Photo de Mahmood Arib (crédit photo : Afshin Mirzaie)
Connu sous son nom d’artiste Hamed Arib, Mahmood Arib menait une carrière de photojournaliste et de réalisateur reconnue en Iran. Grâce à son appareil, il donne à voir l’expression silencieuse d’un peuple privé de parole mais profondément vivant. Son travail a été brutalement interrompue par l’exil, le prix à payer pour avoir créé librement.
Par Raphaël BONNET
Tout, dans son parcours, le prédisposait à résister. Il naît l’année symbolique de 1979, dans la ville progressiste de Rasht, au nord de l’Iran. Il grandit dans une famille d’intellectuels restée à l’écart de la mouvance islamique. Sa mère est féministe, son père tailleur pour femmes. Ouverts d’esprit et non-croyants – dans un pays où l’athéisme est passible de mort – ses parents lui apprennent très tôt à maîtriser les apparences en public.
À 14 ans, son grand frère lui offre un Zenit, un appareil photo russe, avec lequel il découvre sa vocation. Dès le début, il braque son objectif vers le vivant, les hommes et la nature, deux sujets qui travaillera tout au long de son œuvre. Au lycée il entame une formation cinématographique pour vivre de sa passion.
À sa sortie, il rejoint la télévision provinciale de Guilan comme photojournaliste et vidéaste. Il ajoute toujours une approche artistique à son travail. Quatre ans plus tard, il intègre la télévision nationale à Téhéran. Il commence alors à traiter des sujets de société. De cette période naît Et Dieu créa l’enfant, un documentaire consacré à l’exploitation des jeunes Afghans en Iran, récompensé par plusieurs prix nationaux et internationaux.
Bien que les sujets qu’il traite sont restreints, ils lui suffisent pour exprimer ses critiques du pouvoir. Il propose des projets comme le travail des femmes en Iran ou la constitution iranienne.
En parallèle, Mahmood monte successivement deux ateliers de photographie. Bravant les interdits au nom de l’art, il organise des équipes mixtes.
« Je voulais partager cette opportunité avec d’autres personnes, peu importe leur sexe. » Mais cette liberté artistique est de courte durée.
« Après l’élection de Mahmoud Ahmadinejad comme président en 2005, explique-t-il, l’atmosphère a vraiment changé. On n’acceptait plus aucun de mes projets et on hésitait à me laisser traiter des sujets imposés par à la télévision. Le gouvernement était encore plus conservateur que le précédent et n’acceptait pas la critique. La télévision ne prenait donc pas le risque de me laisser travailler sur des sujets qui interrogent ses actions. »
Cette même année, il accepte, malgré les risques, plusieurs distinctions internationales, notamment celles de l’Association internationale de photographie de Los Angeles et de l’Association internationale des critiques de photographie (États-Unis), pour son cliché Deuil. Son exil est acté.
Photo de Mahmood Arib (crédit : Koorosh Ranjbar)
Car son travail artistique attire alors l’attention des autorités iraniennes. Il est convoqué et interrogé par un agent des gardiens de la révolution sur ses activités et ses liens avec l’étranger. C’est le début de dix-sept années d’interrogatoires répétés.
Parfois convoqué pour le jour même, très souvent sous la menace, il répond chaque fois aux mêmes questions : liens avec les médias étrangers, activités artistiques, relations personnelles, opinions politiques. Il est même menacé d’être accusé d’espionnage, un crime passible de la peine de mort.
Son engagement lors des manifestations anti-corruption de 2009 à Rasht aggrave encore sa situation. Malgré les risques pour les opposants politiques, il couvre la campagne électorale de Mir-Hossein Mousavi. Lors d’un rassemblement, il est violemment arrêté et emprisonné. Les conditions de détention sont inhumaines : privation de nourriture, espace restreint. Son meilleur ami, détenu à Kahrizak, est torturé puis tué.
À sa libération il perd son emploi à l’atelier d’art de Guilan. Il réalise un dernier documentaire pour la télévision nationale sur la pollution des rivières et les atteintes à la liberté d’expression par l’Etat. Le régime en censure un quart. Face à ces restrictions, il continue de créer clandestinement. Ses films les plus critiques restent privés ou sont diffusés confidentiellement, par crainte de repré
La répression s’intensifie encore, confie-t-il.
« Les deux deniers interrogatoires que j’ai subis en juin et en septembre 2024 ne respectaient plus aucune règle. On m’a bandé les yeux dès mon arrivée. On m’a ensuite emmené dans une salle et assis les genoux collés au mur. L’avant dernier interrogatoire a duré plus de sept heures. Le dernier a duré entre huit et neuf heures. Ils étaient très durs car les agents étaient violents. Je ne pouvais pas bouger sinon ils me frappaient. »
N’ayant plus aucune de liberté artistique ni politique et craignant pour sa vie en Iran, dès sa sortie, il demande et obtient un visa pour la France auprès de l’ambassade française de Téhéran. C’est là qu’il vit dorénavant en tant que réfugié. Son existence est aujourd’hui en suspens, à l’image de son film éponyme Bubble, récit phrophétique d’un exilé qui espère retrouver les siens.
Les pressions exercées par le pouvoir iranien ne sont pas venues à bout de l’œuvre de celui qui a bravé les frontières idéologiques pour décrocher 34 prix internationaux et 3 nominations cinématographiques.
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