Congo, le viol est devenu banal : Chouchou Namegabe à l’Oeil de l’exilé

[Propos recueillis par Larbi GRAÏNE]

Mme Chouchou Namegabe qui se définit comme journaliste « formée sur le tas » se bat depuis des années pour mettre fin au viol des femmes en République démocratique du Congo (RDC). Elle a crée 26 clubs radiophoniques pour initier les femmes rurales au journalisme radio à même de leur permettre de répercuter la voix des victimes. Elle dénonce le silence des médias internationaux sur cette question. Nous l’avons rencontrée à Bordeaux lors de la cérémonie de la remise du prix Albert Londres le 12 mai dernier. Entretien.

Photo par afemsk.blogspot.fr
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L’Œil de l’exilé – Vous dénoncez le viol sur les femmes utilisé comme arme de guerre, selon vous qui en sont les auteurs ?

Dans la majorité des cas, les viols sont commis par les FDLR (Forces démocratiques et de libération du Rwanda). Ces troupes sont celles-là mêmes qui avaient commis le génocide du Rwanda. Elles avaient été débarquées au Congo avec armes et munitions avec la bénédiction de la communauté internationale. Ceux qui usent de violence comme arme de guerre contre les femmes ont des idées derrière la tête : pousser la population à quitter les endroits qui regorgent de minerais ou qui renferment des terres fertiles. Derrière cette extermination par le viol de toute une communauté, il y a une cause économique profonde.
Les guerres sont connues comme étant des moments où explosent les viols, est-ce à dire que dans votre pays ces viols présentent quelque chose de spécifique ?
Absolument. Il ne s’agit pas seulement de viol. Si c’était du viol uniquement on n’aurait pas eu recours à la destruction du vagin de la femme. Au début, je pensais que les militaires commettaient ces viols pour assouvir un désir sexuel comme cela arrive en période de guerre, mais ce n’est pas le cas. Les témoignages que nous recueillons sont horribles. Les violences s’accompagnent d’atrocités à premières vues incompréhensibles. On procède de la sorte, pas pour tuer. Après avoir commis leur forfait, les soldats introduisent des branches d’arbre dans le vagin de ces femmes jusqu’à les faire hurler de douleur, ils y introduisent aussi de l’essence et mettent le feu jusqu’à brûler l’utérus. Ensuite ils éteignent le feu avant de laisser leurs victimes se tortiller dans leurs blessures. Le viol est utilisé comme technique de stérilisation pour détruire l’origine même de la vie, on va jusqu’à boucher l’orifice par lequel l’enfant vient à la vie. Des mères de familles de trois ou quatre enfants ont subi le même sort. Pis, elles voient leurs gosses abattus, découpés en morceaux avant d’être obligée d’en manger la chair. Ces actes abjects visent à punir par le biais des femmes les futures générations. On viole même les bébés. Une petite fille qui vient de naître, qui ne connait même pas ce qu’est la vie, on l’a détruit. C’est ignoble, incompréhensible. Et cela dure depuis 20 ans. Des milliers de femmes ont subi ces viols. D’après les dernières statistiques officielles, en moyenne quatre femmes par jour subissent des agressions sexuelles. Vous savez, il n’y a pas d’établissements psychiatriques à même de prendre en charge ces victimes et je me demande quel sera l’avenir de cette population.
Que font les autorités face à ces énormités ?
Les autorités disent qu’elles sont conscientes du problème. Mais la population n’est pas protégée. Il y a plusieurs groupes armés qui opèrent à l’est de la république démocratique du Congo (RDC, NDLR). On en a identifié 36 à peu près. Parmi eux, il y a des groupes armés étrangers et des milices locales qui font la même chose à cause de l’impunité. Mais la majorité de cas de viol, est le fait des groupes armés étrangers. Tout le monde se tait, c’est une question taboue, même si les victimes commencent à parler, à dénoncer en faisant du bruit dans les médias. Il y a une grande banalisation qui s’est installée autour de la question. Finalement au Congo, ce n’est plus considéré comme un crime. A cause de l’impunité, les civils imitent désormais les groupes armés et en viennent à perpétrer la même violence. Pourtant la grande force des Nations-unis dépêchée au Congo (l’ancienne Monuc, rebaptisée Monusco (Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo, NDLR) avait en 2010 un effectif de 17 000 hommes. Je ne comprends pas comment cette grande force si bien équipée et si professionnelle, si je puis dire, n’a pas su arrêter ce fléau.

Qu’en est-il de la police et des services de sécurité congolais ?
Comme vous le savez, il y a eu à l’est de la république démocratique du Congo plusieurs guerres à répétition, les rebelles avaient occupé des territoires, ce qui a fait que le pays avait été coupé en plusieurs morceaux. Il y a eu des moments où les autorités ont perdu le contrôle de la région orientale du Congo à cause de cette occupation. Des armées étrangères s’y déployaient dont la rwandaise, l’ougandaise, la burundaise, etc. Au final, la guerre au Congo a impliqué 11 pays, qui sont en fait tous les pays limitrophes. Il y a des territoires qui sont contrôlés par des milices, la police et l’armée n’y sont pas présentes, c’est pourquoi la population est vouée à son triste sort. Elle n’a personne pour la protéger. S’y ajoute le fait que l’armée congolaise est constituée d’un mélange d’éléments divers venus de partout. Il y a eu brassage, mixage, et intégration des rebelles et des violeurs d’hier, tous ces gens perpétuent ces crimes.

Vous avez donc créé une association qui regroupe les femmes des médias pour briser l’omerta qui pèse sur ces violations des droits humains…
Oui, nous avons conscience cependant que nous ne pouvons faire le travail du gouvernement. Notre rôle est de faire passer l’information. En tant que journaliste, on dispose de ce pouvoir. On a réfléchi à comment faire bénéficier ce pouvoir aux femmes pour faire entendre leurs voix. On leur a donné la parole et tendu le micro. Nous sommes toutes des journalistes formées sur le tas, faute d’école de formation en journalisme viables et professionnelles. On développe cependant des techniques de formation et de renforcement de nos capacités entre nous-mêmes. On profite des opportunités qui se présentent. Au cas où des journalistes sont de passage, nous organisons avec eux des stages au profit de nos journalistes apprenties. Nous travaillons surtout avec des femmes vivant en milieu rural car c’est à ce niveau qu’il y a beaucoup de problèmes. Notre objectif est de faire d’elles les porte-voix des victimes, et de leur faire jouer le rôle de relais auprès des autres femmes. Elles sont regroupées dans des noyaux clubs d’écoute, et elles reçoivent des cours sur toutes les thématiques possibles comme le journalisme, les droits humains, la démographie, la bonne gouvernance. La première chose qu’on a faite pour elles, c’est leur faciliter l’accès à l’information. On s’était rendu compte que la radio était l’apanage de l’homme. Les femmes n’y avaient pas le droit. Nous les avons dotées d’un poste récepteur car une personne informée n’est pas d’un même niveau qu’une personne qui ne l’est pas. Aujourd’hui ces femmes peuvent approcher les autorités. Elles partagent l’information, écoutent, échangent avec les autres.

Pourquoi avoir choisi la radio ?
C’est l’unique moyen que nous avons là-bas. La presse écrite n’y est pas très développée, vu que la majorité de la population est analphabète, il y a plus de 80 % de gens illettrés. Nous produisons des émissions radio, et nous payons pour qu’elles soient diffusées, c’est la voix des femmes que nous portons très loin.

Vous avez souligné l’aspect programmé, planifié de ces violences sur les femmes, à qui exactement vous faites allusion ?
Je pense que la responsabilité des pays voisins et des grandes compagnies est engagée. Vous pouvez vérifier sur internet en allant sur la bourse des matières premières, le Rwanda était le premier exportateur du coltan, lequel est le minerai qui sert à la fabrication des composants électroniques, notamment dans la téléphonie. Ils utilisent le viol comme arme de guerre afin de décimer toute une communauté et s’accaparer des ressources minières que renferme son territoire. Il y a un rapport qui a été publié par les experts des nations-unies qui détaille l’identité de ces compagnies. Cela dit, je me demande pourquoi les médias internationaux se murent dans le silence. Ils n’évoquent plus ce fléau qui détruit le Congo, alors qu’il s’agit d’un génocide planifié. Le viol a été décrété par l’ONU comme un crime contre l’Humanité. Plusieurs résolutions sur la lutte contre les sévices sexuels ont été adoptées par l’organisme onusien. Mais on peut regretter le fait qu’elles ne soient pas contraignantes. Malheureusement, on ne voit aucune action venir arrêter tout cela. Si les médias en parlaient, si une documentation importante se constituait là-dessus, on s’attaquerait à la vraie cause, car il faut une investigation sérieuse, bien fouillée, à même de changer les politiques.

Larbi Graine

Larbi GRAÏNE est un journaliste algérien qui a exercé dans plusieurs titres de la presse écrite en Algérie. Il est titulaire d’un DEA en littératures francophones et d’une maîtrise en Histoire et Sciences Sociales.

En 2010, Larbi GRAÏNE a publié chez l’Harmattan un livre sur le syndicalisme autonome en Algérie, intitulé "Naufrage de la fonction publique et défi syndical". Accueilli par la Maison des Journalistes en 2014, il vit depuis en France.

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