Israpil Shovkalov

Simple journaliste télé, La trajectoire d’ Israpil Shovkalov bascule en 1994 avec la guerre de Tchétchénie. Il décide alors de s’engager pour offrir une voix libre sur les réalités du Caucase. Ses prises de position lui valent de multiples pressions politiques et un enlèvement juqu’à l’exil, en 2022. 

 

Par Raphael Bonnet

Né an 1969 en Tchétchénie, Israpil Shovkalov a étudié le journalisme à l’université d’Etat de Rostov. Tout frais diplômé, il n’a alors aucune idée des questions de défense des droits de l’homme. Il en fera pourtant son combat quelques années plus tard. « À cette époque, le journalisme n’était pas perçu comme dangereux. Mon seul problème était de choisir comment m’habiller pour le plateau télé. Si j’avais su ce que cela deviendrait, je n’aurais jamais choisi cette voie », soupire-t-il. 

En 1994, il entre à la télévision d’État tchétchène.  Le 11 décembre de cette année débute la guerre, l’invasion de l’armée russe et la conquête de Grozny, la capitale tchétchène. Israpil se souvient d’une journée d’horreur : « Je me rendais à mon travail lorsque les bombes sont tombées dans la rue. J’ai vu de mes yeux des rues de Grozny jonchées de cadavres. »

Israpil Shovkalov, avec ses dizaines d’années d’expérience dans le journalisme, en a vu des gouvernements se succéder. Il a collaboré avec des dizaines de médias locaux et internationaux : BBC, Echo de Moscou ; Komsomolskoye Tribe Republic entre autres. Pour lui, le métier du journalisme est devenu un sacerdoce. 

En 2003, il lance le magazine Dosh (qui signifie « Parole » en tchétchène) avec un confrère pour témoigner directement de l’actualité et de la tragédie de la Tchétchénie. Ce trimestriel devient le seul média indépendant à couvrir, avec transparence, l’actualité politique, économique et sociale du pays mais aussi des autres régions du Caucase du Sud. Il dispose de correspondants dans toutes les régions de la Russie et du Caucase. Pour Israpil, voir son media prendre une grande place dans le paysage médiatique russe, dans une Russie qui contrôle de plus en plus les journalistes est une fierté.

Le magazine est distribué en Russie donc mais aussi dans tous les pays qui compte une diaspora tchétchène importante : Azerbaïdjan, Arménie, Géorgie, Lituanie, France, Autriche, Belgique, Royaume-Uni, Allemagne, Norvège et République tchèque.

En 2009, pour sa contribution à la protection de la liberté de la presse, son magazine reçoit le  Prix de la liberté de la presse  décerné par Reporters sans frontières. Israpil est, lui, décoré par Robert Badinter. En 2010, Dosh reçoit également le prix international « Pour la liberté de la presse » lors de la Foire du livre d’Istanbul  décerné par l’International Publishers Association

Israpil Shovkalov reçoit le  Prix de la liberté de la presse  décerné par Reporters sans frontières pour son magazine Dosh

Pour lui, sa principale mission c’est de faire un journalisme libre et d’informer un grand nombre de gens sur les conséquences des deux guerres de Tchétchénie, les cas de corruption et les disparitions forcées. Mais aborder des thèmes aussi sensibles n’est pas sans risque. Israpil subit des pressions constantes de la part des autorités régionales, qui se sont intensifiées avec la création de son magazine.

Il est victime à plusieurs reprises d’exactions de la part de politiques.« En décembre 2000, j’ai critiqué publiquement Akhmad Kadyrov (alors président de Tchétchénie, NDLR) sur sa gestion de la Tchétchénie à la télévision (NTV). On m’a retrouvé vingt-cinq jours plus tard, battu par ses hommes de main. Ils m’ont laissé pour mort. Je suis resté cinq jours dans le coma. »

Lors d’un reportage en Ingouchie, au sud-ouest de la Russie, des forces de sécurité l’enlèvent plusieurs heures pour le contraindre à abandonner son enquête jugée dérangeante pour les autorités.La censure s’étend à toute sa rédaction, ses collègues sont surveillés en permanence, certains numéros du magazine sont interdits en raison de leur contenu. Le 1er août 2014, Timur Kuashev, le  correspondant pour le magazine en Kabardino-Balkarie est assassiné.

À cause des pressions politiques et de la loi de 2015 de Vladimir Poutine sur les « agents de l’étranger », le magazine cesse d’être distribué dans les bibliothèques russes et se concentre désormais sur le web. Une petite édition est imprimée à Erevan pour la diaspora européenne.

En avril 2022, une enquête pénale est ouverte contre Dosh à cause du contenu d’un de ses articles. Alerté par une collègue qu’il serait arrêté s’il se rendait à Grozny pour témoigner, il fuit précipitamment vers Erevan.

Aujourd’hui en exil en Arménie, Israpil traverse une période difficile, marquée par l’attente de son statut de réfugié et des inquiétudes pour sa famille. Sa plus grande douleur reste l’impact de son engagement sur ses enfants. Ceux-ci ont en effet subi des perquisitions et des restrictions de liberté à cause de ses activités.

Il continue malgré tout son engagement pour une information libre en Russie en conseillant la rédaction de Dosh. Il écrit actuellement ses mémoires sur la révolution et la guerre en Tchétchénie.

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