Sihem Ben Sedrine.-Credit Photo : SOS-DEFENDERS
Militante des droits humains et ancienne journaliste, Sihem Ben Sedrine était poursuivie pour son travail à la tête de l’Instance Vérité & Dignité (IVD), créée après la révolution de 2011. Sa condamnation à 25 ans de prison ferme a provoqué une onde de choc dans les organisations de défense des droits humains, qui dénoncent un procès inéquitable.
Par Jean Samuel Mentor
La militante des droits humains a été condamnée à vingt-cinq ans de prison. Cette sentence a provoqué une onde de choc dans les organisations de défense des droits humains qui dénoncent une atteinte à l’état de droit.
Militante des droits humains et ancienne journaliste, Sihem Ben Sedrine était poursuivie pour son travail à la tête de l’Instance vérité et dignité (IVD), créée après la révolution de 2011. Le jeudi 25 juin, le tribunal de première instance de Tunis a condamné Sihem Ben Sedrine à vingt-cinq ans de prison ferme. Âgée de 75 ans, la militante avait été placée en détention en août 2024, avant d’être libérée sous caution en février 2025, à l’issue d’une grève de la faim qui l’avait conduite à être hospitalisée.
Elle était notamment poursuivie pour « falsification » du rapport final de l’IVD. La justice lui reprochait d’avoir inséré dans le texte un paragraphe qui accusait la Banque franco-tunisienne de corruption, et ce en échange d’un pot-de-vin. Des accusations que Sihem Ben Sedrine rejette catégoriquement.
Pour Amnesty International, ce verdict constitue une mise au pas de la justice transitionnelle. Celle-ci traite de la manière dont les sociétés répondent aux séquelles de violations graves et massives des droits de l’homme. Elle pose certaines questions des plus difficiles en droit, en politique et en sciences sociales et se heurte à d’innombrables dilemmes. C’était précisément le rôle de l’IVD et de sa présidente.
Amnesty estime que ces lourdes condamnations, prononcées contre Sihem Ben Sedrine et son collègue au sein de l’IVD, portent une atteinte grave à l’état de droit. Elle dénonce par ailleurs l’interdiction faite à sa délégation d’accéder aux audiences des 18 et 25 juin au tribunal de première instance de Tunis, pourtant déclarées publiques.
Walid Bourouis, journaliste tunisien et ancien résident de la Maison des journalistes, ne mâche pas ses mots : pour lui, cette condamnation est purement politique et le régime de Kaïs Saïed cherche à éteindre toutes les voix dissidentes. Activistes et syndicalistes sont devenus des cibles, estime-t-il.
La Fédération internationale pour les droits Humains (FIDH) juge ces accusations manifestement infondées et soulève de sérieuses préoccupations quant au respect de l’outil législatif qui fonde la justice transitionnelle en Tunisie.
Le cas Sihem Ben Sedrine s’inscrit dans un contexte de verrouillage politique qui s’accélère depuis le coup de force de Kaïs Saïed en juillet 2021. Ce jour-là, le président tunisien suspend le parlement, limoge le Premier ministre et s’arroge les pleins pouvoirs, invoquant un état d’exception prévu par l’article 80 de la Constitution. Ce que ses partisans présentent comme un sursaut salvateur face à une classe politique paralysée, ses opposants le qualifient immédiatement de coup d’État constitutionnel.
Depuis, la Tunisie, longtemps célébrée comme le seul succès de la vague démocratique du Printemps arabe, a profondément changé de visage. Une nouvelle Constitution taillée sur mesure a été adoptée en 2022. Elle concentre l’essentiel des pouvoirs entre les mains du président. Le parlement élu dans la foulée ne dispose que d’une marge de manœuvre étroite.
La presse indépendante, elle, subit des pressions croissantes : des journalistes ont été poursuivis en vertu d’un décret réprimant la diffusion de « fausses informations », un texte aux contours volontairement flous, régulièrement dénoncé par Reporters sans frontières.
Des figures de l’opposition, des avocats, des militants associatifs et des personnalités médiatiques ont tour à tour été arrêtés, parfois sans inculpation claire. Human Rights Amnesty International documentent depuis plusieurs années une dégradation continue des libertés fondamentales.
Dans ce tableau, la condamnation de Sihem Ben Sedrine n’apparaît pas comme un épiphénomène judiciaire. Elle ressemble, selon les organisations de défense des droits humains, à un message adressé à toute une génération de militants qui ont cru, après 2011, que la Tunisie avait définitivement tourné la page de l’autoritarisme.
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