXI PLUS en 1995, et peut se targuer d’une expérience journalistique de 28 ans. Aujourd’hui accueilli à la Maison des Journalistes, Alhussein nous évoque l’affaiblissement de la liberté de la presse en Guinée à travers son parcours et ses épreuves.

En 2007, son émission CLAP centrée sur les arts et la culture intègre le programme de la télévision nationale (RTG1) est sa plus grande fierté. Satisfaite des audiences, la chaîne lui demande alors de parfaire les programmes de la grille à partir de 2009. Malgré la belle route professionnelle qui s’offre à lui, Alhussein note néanmoins que les remplacements au sein de la chaîne RTG sont basés sur l’ethnie : « l’administration de la RTG a été très malinkinisée à partir de 2010 (NDLR : l’ethnie malinké est devenue majoritaire chez les administrateurs), c’était impressionnant : la nouvelle ligne éditoriale se basait désormais sur les éloges du nouveau président de l’époque, Alpha Condé », au mépris de la neutralité journalistique. 

Malgré une situation politique chaotique, Alhussein est nommé directeur des programmes en 2013, « sur proposition du directeur de l’époque. » Il poursuit alors ses projets pour RTG et pour MAXI PLUS, « l’une des sociétés de production les mieux équipées du pays. » 

L’ethnie, élément central de la vie d’un journaliste guinéen

Mais en février 2019, alors que le président Alpha Condé était arrivé au terme de son second mandat, le pays s’embrase. Peu enclin à renoncer à la présidence du pays, l’ex-chef d’Etat tente alors de modifier la Constitution, déclenchant des manifestations violemment réprimées et la colère de l’opposition. Des élections sont organisées malgré les dizaines de morts, réaffirmant sa position pour un troisième mandat en 2020. Le coup d’État de la junte militaire le 5 septembre 2021 finit par mener à sa destitution. 

Une période sombre pour Alhussein, et ce dès 2019 : invité par le directeur général de RTG à une réunion de son parti politique, le RPG, Alhussein comprend qu’on s’attend à ce qu’il rentre dans les rangs. « Il a décrété qu’il s’agissait d’une bonne opportunité pour moi car j’appartiens à l’ethnie Malinké comme lui », un des principaux groupes ethniques du pays et dont est issu Alpha Condé. « Ses propos m’avaient choqué », nous explique notre JRI d’un ton implacable. « Je lui ai dit que mon métier de journaliste exigeait d’être impartial dans mon travail. » Une résistance qui lui coûte son logement et qu’il paie par l’exil. Il affirme « n’avoir jamais accepté sa proposition car cette ligne de clivage communautaire n’a joué aucun rôle sur moi, surtout que je ne soutenais pas leur projet du troisième mandat. Au fil du temps, le divorce entre nous a été définitif. »

Petit à petit, Alhussein voit ses responsabilités et son travail se faire piétiner : le simple refus d’une participation à un meeting politique suffit à détruire sa carrière en Guinée. « J’ai été exclu de toutes les activités de la chaîne. Nos rapports se sont vraiment envenimés à cause de mon cousin Abdourahamane Sano, Coordinateur National du FNDC (Front National pour la Défense de la Constitution), un regroupement civique opposé à la junte militaire. » 

Le prix élevé de la résistance de la presse

Principal opposant politique, le FNDC est à l’origine d’un mouvement de manifestations contre la modification de la Constitution pour valider l’accession d’Alpha Condé à un troisième mandat présidentiel. Le CNRD avait proposé à son cousin de faire partie du gouvernement de transition, ce qu’il avait refusé. Il avait attisé l’ire du régime, qui s’était donc concentré sur Alhussein.

« J’ai alors été remplacé par un militant du parti RPG à mon poste, pour casser mon plan de carrière. » Comme si cela ne suffisait pas, Alhussein est rétrogradé en tant que chef de Section Production et Réalisation de la RTG 2, une chaîne qui ne diffuse pas. 

Ayant toujours la féroce envie de faire son métier et doté de sa boîte de production, le journaliste guinéen s’est donc concentré sur ses projets, notamment la réalisation d’un documentaire sur les activités du FNDC, pour lequel son cousin travaillait. Malheureusement pour lui, ses difficultés ne s’arrêtent pas là.

Il explique à notre micro que « suite au coup d’état du 5 septembre 2021, perpétré par le groupe de militaires CNRD (Comité National du Rassemblement pour le Développement), les Guinéens ont pensé perdre un bourreau (Alpha Condé) et ont cru se trouver un héros, le chef de la junte militaire le colonel Mamady Doumbouya. » Or, comme Alhussein le rappelle si bien, Mamady Doumbouya « avait assisté et participé aux exactions du régime d’Alpha» 

Sceptique, Alhussein observe l’étau se resserrer autour des journalistes guinéens, y compris lui-même. « Les régimes militaires sont souvent peu respectueux des droits de l’homme et utilisent tous les moyens pour réduire au silence les cadres et leaders politiques qui ne partagent pas leurs idéaux », déplore le journaliste. 

En janvier 2022, Alhussein est convié à une rencontre avec le nouveau Secrétaire Général du ministère de la Communication, afin de remanier les programmes de RTG1 et 2. Expliquant vouloir conserver son intégrité professionnelle, Alhussein se heurte à un mur démagogique, lui coûtant son poste de directeur des programmes. « Le Secrétaire général m’a interpellé rudement : “Tu refuses toujours de nous aider ?”. J’ai été vraiment surpris de cette réaction, puis il a rajouté sur le même ton : “quand tu changeras d’avis, les portes du département te seront grandement ouvertes”. Il y avait anguille sous roche à travers toutes ces violences verbales. En avril, nouvelle réunion dans le bureau du directeur général. Deux hommes me faisaient face : le premier m’a dit qu’il aimait bien mon émission et l’autre m’a confié vouloir faire visionner mon documentaire aux membres de la FNDC. » 

Un piège dans lequel il ne tombe pas. « J’ai répondu que selon le contrat, après la réalisation, le producteur devait récupérer le film avec tous les supports et rushes utilisés. Ils ont insisté, en vain. Je me doutais qu’ils étaient là pour me piéger. » 

Au fil de la discussion, les hommes présents dans le bureau du directeur général apprennent que le passeport d’Alhussein est expiré. Ils lui proposent alors d’en faire une photocopie pour mettre un terme à son impasse administrative. Pas dupe, Alhussein ne leur remet qu’un seul passeport, l’autre possédant encore un visa. « J’ai compris qu’il s’agissait d’agents du renseignement qui voulaient me confisquer mon passeport valide. C’est une pratique très courante en Guinée », raisonne-t-il non sans fierté.

La presse, dommage collatéral d’une crise politique

À la suite de la chute d’Alpha Condé face au CNRD, le FNDC appelle à de nouvelles vagues de protestations contre la junte militaire. Celle-ci avait en effet promis de remettre aux civils le pouvoir, mais s’est installée sans annoncer de date d’expiration. 

Photo d’Elijah Merrell.

CNRD et FNDC s’affrontent alors sur tous les plans. « Les militaires ont jugé nécessaires d’anéantir tous les acteurs du FNDC qui avaient joué un rôle majeur pour la chute d’Alpha Condé et tous les supposés collaborateurs », notamment lui-même. Le 5 juillet 2022, alors que le FNDC organise une conférence de presse, ses membres sont brutalement arrêtés par les forces de l’ordre et frappés devant les caméras. Ils sont relâchés au bout d’une semaine, à la demande de la population.

Après la visite des agents gouvernementaux, Alhussein est contraint de vider sa maison sans préavis, expulsé sommairement. Il se réfugie donc dans sa famille à Hamdallaye, mais celle-ci est surveillée et reçoit des visites impromptues de l’armée, l’obligeant à aller se cacher chez des amis. 

Le 29 juillet 2022, suite à une large mobilisation citoyenne, Alhussein décide de prendre des nouvelles de sa famille. « En moins de 30 minutes, deux pick-ups de militaires cagoulés ont fait irruption dans la cour de la résidence familiale. Ils savaient que j’étais là et ils ont commencé à fouiller la maison, confisquer les téléphones, voler notre argent et à brutaliser mes sœurs. Je me suis enfui de justesse en escaladant le mur de l’arrière-cour. » S’il parvient à s’enfuir, Alhussein doit laisser derrière lui ses précieux ordinateurs, désormais aux mains des militaires, de même que son matériel de montage.

« En Guinée, quand on t’arrête, on peut te tuer sans suite ou bien tu risques de mourir en prison ou d’y passer des années sans être jugé. »

Pour lui, toute la presse guinéenne est en sursis. « Bien sûr, c’était pareil avec Alpha Condé, il y a une véritable continuité de sa politique. On ne peut pas tout dire sur la junte guinéenne et cela se sent. » Indépendants ou d’Etat, les médias ont été et sont toujours muselés par le pouvoir. 

Derniers exemples en date, un journaliste convoqué en juillet après un article sur un camion de médicaments bloqué par les militaires, ainsi qu’un autre arrêté pour avoir couvert le travail social d’employés d’une mine à Boké cette année. Une situation asphyxiante pour les Guinéens, dont il semble impossible de se défaire.

« Tous les médias sont contrôlés par la Haute Autorité de la Communication, qui a gardé le même président après Condé. Des scénarios sont montés par le gouvernement et distribués aux médias publics. Si une radio veut faire du commercial, elle deviendra forcément politique. Ils sont l’expression et la communication même du pouvoir. Si on ne joue pas le jeu, les journalistes peuvent se voir interdire d’antenne », assure Alhussein.

Peu optimiste, il aimerait poursuivre son travail en France, « où on protège la liberté d’expression. L’Etat préserve mieux sa liberté, je peux maintenant parler de la Guinée sans être inquiété. Même si le chef de la junte s’en va, tous ses hommes ont été placés dans les ministères, ce serait une illusion. » Une impasse dans laquelle Alhussein n’envisage plus de se glisser. D’autres Guinéens continuent néanmoins de défier le pouvoir et l’armée en réalisant simplement leur métier. Des soldats de l’information dont il ne faudrait pas oublier le courage.

Maud Baheng Daizey

La fin de l’espoir pour les journalistes afghans ?

Alors que l’actualité en Ukraine et en Iran accapare l’attention des médias, les journalistes afghans ayant fui au Pakistan après la chute de Kaboul espèrent toujours un visa occidental qui les mettrait tout à fait hors de danger. Or d’après un récent règlement pakistanais, certains pourraient être renvoyés aux mains des talibans à partir du 31 décembre.

Le mois d’août 2022 a donné l’occasion à nombre d’organisations de journalistes de faire un bilan pour la presse de la gouvernance talibane. Du fait de la censure et de la fermeture de près de 220 médias sur 547, « 60% des 12000 journalistes exerçant avant août 2021 ont cessé leur activité », précise Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans Frontières (RSF)… Et des centaines, parce que leur profession est parmi les plus exposées à des représailles, ont fui le pays.

Le journaliste afghan Ramazan réfugié en France continue de recevoir des menaces de la part des talibans sur son téléphone. Il a longtemps documentés les violences talibanes sur la population gazara, et était visé depuis de longues années par les talibans.

Depuis août 2021, la Fédération internationale des journalistes (FIJ) a reçu près de 9000 demandes d’aide. Le groupe de travail « Afghanistan » créé par le Syndicat national des journalistes (SNJ) dès le 15 août 2021 a quant à lui demandé au ministère français des Affaires étrangères l’évacuation urgente de centaines d’entre eux. Et de fait, près de 250 journalistes ont été accueillis en France avec leurs familles.

Mais quid des autres ? Marzia Khodabakhsh, 27 ans, était productrice de l’information à la télévision Ariana News, média aujourd’hui contrôlé par les talibans. « Mon employeur m’avait depuis longtemps fourni une voiture blindée, parce que j’avais reçu des menaces de mort, et il changeait souvent mon
planning pour que les talibans ne repèrent pas mes horaires.
» Elle a fui au Pakistan en février 2022, et a demandé un rendez-vous à l’ambassade de France dès son arrivée. « Je n’ai même pas reçu de réponse à mon mail », témoigne-t-elle, angoissée par le silence des autorités françaises.

Lors d’une rencontre, fin octobre 2022, au ministère français des Affaires étrangères (MAE), Nicola Edge, une militante du SNJ a de fait cru sentir un désengagement des autorités françaises sur le dossier afghan. « Ils nous ont dit “Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a aussi l’Ukraine », raconte-t-elle, dépitée, ajoutant que le SNJ avait évoqué les très longs délais d’attente de rendez-vous auprès des ambassades de France au Pakistan et en Iran. Les journalistes afghans auraient plutôt besoin que les pays qui en août 2021 avaient fait de grandes annonces sur la nécessité de sauver les défenseurs des valeurs démocratiques et la liberté de la presse déploient plus de moyens pour leur venir en aide.

Or, nombre de journalistes au Pakistan n’ont, comme Marzia Khodabakhsh, même pas eu de réponse à une demande de rendez-vous envoyée il y a six à dix mois. Et ceux qui ont eu le précieux rendez-vous attendent aussi leur visa, tandis que leur situation économique se détériore. « Certains sont dans une extrême précarité, sans ressource aucune, témoigne Nicola Edge. Il y a des femmes seules à la rue au Pakistan, si démunies que quelques-unes ont fait des tentatives de suicide. Elles campent dans des parcs et ont vu leurs tentes lacérées par la police pakistanaise. »

Samiullah Jahesh, 33 ans, un autre journaliste d’Ariana News, est arrivé au Pakistan en janvier 2022 avec sa femme et son fils de trois ans. Il a pu déposer sa demande de visa à l’ambassade de France le 28 juin et n’a pas reçu de réponse. « Je suis acculé financièrement, j’ai épuisé toutes les possibilités d’emprunt auprès de ma famille et de mes amis, le loyer, l’électricité coûtent cher, et le Pakistan ne nous permet pas de travailler. » D’autres témoignent qu’ils rationnent le pain sec et ne mangent plus à leur faim.


Des menaces continues

Mais Samiullah Jahesh craint surtout pour sa vie. Depuis qu’il est à Islamabad, il a reçu des menaces de mort via WhatsApp, et a changé trois fois de domicile afin « de ne pas être repéré par des Pachtouns du Pakistan qui pourraient indiquer ma localisation aux talibans ». Ces messages inquiétants sont le quotidien des journalistes. Marzia Khodabakhsh en a reçu aussi. « Dans un message vocal, un taliban me disait “Où que tu sois, on te trouvera et on te découpera en morceaux”. Ma situation psychologique et morale s’est détériorée, j’ai très peur », dit-elle la voix tremblante. Les menaces emploient aussi d’autres canaux.

Mohammad Eivaz Farhang, 33 ans, travaillait pour le quotidien Hasht-e sobh (« Huit heures du matin », en français) publié en ligne depuis l’étranger. Il s’est senti encore plus menacé lorsque les talibans ont fermé le domaine Internet du journal, et que le porte-parole de l’Émirat islamique d’Afghanistan, Mujahid Zabiullah, a tweeté pour dénoncer les « dizaines de nouvelles que nous entendons dans les médias occidentaux, et des journaux comme Hasht-e Sobh », en concluant: « notre peuple connaît les ennemis de cette nation ». Ces menaces directes ou voilées amplifient le sentiment de danger chez les journalistes, qui savent qu’ils ne sont pas les seuls à être désignés comme « ennemis de la nation » : les militants, artistes, politiciens, juges y ont droit aussi.

En attente d’un visa français depuis des mois à Islamabad, les journalistes afghans se réunissent souvent ensemble pour travailler ou faire avancer collectivement leurs dossiers.

Mais les journalistes connaissent le lourd tribut qu’ils ont payé dans l’exercice de leur profession : chacun a eu un ou plusieurs collègues tués par balles ou dans l’explosion de leur voiture, et un grand nombre connaît des troubles de stress post-traumatique… Retourner en Afghanistan n’est donc pas une option, mais rester au Pakistan non plus. « Se retrouver en exil dans un pays dans lequel le régime qu’on est en train de fuir a des correspondants, c’est-à-dire des gens qui peuvent exporter la répression, c’est extrêmement périlleux, et c’est le cas pour le Pakistan s’agissant des journalistes afghans, car on sait les liens étroits entre les talibans et ce pays », alerte Christophe Deloire, de RSF.


Un prochain visa pour l’enfer

Mais si les portes d’un autre exil restaient fermées aux journalistes, l’option « rester au Pakistan » leur sera aussi bientôt interdite. Le ministère pakistanais de l’Intérieur a en effet annoncé le 29 juillet dernier un durcissement de sa politique à l’égard des étrangers, indiquant qu’après le 31 décembre 2022, « des actions seront engagées contre les étrangers en séjour prolongé dépassant plus d’un an », et qu’une peine de trois ans pourra être prononcée pour les étrangers en séjour irrégulier. Ou l’expulsion.

« La durée de mon visa pakistanais est courte, s’alarme Samiullah Jahesh, et si l’ambassade de France ne me donne pas un visa rapidement, le Pakistan me renverra aux mains des talibans. Et vous savez ce que ceux-ci me feront », conclut le journaliste, qui se dit rongé par la tension morale.

D’une manière générale, tous les journalistes ayant dénoncé dans leurs reportages les actes terroristes des talibans sont exposés à des représailles. Et ce n’est pas le récent bilan de la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (Unama), qui va pouvoir les rassurer, qui a déclaré le 2 novembre avoir enregistré « plus de 200 violations de droits humains à l’encontre des journalistes depuis août 2021 ». Des chiffres qui incluent « arrestations arbitraires, mauvais traitements, menaces et intimidations ».

« Du fait de cette date butoir pakistanaise, l’attente du SNJ lors de la dernière réunion au ministère français des Affaires étrangères était la délivrance en urgence de visas par la France, raconte Nicola Edge. Mais nos interlocuteurs ne semblaient pas vouloir prendre de mesure particulière. »


Sortir de l’impasse

Le 20 novembre, une vingtaine de journalistes afghans a donc envoyé une lettre au ministre français de l’Intérieur, Gérard Darmanin, lui demandant « d’accélérer le processus de délivrance de visas ». L’un d’eux, Tariq Peyman, qui a fui la ville d’Hérat avec sa femme également journaliste, n’a cependant qu’un maigre espoir que le président français « conformément à ses engagements, sauvera la vie des journalistes afghans en danger. »

« C’est pourtant la responsabilité des démocraties que de défendre ceux qui représentent la démocratie », déclare Christophe Deloire. Mais il invite aussi le Pakistan à exercer ses propres responsabilités. « Quels que soient ses liens avec le régime des talibans, ce pays se déshonorerait à renvoyer des journalistes dans un pays qu’ils ont fui parce qu’ils étaient en danger. »

Du côté du groupe Afghanistan du SNJ, on sent que la tension monte chez les journalistes. « Certains nous écrivent tous les jours, ils n’en peuvent plus », témoigne Nicola Edge. Elle rappelle que notre pays a évacué environ 4000 Afghans depuis la chute de Kaboul, tandis que l’Allemagne en accueillait 15000 et que ce même pays vient de lancer un programme qui prévoit 1000 évacuations par mois pendant trois ans. « On aurait aimé que la France engage un programme de ce genre », regrette pour sa part Patrick Kamenka, du SNJ-CGT.

« Si on n’aide pas les journalistes afghans, une génération complète disparaît avec les compétences qu’elle a développées depuis vingt ans », relève Elyaas Ehsas, un reporter afghan en exil en France. « L’avenir du journalisme en Afghanistan, ironise-t-il, est-ce un groupe de talibans paradant sur un plateau télé ? » Il ajoute: « Toutes ces puissances qui ont occupé l’Afghanistan pour, selon leurs dires, y instaurer la démocratie, pour aider la société civile à s’organiser, vont-elles abandonner à leur sort ceux qui ont fait vivre ces valeurs pendant vingt ans, ceux qui portent la voix d’un peuple entier, privé pour l’heure de presse libre ? » Marzia Khodabakhsh, Samiullah Jahesh et leurs collègues attendent désespérément à Islamabad une réponse à ces questions.

Frédérique Le Brun, avec Elyaas Ehsas.

En Russie, parler de la vie quotidienne pour obtenir plus de justice

Yurii est un jeune journaliste de 26 ans, qui a grandi en Sibérie et s’est consacré au journalisme d’investigation en Russie depuis quelques années. Il a commencé dans un journal de la ville Yekaterinburg (Sibérie occidentale) en 2016, s’intéressant en premier lieu aux affaires de prisonniers politiques de Russie, issus de différents domaines : journalistes, critiques du pouvoir ou simples citoyens, Yurii avait à cœur à médiatiser leurs situations.

Malgré son jeune âge et l’absence de diplôme de journalisme, il a très rapidement appris les ficelles du métier et s’est concentré sur ses enquêtes politiques. Yurii a toujours voulu parler et dévoiler les persécutions politiques que les Russes subissent. Selon lui, « il faut bien quelqu’un pour en parler » et ce, malgré une épée de Damoclès au-dessus de sa tête. Aujourd’hui hébergé à la Maison des journalistes, il se confie sur la censure russe et son parcours.

Enquêter pour la justice

Après Yekaterinburg, Moscou : le jeune homme est devenu journaliste pour le Grani.ru en fin 2016, un site d’informations généralistes en ligne depuis 2000. Fruit d’une collaboration franco-russe, le site auparavant basé à Moscou a été interdit sur le sol russe en 2012 mais continue de fonctionner et de produire des articles indépendants depuis l’étranger. 

Yurii écrivait alors quotidiennement pour Grani.ru sur des scandales ou affaires politiques russes, biélorusses et ukrainiennes. S’il n’est pas très bavard, il explique qu’il n’avait point peur des répercussions fédérales malgré le danger. « Je voulais parler de notre vie de tous les jours et si possible, la changer et obtenir plus de justice dans notre pays. » 

La censure ne lui faisait pas peur car il s’était armé contre elle. « Le système de censure en Russie est assez complexe, mais je le contournais facilement en ligne… » admet Yurii avec un petit sourire. « Mais en règle générale, les sites d’informations peuvent être rapidement bloqués par une simple décision d’un juge ou d’un procureur s’ils parlent des manifestations. Quant aux réseaux sociaux, ils sont totalement contrôlés par le gouvernement. »

Des exercices militaires russes pour préparer la guerre en Ukraine

Photo de Tetiana Shyshkina d’une manifestation contre la guerre en Ukraine.

Des techniques subsistent pour contrer le Kremlin. « Avec un bon VPN, vous pouvez plus aisément passer les mailles du filet. Il y avait toujours des personnes concernées par la guerre en Ukraine ou nos propres problèmes de société en Russie pour venir me parler. Je me souviens par exemple de la femme d’un prisonnier politique qui m’avait fourni un nombre conséquent d’informations sur les conditions de détention dans la prison de son mari, afin que cela soit rendu public. » Aujourd’hui hélas, Yurii n’a plus « aucun contact » avec ses collègues, pour des raisons qu’il ne tient pas à détailler.

La vie de Yurii bascule la même année, alors qu’il n’était âgé que de 20 ans. La guerre de Crimée avait débuté en 2014 et continuait de faire rage deux ans plus tard, un sujet particulièrement sensible pour le jeune journaliste. L’une de ses connaissances le contacte alors depuis la région de Pskov, lui écrivant qu’il avait observé des hommes de l’armée russe se soumettre à des exercices militaires. 

Situé aux frontières de la Lettonie, l’Estonie et la Biélorussie, Pskov est un oblast russe à l’extrême-est du pays. Son contact s’interroge sur la cause des exercices dans la région, pensant que les soldats se rendraient par la suite en Ukraine.

Yurii a alors flairé la bonne information et ne perd pas une seconde pour enquêter. Après la publication de son enquête, un membre du Kremlin l’a contacté pour le menacer. Il a ensuite divulgué les informations personnelles de Yurii sur Internet, l’accusant d’avoir colporté et diffusé des fausses informations sur l’armée russe. S’ensuivit une campagne de harcèlement contre sa personne, comprenant agressions physiques, menaces de mort et d’emprisonnement. Yurii était victime de doxxing, des cyberattaques ayant pour but d’exposer vos données les plus vulnérables, l’empêchant de se réfugier chez lui après la fuite de son adresse.

Un procès expéditif et des menaces de mort

Le jeune homme comprend alors que sa vie est en danger et décide de fuir la Russie la même année, pour se réfugier en Ukraine. Passer la frontière n’a pas présenté de difficultés majeures, ne faisant pas encore l’objet d’un mandat d’arrêt.

Le jeune journaliste précise à plusieurs reprises qu’il demeure un citoyen engagé qui a à cœur de dévoiler la vérité. Il a passé deux ans dans la capitale ukrainienne en poursuivant ses investigations et en demandant l’asile à Kiev. Mais en 2018, après avoir participé à une manifestation contre la guerre, une enquête a été ouverte par le Kremlin. 

Un procès s’est tenu par contumace dans la capitale russe, toujours pour divulgation de fausses informations. Sa demande d’asile a été rejetée par Kiev à la même période, sans qu’il n’obtienne la moindre justification. Il lui était désormais impossible de retourner en Russie après avoir été reconnu coupable à son procès, un mandat d’arrêt étant dorénavant actif à son encontre. 

La Géorgie ne lui a pas accordé l’asile non plus et Yurii s’est alors tourné vers la France. « La France est un pays démocratique où la liberté de la presse est très forte, je me suis dit que votre pays pourrait m’aider. Je ne savais plus vers qui me tourner », explique-t-il d’un ton impassible.

Yurii compte bien continuer son travail de journaliste en France, mais n’est pas fermé à l’idée d’apprendre un nouveau métier. La Maison des journalistes représente pour lui une halte salvatrice, le temps de reprendre pied et de se protéger de la répression russe. 

Maud Baheng Daizey

Iran : les femmes, « l’avant-garde de la révolution » nationale

Près de trois mois après le début de la révolte populaire iranienne, le régime théocratique a décidé de mettre fin à la police des mœurs, présente sur le territoire depuis 2005. Les images des manifestations historiques continuent de faire le tour du monde, transmises par les journalistes et les citoyens. L’Iranienne Massoumeh Raouf, ancienne journaliste et ex-prisonnière politique du régime des mollahs, revient pour l’Oeil de la MDJ sur l’influence cruciale des femmes sur les manifestations d’aujourd’hui, ainsi que celle, plus ténue, de l’Occident sur le gouvernement iranien.

Massoumeh Raouf a été arrêtée en septembre 1981 dans la rue. Pourquoi ? Elle était soupçonnée d’être sympathisante des Moudjahidines du peuple d’Iran par le régime, une accusation passible de torture et de mort, mais quotidienne dans le pays à cette époque. L’Organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran brave avec les armes le régime depuis près de 50 ans, et est devenu un courant politique et historique incontournable d’Iran. Massoumeh ne reverra jamais son frère, Ahmad Raouf, emprisonné la même année pour être un membre actif de l’Organisation, mais parviendra à contacter ses anciens compagnons de cellule afin de raconter son histoire.

Lors de son arrestation, « le guide suprême du régime Khomeini avait donné carte blanche à ses agents. Mon soi-disant “procès” n’a duré que dix minutes et le tout – sans avocat ni juge – a été bouclé en un rien de temps par un seul mollah, appelé “juge de la charia”. Sans aucun droit à la défense, j’ai été condamnée à 20 ans de prison. J’avais 20 ans. » 

Incarcérée, Massoumeh s’évade en 1982 et devient un membre actif de la révolution à venir. Elle rejoint la France en juin 1985, pays dans lequel elle vit encore aujourd’hui et continue de militer pour la libération de l’Iran. Elle collabore également avec Conseil National de Résistance iranienne depuis les années 80, Conseil fonctionnant comme un gouvernement depuis l’étranger. Mais en 1988 un nouveau drame vient endeuiller son avenir, celui de l’exécution de son frère de 24 ans, à l’instar des 30.000 prisonniers politiques iraniens cette année-là. Trente ans plus tard, toujours profondément marquée par sa disparition, Massoumeh lui rendra hommage en 2018 à travers la bande-dessinée « Un petit prince au pays des mollahs », relatant le parcours de son cadet et publiée en France.

Engagée dans la « Campagne du mouvement pour la justice en faveur des victimes du massacre de 1988 », l’écrivaine se bat depuis de longues années pour faire traduire en justice les auteurs des crimes contre l’humanité qui ont été commis et qui sont commis en Iran en toute impunité. 

Dans son dernier livre « Évasion de la prison d’Iran », paru aux Éditions Balland en février 2022, elle relate son parcours engagé et son évasion d’une prison de haute sécurité en 1982. Elle y décrit également la situation explosive en Iran et la révolution à venir. Les événements qui chamboulent la République islamique depuis le 16 septembre 2022, jour de la mort de Mahsa Amini, prouvent la justesse de ses propos. Retour sur des manifestations explosives et un régime liberticide.

La vie des journalistes iraniens en danger

Depuis le début des mobilisations, les journalistes iraniens font face à une augmentation des arrestations de leurs confrères et consœurs. L’écrivaine nous assure que « les journalistes risquent leur vie pour porter la voix du peuple, beaucoup ont été arrêtés ou sont simplement portés disparus. » Le 16 septembre 2022, jour de l’arrestation de la kurde Mahsa Amini pour avoir laissé dépasser une mèche de cheveux de son voile islamique, deux journalistes iraniennes décident de couvrir l’évènement. Niloofar Hamedi (journal Shargh) et Elahe Mohammadi travaillent toutes les deux à Téhéran et se sont rendues à l’hôpital Kasra de la capitale, où Mahsa Amini était soignée après sa détention par la police des mœurs.

« Plus tard dans la journée, et à peu près au moment de la mort d’Amini, Hamedi a tweeté une photo des parents d’Amini en train de pleurer à l’hôpital. Cette image s’est rapidement propagée avec les reportages d’Hamedi sur la mort d’Amini », donnant naissance à des manifestations nationales extraordinaires.

Malheureusement, Hamedia été arrêtée par les forces de sécurité le 21 septembre. Selon le journal Shargh, deux autres reporter et photographe de ses locaux ont été arrêtés. Ils sont aujourd’hui détenus à la tristement célèbre prison d’Evine. « Il n’y a pas de liberté d’expression en Iran, même pour les journalistes dans des médias officiels. Pour tout rapport et information qui ne plaisent pas au gouvernement et au guide suprême, arrestation, prison et torture les attendent. »

Les femmes, figure de proue de la révolution iranienne

Si le peuple soutient aisément les femmes journalistes (en particulier les jeunes générations prônant l’égalité des sexes), « le régime et ses agents sont misogynes et réactionnaires. Les femmes ont été les principales cibles de l’oppression et de la discrimination du régime », mais elles ont développé des armes et une grande résistance en accumulant des années d’expérience. Les Iraniennes « ont également appris par expérience que leurs droits ne se concrétiseront pas tant que ce régime sera en place », ce pourquoi elles battent le pavé, soutenues et saluées par la communauté internationale. « Elles sont organisées, inspirées, pleines d’abnégation et prêtes à apporter des changements fondamentaux », martèle Massoumeh Raouf.

« Les femmes iraniennes sont l’avant-garde et la force du changement et vont renverser ce régime, (…) le courage des femmes et des jeunes dans les rues de l’Iran a émerveillé tout le monde », se réjouit notre intervenante. « Malgré la répression, des rassemblements continuent de se tenir quotidiennement dans les universités du pays, des manifestations ont lieu dans diverses provinces, des raffineries sont en grève, des lycéennes et des collégiennes se photographient défiant le régime. Dans les universités, dans les rues et sur les tombes de martyre, ils crient : « jurons sur le sang de nos amis de résister jusqu’au bout. »

« La nouvelle génération, cauchemar du régime »

Autre signe révélateur de la résolution des manifestants, leurs slogans : “Mort à Khamenei !” “Mort à l’oppresseur, qu’il s’agisse du Chah ou du guide [suprême] !” “Liberté, liberté, liberté !” “Mort au principe du velayate faqih [pouvoir clérical absolu] !” Les Iraniens n’avaient pas osé s’exprimer en ces termes depuis plusieurs décennies. L’exemplaire organisation de leur mobilisation est à mettre en exergue pour l’écrivaine iranienne. « Malgré la répression, les unités de résistance de l’Organisation des moudjahiddines du peuple iranien (OMPI) continuent de se développer dans tout le pays », explique-t-elle au micro de l’Œil de la MDJ. « Leurs activités comprennent la conduite de protestations populaires et la destruction des symboles de répression du régime. Ces unités, essentiellement composées de jeunes de la nouvelle génération, filles et garçons, sont le cauchemar du régime », se réjouit Massoumeh Raouf.

« Les femmes et les jeunes iraniens font progresser le mouvement de protestation chaque jour et chaque heure, malgré une répression massive et brutale, au prix de leur vie, de leur santé et de leur liberté. Ils endurent la torture et diverses formes de mauvais traitements, y compris des viols répétés, dans des prisons sales et surpeuplées, sans nourriture suffisante et avec des contacts limités avec leurs familles. » L’écrivaine revient également sur la violence de la répression à même les rues, arguant que « des agents agressent sexuellement des jeunes femmes dans les rues, d’autres en civil enlèvent des manifestants en plein jour. D’autres encore kidnappent des étudiants dans leur dortoir au beau milieu de la nuit, tandis que certains mobilisés sont battus jusqu’à ce qu’ils se rendent. » Mais rien n’arrête pour autant les citoyens, dont la plupart n’ont plus rien à perdre.

Une photo d’Hadi Yazdi Aznaveh.

Une situation que Massoumeh Raouf a elle-même vécu et qu’elle a relaté dans ses livres. Elle affirme avoir voulu écrire non pas pour « simplement faire une œuvre littéraire », mais parce que cela « faisait partie de ma lutte pour la justice et pour attirer l’attention du public sur la terrible situation dans mon pays. Depuis deux mois, en plus de 600 manifestants tués, plus de 30 000 personnes ont été arrêtées et jetées en prison. Leur moyenne d’âge est de 20 ans et sont en majorité des étudiants, certains mineurs. Les détenus sont battus, parfois à mort, violés et torturés. » Les arrestations sont accompagnées de procès expéditifs et parfois des peines de mort.

Des emprisonnements aussi arbitraires que les libérations, comme ce fut le cas le soir du match Iran-Pays de Galles à la Coupe du Monde le 25 novembre dernier : suite à la victoire des Iraniens, les autorités avaient annoncé la libération de 700 manifestants.

Le 6 novembre 2022, le Parlement iranien vote un texte pour pousser la justice à appliquer la « loi du talion » envers les manifestants, à 227 voix pour contre 63. Dans un communiqué signé par la majorité des députés, ces derniers ont comparé les manifestants à l’Etat Islamique et les ont qualifiés « d’ennemis de Dieu » méritant la mort. De son côté, l’Autorité judiciaire iranienne a annoncé que des procès se tiendront pour les milliers de personnes arrêtées durant les manifestations. Neuf condamnations ont par ailleurs déjà été prononcées.

L’influence peu exploitée des Nations unies et de l’Occident

Les Iraniens ne sont pas obligés de se battre seuls pour leurs libertés, loin de là. Pour Massoumeh et les milliers de manifestants, le soutien de la communauté internationale est indispensable. 30 000 personnes risquent ainsi leur vie et « les Nations unies doivent prendre des mesures urgentes pour aller visiter les prisons du régime. Ils doivent renvoyer le dossier des violations des droits humains par ce régime devant le Conseil de sécurité de l’ONU et au Tribunal international spécial », et y inclure « le meurtre atroce d’une soixantaine d’enfants et adolescents par les pasdarans (NDLR : les gardiens de la Révolution) du guide suprême Ali Khamenei et le massacre de prisonniers politiques en Iran. »

Jamais le peuple iranien ne pourra bénéficier d’un élargissement de ses libertés sans un changement de régime. D’autres mesures doivent être prises pour aider les femmes à faire tomber le régime : « les femmes iraniennes ont besoin de la solidarité et du soutien du monde entier, de voir les ambassades du régime iranien fermer, les relations diplomatiques et économiques avec le régime rompues. Ce régime devrait être expulsé des Nations unies, il n’est pas représentant du peuple iranien. »

Pour Massoumeh, une alternative démocratique au régime théocratique existe : Maryam Radjavi, présidente du Conseil national de la Résistance Iranienne (CNRI). « Elle possède un programme politique déjà défini qui bénéficie d’une reconnaissance internationale. Le CNRI milite en faveur d’élections libres permettant au peuple iranien de se choisir des représentants politiques dignes, à l’opposé de la dictature religieuse que nous subissons. »

Maud Baheng Daizey

En Iran, la “Révolution Jina” pour combattre toutes les oppressions

Adnan Hassanpour est un journaliste kurde iranien, hébergé à la MDJ depuis deux mois. Face à la révolution qui fait trembler le pouvoir iranien depuis bientôt trois mois, il nous a accordé un entretien pour revenir sur les origines et les possibles aboutissements de ces protestations historiques. 

Adnan Hassanpour a été emprisonné pendant 10 ans en Iran, de 2007 à 2016. Travaillant pour un hebdomadaire kurde, le journaliste avait été accusé et reconnu coupable d’espionnage et de « propagande séparatiste. » Condamné à mort en 2007, un juge avait converti la peine de mort en 31 ans de prison, qu’Adnan n’achèvera jamais. Il a passé les sept premières années d’incarcération dans la ville kurde de Sanandaj (ou Siné), puis deux ans dans la prison de Marivan, et enfin un an dans la région du Balochistan au Zāhedān. La région se trouve au sud du pays, dont la capitale régionale est actuellement en pleine révolution. 

Plus de 1 500 morts lors des manifestations de 2019

Ne manquant pas de courage, Adnan Hassanpour a continué de résister dans les multiples prisons qui l’ont accueilli. Considéré comme le « doyen » des journalistes prisonniers en Iran, il a notamment écrit une lettre pour dénoncer les sévices que les Kurdes subissent en prison et dans la vie quotidienne, déclenchant l’ire du gouvernement et du président Hassan Rohani. 

Adnan a alors été envoyé encore plus loin dans le Balochistan, pour le punir et le priver de ses proches. Sa lettre sur les mauvais traitements et le harcèlement subis par les Kurdes avait été transmise aux médias, qui en avaient fait les gros titres pendant plusieurs semaines. 

Toujours recherché à l’heure actuelle, Adnan Hassanpour s’était à nouveau attiré les foudres du régime en 2019 pour s’être exprimé sur trois plateaux télévisés :  BBC Perse, Iran international et Radio Farda. Il y expliquait que de sérieuses manifestations rythmaient le quotidien du pays à l’époque, jusqu’en novembre 2019, où le prix du gaz avait ralenti la bonne tenue des manifestations. Il avait cité Reuters et avait assuré que le gouvernement avait tué 1.500 personnes dans les rues, lors de ces grandes manifestations qui n’avaient pas été ébruitées sur Internet. Il a fini par se réfugier au Kurdistan irakien avant de rejoindre la France en septembre 2022. Trois amis avaient été accompagnés de la même manière par la Maison des journalistes quelques années plutôt, ce pourquoi il est venu s’y réfugier lorsque le régime iranien l’a poussé à l’exil.

Une révolution journalistique

Adnan n’hésite pas à parler de « révolution » et non de « manifestations », jugeant que « ces protestations sont révolutionnaires, ce qui déplaît au gouvernement. » En effet, « les journalistes ont provoqué les manifestations. Deux femmes journalistes perses avaient diffusé la nouvelle de la mort de Masha/Jina Amini au grand public, ce qui leur vaut l’emprisonnement à l’heure actuelle. Si le public a pris la main, ce sont les médias qui ont déclenché les manifestations et ravivé la colère du peuple envers le régime. » 

Les journalistes et autres acteurs des médias restent pleinement engagés, également pour eux-mêmes en portant leurs propres revendications à côté de celles du peuple. Être un journaliste en Iran rapporte peu ou prou, sans compter le niveau de dangerosité : « les journalistes kurdes ne gagnent pas d’argent, ils sont totalement bénévoles. Il n’existe aucun organisme, journal ou média kurde pour les financer. » 

Quant aux journaux perses, leur situation financière est à peine meilleure. « Le journalisme n’est pas un métier valorisé en Iran », martèle Adnan Hassanpour. « Beaucoup de journaux et d’émissions télévisées ont été fermés par le gouvernement à cause des manifestations, et moult journalistes ont perdu leur travail. Pour preuve, la clôture du quotidien Jahan-é Sanat (“le Monde de l’industrie“) basé à Téhéran le 21 novembre 2022, condamnant 40 journalistes au chômage. » Ce journal économique critiquait la situation financière du pays et n’a pas échappé à la censure. Les deux Iraniennes qui ont fait éclater l’affaire Mahsa (ou Jima de son prénom kurde) Amini, se prénomment Niloofar Hamedi et Elahe Mohammadi et travaillent à Téhéran. Elles sont aujourd’hui détenues à la prison d’Evine, soupçonnées par le régime d’avoir « des liens étroits avec la CIA. » Elles risquent la peine de mort pour avoir simplement fait leur travail.

Le pire reste à vivre pour les médias et journaux kurdes, qui n’ont aucun moyen de se défendre sans argent. Si une dizaine de médias de cette communauté minoritaire existaient dans le pays avant la mort de Mahsa Amini, ils ne sont plus que deux aujourd’hui, à l’influence très limitée. Ils diffusent leurs informations sur les réseaux sociaux, de la même manière que la population se partage les vidéos des manifestations. « Des télévisions kurdes sont également installées au Kurdistan et en Europe pour échapper au régime. De plus, deux télévisions perses (BBC perse et Iran International), opposantes au régime, publient des informations sur les manifestations et les kurdes. Les médias kurdes ne survivent que sur les réseaux ou loin de Téhéran, loin de la prison. Les vidéos sont tournées et partagées par les citoyens et alimentent directement les manifestations. » 

L’empreinte indélébile des Kurdes 

Mais qui dirige ou motive les protestations ? Adnan Hassanpour est catégorique, « toute révolution en Iran débute avec les Kurdes et se diffuse ensuite à l’échelle nationale. »  Pour preuve, le slogan des mobilisations actuelles « Femmes Vie Liberté », initié par la communauté kurde. « Ce slogan est issu des combattantes kurdes en Syrie contre Daesh, et a aujourd’hui été réapproprié par toute la Nation – surtout les jeunes – qu’on soit Kurde ou Perse », explique Adnan. Si les deux journalistes ayant exposé l’affaire de la mort de Masha Amini sont Iraniennes, ce sont bien les femmes Kurdes qui ont battu le pavé les premières. 

Photo de Craig Melville

Elles ont par la suite entraîné toute la population et inquiètent aujourd’hui le régime. « Toutes ces manifestations prouvent le courage du peuple. Malgré la loi islamique, les femmes ne portent plus le voile et la population chante « mort au dictateur », signe du trop-plein d’un peuple exténué. Le gouvernement ne presse plus autant les Iraniennes à porter leur voile aujourd’hui, l’on peut dire qu’il a été surpris de la colère du peuple. Les Iraniens sont descendus par milliers dans la rue et ce chiffre n’est pas à prendre avec légèreté. » Adnan conserve une part franche d’optimisme en lui, assuré que « les manifestations d’aujourd’hui sont plus importantes que celles d’hier ou d’il y a quatre ans. » 

Pour preuve, l’abolition de la police des mœurs ce dimanche 4 décembre. Elle avait été mise en place en 2006 pour faire respecter les codes vestimentaires du pays et s’en prenait aux femmes qui ne cachaient pas assez leurs cheveux à ses yeux. Ordonnée par le procureur général du pays, Adnan reste sceptique quant à l’application réelle de l’abolition. « Malheureusement, les informations publiées sur l’abolition de la police morale ne sont pas encore très fiables, car différents responsables iraniens ont fait des déclarations contradictoires à ce sujet », a-t-il déploré. « Nous pensons qu’ils veulent apaiser la société afin d’empêcher la poursuite des protestations. À mon avis, même si la police de la morale disparaît, les manifestations vont non seulement augmenter mais aussi s’étendre, car les gens seront sûrs qu’ils ont la capacité de faire reculer le gouvernement. Ce que les gens crient dans les rues, c’est la destruction du régime et, apparemment, ils ne veulent pas se contenter de réformes limitées. Pour moi, les réformes possibles ne seront prises au sérieux par le peuple que si elles incluent clairement la révision de la Constitution et la suppression du poste de Guide suprême (Khamenei). »

Fait intéressant, dénote Adnan après réflexion, la nature-même de ces nouvelles émeutes. Si la population avait auparavant pour but « la destruction du gouvernement », elle a aujourd’hui placé « l’axe féminin au centre de ses revendications. Elle cherche à détruire toute forme de retard traditionnel et conservateurs anti-femmes, anti-liberté et contre la justice et la rhétorique. Désormais, le people est contre toute forme de répression et discrimination. C’est cela, la révolution Jina. »

Une révolution qui attend encore le reste du monde

Il conserve par ailleurs de bonnes relations avec des journalistes et écrivains sur place mais depuis le début des heurts, d’importants problèmes d’électricité et d’Internet les empêchent de communiquer. Les premières coupures ont été remarquées à l’aube de la révolution, pour tenter en vain de la tuer dans l’œuf. Depuis, Adnan ne peut plus recevoir de vidéos de ses confrères et consœurs et ces derniers luttent pour les diffuser quand ils le peuvent. 

Grâce à l’Organisation Kurde des Droits de l’Homme (Kurdistan Human Right Network) en place depuis des années en Iran, la liste d’écrivains et journalistes iraniens arrêtés, disparus ou morts continue d’être régulièrement mise à jour. Certains intellectuels ont été menacés d’une condamnation à mort pour avoir aidé les manifestants. Cette organisation a également travaillé en partenariat avec la Maison des Journalistes il y a de cela neuf ans, afin d’accueillir des journalistes iraniens et kurdes. 

Mais que peut-on faire en tant que simples citoyens occidentaux, peut-on se demander ? La réponse est assez simple pour Adnan : « il faudrait que les gouvernements arrêtent les relations politiques avec le régime iranien et apportent un soutien démocratique à la population. Mais en tant que simple citoyen, vous pouvez toujours porter notre voix dans les médias et sur les réseaux sociaux, ce qui constitue un soutien très conséquent pour nous, il s’agit en grande partie de sensibilisation de la communauté internationale. Les civils peuvent aussi faire pression sur leur propre gouvernement pour qu’il mette un terme aux relations politiques avec l’Iran et pousser le pays à écouter son peuple. »

Maud Baheng Daizey