Photo : Famille Ulviyya Karimova

Le régime d’Ilham Aliyev ne peut atteindre les journalistes réfugiés en Europe. Il s’en prend à leurs proches. Récit d’une famille brisée, contrainte à la fuite après des années de harcèlement policier, de licenciements abusifs et de violences physiques.

 

Par Ulviyya Karimova (Sahin)

En Azerbaïdjan, il ne faut pas croire que la fuite des journalistes indépendants à l’étranger fait cesser la répression à leur encontre. Faute de pouvoir les atteindre, le régime d’Ilham Aliyev applique une politique systématique de « punition collective » en persécutant les familles.

Le pays est classé 164e au dernier Classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières. Ses méthodes d’intimidation ont franchi un nouveau seuil de cruauté. Il s’attaque désormais aux proches restés sur place des journalistes qui poursuivent leur travail d’information depuis l’exil. RSF l’a d’ailleurs documenté au début de cette année dans son rapport intitulé : Attention, nous sommes à vos trousses.

Journaliste azerbaïdjanaise réfugiée en France avec mon frère, Etibar Suleymanli, également persécuté et protégé par la France, j’ai vu pendant des années, ma famille vivre sous la pression constante des services de police.

En mai 2025, la répression a pris une autre tournure. Zulfiyya Dadashova, ma sœur, travaillait dans une clinique. Après six mois de service, la direction l’a forcée à démissionner sans motif valable, avant de finir par avouer :

« Ta sœur et ton frère mènent des activités contre l’État depuis l’Europe. Nous avons reçu des instructions fermes : tu ne peux plus travailler ici. »

Mon beau-frère, Khazar Dadashov, a lui aussi subit un boycott professionnel orchestré par les visites répétées de la police sur ses lieux de travail. Privé de son emploi, le couple a sombré dans la précarité

Des agents de police et des individus en civil ont fait irruption au domicile familial et ont embarqué mon beau-frère sous les yeux de son fils de 3 ans, qui a lui aussi été violenté par les policiers.

Ma mère, Ramziyya Suleymanova, atteinte d’un diabète de type 2 sévère, a dû vendre à prix dérisoire le dernier bien immobilier de la famille à Bakou pour financer leur passage

Mon neveu a été projeté contre le sol en pierre de la cour et a été gravement blessé au visage et à la tête (traumatisme crânien). L’ambulance a mis plus d’une heure à arriver. Emmené à l’hôpital n°3 de Sabuntchu, on lui a refusé des soins immédiats par un personnel médical terrifié par la présence policière jusqu’à ce qu’un médecin consente finalement à lui poser des points de suture.

Pendant ce temps, Khazar Dadashov a été placé en garde à vue. Il découvrira plus tard qu’une procédure pénale arbitraire pour « atteinte volontaire légère à la santé » (article 128 du Code pénal) avait été montée de toutes pièces contre lui, accompagnée d’une interdiction stricte de quitter le territoire national.

Face au danger et à l’impossibilité de vivre en sécurité, la décision a été prise de fuir. Ma mère, Ramziyya Suleymanova, atteinte d’un diabète de type 2 sévère, a dû vendre à prix dérisoire le dernier bien immobilier de la famille à Bakou pour financer leur passage.

Le 14 septembre 2025, séparés de mon beau-frère, bloqué par l’interdiction de sortie du territoire, ma mère, ma sœur et ses deux jeunes enfants, Melissa (7 ans) et Matin (3 ans), ont tout quitté. Leur périple à travers la Turquie, la Bosnie, puis deux jours de marche éprouvants dans les forêts de Croatie jusqu’en Slovénie, a été un véritable calvaire. Privés de leurs médicaments et de leurs affaires, jetés par les passeurs, confrontés aux périls de la forêt, ils ont frôlé la mort à plusieurs reprises.

Arrivée en France le 18 septembre 2025, ma famille se trouve aujourd’hui en sécurité, mais profondément marquée par les traumatismes physiques et psychologiques. Lors des premiers examens médicaux en France, les médecins ont constaté avec stupeur l’état de santé alarmant de ma mère et les séquelles des violences subies.

En Azerbaïdjan, ma famille n’a plus de maison, plus d’emploi et ne dispose d’aucune protection. Un retour équivaudrait à une arrestation immédiate et à des traitements inhumains. Notre histoire témoigne de la réalité brutale d’un régime qui n’hésite plus à s’en prendre à des mères et à des enfants pour faire taire la liberté d’informer.

A lire également : À Paris, RSF alerte sur la détention des journalistes en Azerbaïdjan