Le réalisateur russe Andreï Zviaguintsev, a remporté le grand prix du festival avec son film : « Minotaure ».  Photo/Simon Suleymani
Sur la croisette cannoise, cette année, ce ne sont pas seulement des films qui ont été projetés, mais aussi des histoires d’exil. Retour sur la 79e édition du festival de Cannes.

 

Par Simon Suleymani

Cannes a toujours porté son regard à l’international. Mais cette année, la 79e édition de son festival a fait la part belle à l’exil, à la mémoire et aux vies déplacées. De l’Iran à la Palestine, de la Russie au Congo, plusieurs réalisateurs ont réussi à porter leur histoire sur l’une des plus grandes plateformes cinématographiques du monde, malgré les guerres, les régimes autoritaires et les crises politiques qui les ont éloignés de leurs pays.

Derrière les hôtels luxueux, les tapis rouges et les flashs des photographes, une autre atmosphère traversait la croisette. Cette année, l’un des mots les plus entendus dans les couloirs du festival était « mémoire ». Car pour beaucoup de ces cinéastes, le cinéma n’est plus seulement un langage artistique : il est devenu une manière de préserver des pays perdus, des langues interdites et des voix que l’on tente de faire taire.

L’un des films les plus commentés du festival fut Minotaure, du réalisateur russe Andrey Zvyagintsev. Installé depuis plusieurs années en France, le cinéaste vit loin de la Russie en raison du climat politique répressif qui y règne. Depuis longtemps, son cinéma explore la peur, la solitude de l’individu face à l’Etat.

Sa présence à Cannes a donc été perçue non seulement comme un événement cinématographique, mais aussi politique. Décrit par de nombreux critiques comme « une allégorie de l’ère autoritaire », son film « Minotaure » a remporté le Grand Prix du Festival.

La réalisatrice iranienne Pegah Ahangarani faisait également partie des voix marquantes du festival avec son film Viendra la révolution. Exilée à Londres depuis plusieurs années, elle y raconte la mémoire des résistances iraniennes et la lutte des femmes dans son pays.

Lors d’une courte conversation improvisée au palais des Festivals, Ahangarani a confié : « En tant que femme ayant échappé au régime des mollahs et cinéaste en exil, j’essaie d’être la voix de celles restées là-bas. Le simple fait d’avoir pu amener cette histoire sur une plateforme comme Cannes me rend profondément heureuse. » Ses mots résumaient parfaitement l’émotion qui traversait cette édition : pour certains cinéastes, faire un film n’est pas seulement un acte artistique, mais une manière de protéger une mémoire collective.

 

La réalisatrice iranienne Pegah Ahangarani, cinéastes exilés Festival de Cannes
La réalisatrice iranienne Pegah Ahangarani au Festival de Cannes. Photos/ Simon Suleymani
Dans la section Un certain regard, Congo Boy, du réalisateur Rafiki Fariala, s’est imposé comme l’un des films les plus bouleversants du festival. Né dans une famille qui a fui la guerre en République démocratique du Congo pour se réfugier en République centrafricaine, Fariala a grandi dans le déplacement et l’instabilité.

Lors de l’entretien exclusif qu’il m’a accordé à Cannes, il a expliqué ce que représente pour lui le fait de faire du cinéma loin de son pays : « Pour moi, c’est d’abord une grande fierté. Déjà, pour un réalisateur africain, financer un film est difficile. Encore plus quand on est réfugié. Souvent, on attend de nous des films adaptés au regard occidental, mais il était important pour moi de garder ma culture et mes valeurs dans Congo Boy. Être à Cannes est une responsabilité mais aussi une vitrine. Les films centrafricains sont rares ici. Cela nous permet de montrer que nous existons, malgré l’exil et les difficultés. Aujourd’hui, je suis fier d’être là et de porter cet espoir à travers le cinéma. »

Les paroles de Fariala ont mis en lumière une question souvent évoquée durant le festival : dans l’industrie mondiale du cinéma, les cinéastes réfugiés sont encore fréquemment poussés à simplifier ou à adapter leurs récits au regard occidental. Une nouvelle génération de réalisateurs tente au contraire d’affirmer pleinement son identité culturelle.

Autre cinéaste remarqué cette année, le réalisateur palestinien Rakan Mayasi avec Yesterday the Eye Didnt Sleep. Son film, situé entre la Palestine et le Liban, raconte des existences suspendues entre guerre, attente et déracinement. Ici, la violence n’est jamais frontale : elle se lit dans les silences, les visages fatigués et les gestes interrompus.

Le realisatuer Rafiki Fariala, cinéastes exilés au Festival de Cannes
Le réalisateur congolais Rafiki Fariala, auteur du film Congo Boy. Photo : Simon Suleymani.
Le Marie Madeleine de la réalisatrice haïtienne Géssica Généus a également marqué le festival. Dans plusieurs interviews précédentes, elle avait expliqué qu’en Haïti, tourner un film revenait parfois à « survivre ». Son long-métrage, salué à Cannes, a été décrit par plusieurs critiques comme « la poésie d’un pays blessé ».

L’Asghar Farhadi était quant à lui présent dans la compétition avec Histoires parallèles. Même s’il ne vit pas officiellement en exil, les pressions politiques en Iran l’ont progressivement conduit à produire davantage de films à l’étranger. Sur la croisette, son cinéma était souvent décrit comme « lanatomie du silence et de la peur ».

Parmi les Kurdes remarqués cette année figurait le réalisateur syro-kurde Lauand Omar. Sa nouvelle série horrifique et satirique, Bitten Soon, a été sélectionnée au Fantastic Pavilion Vertical Cinema Showcase du Marché du film.

Se partageant aujourd’hui entre l’Allemagne et le Mexique, Omar m’a confié que pouvoir créer en exil et présenter son projet à Cannes représentait pour lui « un immense bonheur ».

Au fond, les cinéastes de l’exil présents à Cannes cette année partageaient tous la même urgence : préserver la mémoire. Car l’exil n’est pas seulement le fait de quitter un territoire. C’est aussi tenter de sauver une langue, une enfance, des souvenirs et parfois même une identité entière.

Le Festival de Cannes 2026 aura rappelé une chose essentielle : les récits les plus puissants du cinéma contemporain naissent souvent chez celles et ceux qui ont perdu leur maison, mais pas leur voix.

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