L’Ayatollah Mojtaba Khamenei/ Photos :Tasnim News Agency
Guerre ou compromis avec les États-Unis, les factions au pouvoir n’arrivent pas à choisir. Elles se surveillent, voire se menacent et, au final, renvoient la décision au guide suprême. Qui reste invisible.
Par Massoumeh Raouf
En octobre, les déclarations de responsables iraniens et les médias du régime laissent voir un pouvoir sans issue, divisé par une lutte entre factions. Le débat public sur « la guerre ou la négociation » avec les États-Unis montre qu’au sommet du régime iranien, personne n’arrive à imposer une ligne claire.
Au centre de cette crise, Mojtaba Khamenei. Le nouveau guide suprême se montre peu et peine à affirmer son autorité en public, alors qu’il doit trancher entre deux options risquées. La guerre comme la négociation menace de coûter très cher au régime.
Gholamhossein Karbaschi, ancien maire de Téhéran et figure du camp réformateur, a tenu des propos d’une franchise rare. « Nos capacités ne sont absolument pas comparables à celles des États-Unis », a-t-il déclaré, avant d’ajouter : « Nous ne pouvons pas terrasser l’Amérique. » Ces déclarations, rapportées par The National le 15 octobre 2026, reconnaissent l’échec des ambitions militaires du régime. Elles s’adressent d’abord aux radicaux et à la machine de propagande de l’État, dont il cherche à saper les arguments.
Gholamhossein Karbaschi évoque aussi la « coupe de poison » de Khomeyni, l’expression par laquelle l’ayatollah avait justifié, en 1988, son acceptation de la fin de la guerre Iran-Irak. Le message est clair : le guide actuel devra à son tour avaler une décision très amère.
Le président Masoud Pezeshkian a lui-même posé la question : « Continuer la guerre pour quoi faire ? Pour reconstruire afin qu’ils reviennent bombarder ? » Cette phrase reconnaît que la dissuasion a échoué et que les infrastructures du pays ont été lourdement touchées. Pour ce camp, le seul moyen de sauver le régime et d’éviter son renversement est d’arrêter la guerre par un compromis, quitte à forcer Mojtaba Khamenei à boire cette coupe de poison avant que ce qui reste des infrastructures ne soit détruit.
« Faire la guerre et négocier en même temps »
Mohammad Bagher Qalibaf, président du parlement et figure des conservateurs issus des forces armées, incarne l’impasse du camp militaro-sécuritaire. Il admet qu’un accord avec Washington n’empêchera pas de nouvelles frappes et que prolonger les tensions n’épuisera pas l’adversaire. Sa solution : « Etre prêt à la guerre, faire la guerre et négocier en même temps. » L’agence Anadolu rapporte qu’il défend cette ligne y compris en public.
Cette formule traduit surtout une paralysie. Les gardiens de la révolution savent que tout accord réel les obligerait à des concessions sur leurs relais d’influence dans la région et sur leur programme balistique. Or ces deux piliers fondent leur idéologie et leur capacité à mobiliser. Mais une guerre totale risquerait de provoquer une crise sociale incontrôlable et d’accélérer l’effondrement du régime. Ils se réfugient donc dans des formules contradictoires pour gagner du temps.
Gholamhossein Karbaschi évoque aussi « l’accord d’Islamabad » et l’attaque contre trois navires. Celles-ci auraient, selon lui, compromis le processus de paix et donné à Washington un prétexte pour remettre en cause l’accord intérimaire. Il s’interroge sur ceux qui en portent la responsabilité, comme le relève encore The National.
Que des forces militaires agissent au risque de torpiller un accord favorable au régime montre à quel point les sphères sécuritaire et militaire sont fragmentées et fonctionnent comme des fiefs rivaux. La diplomatie du gouvernement et l’appareil militaire n’avancent plus ensemble.
Pendant que Masoud Pezeshkian se plaint en conseil des ministres des « divisions » et des « insultes », les radicaux investissent la rue. Des manifestations ont visé l’ancien président Hassan Rohani et l’ancien ministre des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, traités d’« infiltrés britanniques » et d’« agents américains ». IranWire s’est notamment fait l’écho de rassemblements hostiles à Rohani et des appels à le poursuivre en justice.
Pour cette faction dominante d’extrême droite, Masoud Pezeshkian et ses alliés ne sont pas des partenaires. Ce sont des exécutants temporaires, utiles pour absorber les chocs politiques. En s’en prenant à Hassan Rohani et à Mohammad Javad Zarif, artisans des négociations passées, elle adresse un avertissement au président : ne pas franchir les lignes rouges, ne pas s’immiscer dans la politique étrangère et ne pas négocier directement avec les États-Unis.
« Tout se décide avec l’approbation du guide »
Le vice-président chargé des Affaires exécutives, Jafar Ghaempanah, a insisté sur le fait qu’« aucune négociation ne s’engage sans la décision du Conseil suprême de sécurité nationale et l’approbation du guide suprême ». Ses propos ont été relayés par des médias iraniens, dont IranWire. En renvoyant ainsi la responsabilité vers le bureau de Mojtaba Khamenei, le gouvernement se protège.
Le gouvernement Pezeshkian a compris le risque. Toute négociation dont le Guide ne porterait pas le coût politique se ferait au prix de son propre sacrifice, devant les tribunaux des factions rivales. À force de renvoyer chaque décision à « l’aval final de Khamenei », ses responsables veulent faire porter au guide la responsabilité du désastre, qu’il vienne de la poursuite de la guerre ou de l’humiliation d’une capitulation.
Tous ces signaux montrent un pouvoir pris entre deux lames de ciseaux : la guerre d’un côté, la négociation de l’autre. Quelle que soit l’option choisie, la chute du régime semble se profiler.
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