Shilan Sakezi de dos face à un dessin mural à la Maison des journalistes – crédit photo Lou Puel
D’un petit village kurde en Iran à la Maison des journaliste à Paris, Shilan Sakezi a connu des nombreuses vies — tisseuse de tapis, étudiante, journaliste, militante — qui ont fait d’elle une femme libre
Par Lou Puel
Ni son maquillage délicat, ni sa coiffure soignée, ni son élégante parure de pierres vertes ne laissent deviner le parcours de Shilan Sakezi. Pourtant, l’élastique qu’elle noue, serre et desserre entre ses doigts lorsqu’elle fait le récit de sa vie témoigne des séquelles d’un combat que l’on ne peut laisser derrière soi.
Née en 1985 dans la ville de Saqqez, dans le Rojhelat, la région kurde de l’Iran, Shilan Sakezi travaille dès ses 6 ans. Elle tisse des tapis. Un début de parcours bien loin du journalisme. Des années plus tard, au moment de fuir l’Iran, les autorités peineront à relever ses empreintes digitales. Le tissage, travail minutieux et répétitif, a usé le bout de ses doigts.
Au Rojhelat, la parole est étroitement surveillée. Au sein même de sa famille, elle ne parle pas de ses ambitions ni de son désir de raconter ce qu’elle observe. C’est en 2005 qu’elle prend conscience qu’elle ne peut plus rester silencieuse. Sous les yeux du monde entier, le peuple Kurde d’Irak est réprimé.
Elle a alors 20 ans et elle est étudiante à l’Université internationale de Qazvin. Aux côtés de ses camarades, elle fait ses premiers pas dans le journalisme. Ce groupe d’étudiants kurdes publie un magazine trimestriel intitulé Jiyar, qui signifie « culture » en kurde.
C’est à ce moment que débute, pour l’aspirante journaliste, une vie de pression, de menaces constantes et d’accusations criminelles.
Dès le début, ses travaux journalistiques dénoncent les dérives de la société iranienne. « J’ai conçu le journalisme comme la quête de la vérité, la défense des droits de l’homme et la responsabilité de faire entendre la voix de ceux qui ne peuvent pas s’exprimer eux-mêmes », a-t-elle confié. Elle a notamment écrit des articles sur les travailleuses du sexe, sur les droits des enfants, sur les personnes marginalisées ou sur les problèmes du peuple kurde
Plus tard, elle devient fondatrice, éditrice et rédactrice en chef du magazine Jilwan [Le gardien du feu… Ndlr] . Un nom lourd de sens pour elle : « J’ai choisi ce nom car il reflétait ma conviction quant à la responsabilité du journalisme : la vérité est comme une flamme qu’il faut protéger, sous peine de la voir s’éteindre. »
Malgré la censure très sévère sous Hassan Rouhani, président de la république islamique de 2013 à 2021, son magazine survit pendant huit ans. Huit années durant lesquelles seulement 10 numéros seront publiés. A cause de la répression, Shilan Sakezi publiera ses travaux sous un faux nom.
Être une femme journaliste en Iran est un combat de chaque instant. RSF place d’ailleurs le pays parmi les plus répressifs du monde en matière de liberté de la presse. Shilan Sakezi en garde le souvenir d’une menace omniprésente : « Elle affectait tous les aspects de ma vie et a profondément bouleversé mon avenir, tant personnel que professionnel. »
« La seule façon pour moi de préserver mon indépendance professionnelle, mon intégrité personnelle et ma sécurité était de quitter mon pays » Shilan Sakezi
Au-delà de son engagement journalistique, Shilan Sakezi est une femme de savoir, profondément attachée à la poursuite de ses études. Elle s’est engagée dans un doctorat traitant des conséquences destructrices de la construction de barrages par la Turquie dans les bassins du Tigre et de l’Euphrate. Sa thèse analyse les impacts environnementaux, sociaux, culturels, économiques et politiques de ces barrages dans les régions kurdes.
Pour elle, ce diplôme n’est pas seulement une réussite académique, il représente l’aboutissement d’un parcours universitaire longtemps empêché. Du fait des répressions, elle est emprisonnée à trois reprises entre 2019 et 2025. Il lui faudra dix ans pour soutenir sa thèse et finir son doctorat.
A ce moment du récit, son regard se perd dans le vide. Elle se redresse. La larme qui coule le long de son visage est aussitôt balayée. Elle revient alors sur sa première détention, en 2019, par les forces de l’ordre iraniennes.
À la sortie de la faculté, lors d’une manifestation, Shilan Sakezi aperçoit un enfant au sol. Elle sort son téléphone pour documenter le chaos qui l’entoure. Ce n’est pas un simple réflexe professionnel. Pour elle, le téléphone est « sa première arme ».Dans l’agitation de la foule qui tente de fuir les gaz qui s’échappent des grenades , elle perd son téléphone. Les autorités le récupèrent, y découvrent tout son travail. Le lendemain, elle et son frère sont arrêtés. Lui, militaire, est relâché. Elle est emprisonnée et torturée.
Sa dernière détention, en décembre 2025, la marquera tout particulièrement. La violence n’était pas physique mais morale. Elle a été contrainte d’abandonner celle qu’elle est. Pendant trois jours, elle est soumise à une intense pression psychologique. Pour obtenir sa liberté, elle est contrainte de révéler l’identité de ses collègues recherchés et de s’engager à continuer.
Libérée, elle choisit de partir, de tout quitter plutôt que de trahir ses alliés et de devenir une informatrice pour les services de sécurité.« La seule façon pour moi de préserver mon indépendance professionnelle, mon intégrité personnelle et ma sécurité était de quitter mon pays », dit-elle, avec beaucoup de peine.
Aujourd’hui en France, Shilan Sakezi regarde son parcours sans aucun regret. Face à son reflet dans le miroir, elle est fière de la femme qu’elle est devenue, fière d’avoir laissé derrière elle celle qui était contrainte de se trahir.
Elle a pour ambition de continuer son combat, notamment pour le droit des femmes. Elle affirme avec conviction qu’il est essentiel de contribuer à un « après Mahsa Amini ». Mahsa Amini, dont le décès a initié le mouvement « Femme, Vie, Liberté », a grandi dans la même ville que Shilan Sakezi et est devenue une figure majeure en Iran. Pour Shilan Sakezi, il est essentiel de ne jamais arrêter de parler des droits des femmes du monde entier.
Elle doit cependant rester prudente. Mais si elle poursuit son combat en restant cachée, elle se tient droite et regarde vers l’horizon de la liberté.
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