Photo publiée sur la page Facebook du ministère.
En République démocratique du Congo (RDC), les conservateurs des titres immobiliers, censés protéger la propriété foncière, sont au centre d’un vaste système de falsification. Derrière les guichets des services publics, s’organise une spoliation méthodique des biens privés et étatiques, à coups de faux certificats et de complicités administratives.
Par Armel Langanda
Au cœur de ce système opaque se trouve un acteur incontournable : le conservateur des titres immobiliers (CTI). Haut fonctionnaire de l’État, placé sous l’autorité du ministère des Affaires foncières, il est chargé d’enregistrer les propriétés, de délivrer les certificats d’enregistrement, d’authentifier les titres fonciers, de valider les mutations (ventes, héritages, donations) et de tenir les registres fonciers.
Là où l’État devrait garantir la sécurité foncière, prospèrent au contraire des pratiques opaques : duplications de certificats, mutations accélérées, disparitions mystérieuses de dossiers. Dans chaque circonscription foncière, le conservateur détient un pouvoir immense. Et dans la mécanique mafieuse, tout commence par lui.
Des réseaux d’intermédiaires identifient d’abord les terrains convoités. Une fois la parcelle ciblée, le conservateur enclenche la manœuvre, souvent en échange d’importantes sommes d’argent versées par des spoliateurs agents de l’Etat, magistrats, avocats ou proches du pouvoir. Il fouille les archives encore largement manuelles pour repérer les failles, puis délivre de nouveaux documents officiels fondés sur une fraude organisée en réseau. Le propriétaire légitime ne découvre la supercherie qu’au moment où des tiers revendiquent son bien.
Les conséquences sont dévastatrices : familles expulsées, investisseurs découragés, tensions communautaires ravivées. Dans un pays où la pression démographique et urbaine s’intensifie, chaque parcelle devient un enjeu stratégique et attise les convoitises.
Certes, tous les agents publics ne sont pas impliqués. Mais l’absence de traçabilité numérique, la faiblesse des contrôles internes et l’impunité généralisée nourrissent un climat de défiance. La spoliation immobilière n’est plus une rumeur : c’est un risque structurel. La réforme foncière tant attendue a finalement été promulguée par le président Félix Tshisekedi le 31 décembre 2025, remplaçant ainsi la loi n° 73-021, en vigueur depuis 1973. La Commission nationale de la réforme foncière (Conaref) est chargée d’en piloter la mise en œuvre. Mais entre le texte et le terrain, le fossé reste immense.
Malgré les annonces de numérisation des archives, le système foncier congolais demeure profondément vulnérable. Corruption, impunité et abus de pouvoir continuent de miner toute tentative de réforme. Dans cette chaîne, l’homme-orchestre à surveiller et à traduire devant la justice reste le conservateur des titres immobiliers, seul habilité à délivrer le certificat d’enregistrement, document qui fait foi de la propriété foncière en RDC.
Dans un pays où, selon ONU-Habitat, près de 80 % des litiges portés devant les tribunaux sont des conflits fonciers, la vraie réforme ne se fera pas par décret. Elle passera par des poursuites judiciaires réelles, à commencer contre ceux qui détiennent les clés du système : les conservateurs des titres immobiliers.
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