Zülfü Livaneli/ Photo : Svklimkin/wikimedia commons

À Paris, un documentaire de Nebil Özgentürk retrace la vie du musicien Zülfü Livaneli et de son pays, la Turquie. A la fin de la projection, le réalisateur et l’artiste sont venus à la rencontre du public.

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Par Paul Azur

Nous vivons dans un monde qui devient de jour en jour plus brutal. D’un côté, la guerre entre la Russie et l’Ukraine se poursuit ; de l’autre, le sang continue de couler au Moyen-Orient, sans compter d’autres conflits… Et moi, je suis à Paris et le calendrier indique 1er septembre 2026 : Journée mondiale de la paix.

Je suis assis sur un banc. Une foule de gens absorbés par l’agitation quotidienne de la vie passe devant moi. Les Parisiens, ou Paris lui-même, semblent ignorer jusqu’à l’existence d’une telle journée. Dans la ville, aucun événement consacré à la Journée mondiale de la paix ne saute aux yeux, à une exception près : Livaneli, l’histoire d’un homme et d’un pays, un documentaire réalisé par Nebil Özgentürk, sera projeté dans quelques instants au mk2 Quai de Loire, l’un des cinémas indépendants parisiens, au bord du bassin de La Villette.

Ceux qui, en raison de ses conditions géographiques, culturelles et sociologiques, ne parvient jamais à oublier la guerre ni à renoncer à la faire, réfléchiront de nouveau à la Journée mondiale de la paix en suivant cinquante ans du parcours de Zülfü Livaneli.

Il est très difficile, voire impossible, de faire tenir dans un documentaire la vie d’un intellectuel de stature internationale, dont le parcours va de la musique à la littérature, de la littérature au cinéma, du cinéma à la politique et au militantisme, et qui a connu la prison et l’exil autant qu’il a goûté à la liberté. C’est sans doute pour cette raison que le film est en réalité né d’une mini-série en huit épisodes.

 

Être témoin de la vie de Livaneli c’est, comme l’indique le titre du film, regarder de près les cinquante dernières années de la Turquie.

Né dans une famille de juristes, Livaneli s’est retrouvé confronté au système judiciaire turc. Non pas du côté de ceux qui jugent, mais de celui qui est jugé. Car, au tout début des années soixante-dix, le jeune musicien exerce aussi une activité d’éditeur à Ankara. Il publie notamment des auteurs socialistes. Dans le contexte de la répression qui suit l’intervention militaire du 12 mars 1971, il est arrêté, emprisonné et torturé. Dans le film, il raconte qu’on l’accuse d’appartenir à une prétendue organisation appelée « Titrek Hamsi Hücresi », qu’il qualifie d’invention d’un informateur. Après sa libération, la menace de nouvelles poursuites le pousse à quitter la Turquie en 1972 pour trouver refuge en Suède. Il laisse derrière lui sa jeune épouse et son enfant.

L’exil est rude. Ils sont pourtant nombreux les artistes qui, malgré cette douleur, ont pris le chemin des sommets. Tel Nâzım Hikmet, grand poète et dramaturge turc, engagé communiste, qui a connu de longues années de prison puis l’exil en Union soviétique où il est mort en 1963. Livanelli a mis nombre de ses poèmes en musique.

La vie de Livaneli est d’une immense richesse. En disant cela, je ne parle évidemment ni d’argent ni de biens matériels. Combien de rencontres l’art ne lui a-t-il pas offertes ! Le peintre Abidin Dino, le romancier Yaşar Kemal, le réalisateur Yılmaz Güney, l’actrice Türkan Şoray, tous grands artistes turcs. Mais aussi des stars mondialement connues comme la chanteuse Maria Farantouri et le compositeur Mikis Theodorakis.

Le courage de Prométhée et l’obstination de Sisyphe

Le documentaire de Nebil Özgentürk nous amène à nous demander : « Comment Zülfü Livaneli a-t-il pu rencontrer tant de grands noms et créer des œuvres importantes dans des domaines artistiques si différents ? » Pour ma part, je ne peux pas répondre à cette question par le seul talent. Je pense que Livaneli possède une curiosité inépuisable, proche de celle que l’on observe chez les enfants, ainsi que le courage de Prométhée, qui apporta le feu à l’humanité. Mais ici, ce feu n’est pas celui de la guerre : c’est avant tout le feu de la paix, celui qui donnera naissance à la civilisation. Et, dès lors que s’y ajoute le rêve d’une Turquie plus démocratique, l’artiste a également besoin de l’énergie inépuisable et de l’obstination de Sisyphe. Car à mesure que le rocher approche du sommet de la montagne, il retombe au point de départ ; les coups d’État et les régimes autoritaires ne cessent de poursuivre Livaneli et les intellectuels turcs.

Livaneli décrit cette situation dans le documentaire d’Özgentürk en ces termes : « La Turquie est comme un lieu plongé dans la pénombre. » Si l’on dit qu’il fait nuit, c’est le jour ; si l’on dit qu’il fait jour, c’est la nuit…

Livanelli retournera d’ailleurs dans son pays en 1984. Il sera même député d’Istanbul de 2002 à 2007 prolongeant ainsi son engagement dans la vie parlementaire.

Le film s’achève. Nous sommes dans la salle. Nous attendons. Et Livaneli, accompagné d’Özgentürk, descend lentement les marches rouges du mk2 et arrive sur scène. À vrai dire, l’artiste ne fait pas du tout son âge. Puisse sa force créatrice prolonger encore sa vie.

À entendre les questions que les spectateurs lui adressent, je comprends que, comme on le voit si souvent dans nos contrées, tout le monde attend une fois encore un message : « Alors, y a-t-il de l’espoir ? »

Livaneli, l’histoire d’un homme et d’un pays ne m’a pas suffi, je dois l’avouer ; j’espère que nous pourrons découvrir au plus vite la mini-série en huit épisodes.