Sirin Seçkin, lors de la cérémonie organiseé par la @MDJ à l’hotel de ville de Paris à l’occasion de la journee mondiale de la liberté de la presse. Crédit photo : Tawfiq Sediqi.

Sirin Seçkin est née  kurde et femme en Turquie, un pays où les minorités ne sont guère appréciées. Et elle a voulu devenir journaliste, malgré un père qui voulait qu’elle soit soumise. Mais pour pouvoir exercer son métier et rester une femme libre, Sirin Seçkin a dû fuir son pays. Itinéraire d’une réfractaire.

 

Par Violette Topol

Comme beaucoup de Kurdes en Turquie, Sirin ne connaît pas sa date de naissance exacte, les registres sont incomplets ou tout simplement inexistants. Née à la frontière turque, dans la ville d’Elih (Batman en turc), au Kurdistan du Nord, Sirin Seçkin grandit dans un climat de tension extrême. Son combat commence bien avant ses débuts en tant que journaliste.

Déjà, chez elle, les lois tribales kurdes placent les femmes en dessous des hommes : elle ne peut pas manger avec son père ni ses frères, elle ne peut pas parler sans y être autorisée, elle doit même abandonner le lycée pour suivre des cours à distance. Des contraintes que Sirin a du mal à accepter.

Pendant plusieurs années, elle reste chez elle, à lire, persuadée de ne pas avoir la capacité d’entrer à l’université. Une fois épuisés tous les livres de sa maison puis de celle de ses cousins, Sirin Seçkin commence à se rendre à la bibliothèque, dans le dos de son frère mais avec le soutien de sa mère. Et c’est là que son envie d’entrer à l’université renaît. Elle passe alors l’équivalent du baccalauréat et obtient son admission.

Proche de sa mère, elle décrit celle-ci comme une « féministe malgré elle » qui l’encourage à poursuivre ses études, tout en la mettant en garde : « Pour les journalistes kurdes, il n’y a que deux issues : la prison ou la disparition dans l’anonymat. Pars à l’université en le sachant. » De fait, les Kurdes constituent en Turquie une importante minorité. Ils représentent environ 20 % de la population du pays.

Leurs langues appartiennent au groupe des langues irano-aryennes. « Je faisais partie de ceux qui avancent avec trois longueurs de retard dans la vie, et pourtant j’avançais, avec obstination », affirme-t-elle aujourd’hui.

Elle obtient son diplôme en journalisme à la faculté de communication de l’université de Kocaeli, dans la banlieue d’Istanbul. Dans sa promotion de 90 étudiants, ils ne sont que cinq Kurdes, elle comprise. Elle termine ses études avec une certitude : elle exercera son métier en langue kurde, même si cela constitue un crime qui peut lui coûter la vie.

La République turque a interdit toute publication en langue kurde dès sa fondation, le 3 mars 1924. Cette interdiction s’inscrivait dans la politique d’un État-nation, d’une République une et indivisible, qui a écrasé ses minorités. D’où les répressions quasi permanentes de la part des forces armées turques.

Je ne voulais pas devenir une femme au foyer. Mais je ne voulais pas non plus être tuée ou emprisonnée parce que j’étais une journaliste kurde. C’est pourquoi j’ai choisi l’exil en France.

Sirin Seçkin

La voilà donc contrainte de mener une bataille sur plusieurs fronts à la fois : dans sa famille, avec un père opposé à ses études,  pour son statut de femme kurde et de journaliste dans le carcan des lois de l’État turc. « Grandir sur ces terres fertiles du Moyen-Orient a un prix, et je m’en suis rendue compte dès ma première insulte à l’école primaire. Ce n’est pas mon apparence physique qui m’a différenciée des autres, mais mon langage et ma culture. Ma langue était différente, et on m’a traitée de terroriste. »

Ce que décrit Sirin Seçkin, c’est le vécu quotidien des Kurdes vivant en Turquie depuis des décennies : une langue marginalisée, discriminée, opprimée. Elle-même parle kurde mais ne sait pas l’écrire. C’est le cas de la majorité des jeunes Kurdes qui grandissent en Turquie.

Devenue enfin journaliste, elle décide de retourner dans sa ville natale pour y faire des reportages. Les habitants refusent d’être interviewés en langue kurde, par peur des représailles. Elle fait également du bénévolat pour un journal kurde, malgré les risques. 

Sirin Seçkin n’exerce son métier que depuis 3 ans quand son père commence à recevoir des menaces qui lui enjoignent de la faire cesser. Il lui ordonne aussitôt d’arrêter. « Ce que j’ai refusé sans réfléchir, confie-t-elle. Je ne voulais pas être une femme au foyer. Mais je ne voulais pas non plus être tuée ou arrêtée parce que je suis une journaliste kurde. C’est pour ça que j’ai choisi l’exil, en France. »

Aujourd’hui, pour Sirin, le simple fait d’être en France et de continuer à exercer son métier est une forme de résistance. « J’ai grandi sur des terres où le sang coule à flots, là où ceux qui résistent sans jamais céder sont tués, mais se multiplient. Je n’ai ni le caractère de quelqu’un qui abandonne, ni l’intention d’effacer ce que j’ai vécu pour me fondre dans la banalité. J’ai eu ma révolte féministe contre ma petite famille-État, et ma révolte contre le grand État (la République de Turquie) contre le déni de mon identité et les traitements inhumains qui en découlaient. »

Il existe un proverbe kurde : « Berxwedan jîyane », la résistance, c’est la vie. « Comme le bouquetin kurde, cet animal têtu des montagnes qui symbolise mon peuple. » La profession de foi d’une femme qui a toujours son esprit libre.

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