Sirin Seçkin à Paris/ Photos :Tawfiq Sediqi

Dans ce texte, Sirin Seçkin retrace son parcours et son vécu de journaliste kurde en Turquie. Un pays où cette minorité fait face à la répression du gouvernement depuis le début du XXe siècle.

 

Par Sirin Secki

Tout est arrivé si vite, si brutalement, que je ne savais plus vers quoi courir ni comment rattraper le temps. Un jour, il m’a fallu tout abandonner et recommencer à zéro. Comme un enfant qui apprend à marcher une seconde fois.

Survivre avec quelques gestes, des expressions du visage et un anglais maladroit n’a rien de simple. On ne quitte pas seulement un pays, on laisse aussi une partie de soi derrière soi. Se reconstruire, apprendre une nouvelle langue, se créer une nouvelle mémoire, une nouvelle façon d’exister… c’est comme une seconde naissance, douloureuse mais nécessaire.

J’ai toujours été l’Autre.

D’abord parce que j’étais kurde en Turquie. Ensuite parce que j’étais une femme dans une société où le poids du patriarcat façonne encore les destins. Là où d’autres commencent leur vie à partir de zéro, j’ai commencé avec des dettes invisibles. Ma seule richesse était peut-être cette curiosité insatiable qui me poussait à chercher des réponses dans les livres.

J’ai découvert ma première altérité à l’école primaire. C’était dans la cour d’une école d’Ankara. Pendant la récréation, je plaisantais avec des camarades lorsqu’un enfant s’est soudain retourné vers moi et a crié :

« Terroriste ! »

Puis il s’est enfui.

Tous les regards se sont posés sur moi. Ma seule différence était ma langue. J’étais pétrifiée. Que voulait dire ce mot ? Je comprenais seulement qu’il était chargé de quelque chose de mauvais. Mais pourquoi moi ? Je suis allée en courant voir mon institutrice.

— Madame, qu’est-ce que ça veut dire, « terroriste » ?

Elle m’a demandé qui m’avait dit cela.

Je n’ai pas répondu.

— Je ne l’ai pas vu, il est parti… Mais pouvez-vous m’expliquer ?

— Ce sont des personnes appartenant à un petit groupe, a-t-elle commencé.

Je l’ai interrompue en souriant :

— Pourtant, à Batman [ville à majorité kurde du Sud-Est de la Turquie, NDLR…], tout le monde parle kurde. Nous ne sommes pas un petit groupe.

Alors elle a ajouté :

— Ce sont des gens qui font du mal aux autres.

Je lui ai répondu, avec toute la simplicité d’une enfant :

— Mais nous ne faisons de mal à personne.

Je me souviens encore de ma conclusion : « Alors nous ne sommes pas des terroristes. »

Aujourd’hui encore, je me souviens surtout de ce qu’elle n’a pas dit :

« Non, toi tu ne l’es pas. »

Elle est restée silencieuse. Peut-être surprise. Peut-être démunie. Mais parfois, le silence d’un adulte devient le poids qu’un enfant porte toute sa vie.

À partir de ce jour-là, je me suis mise à chercher chaque jour des preuves de mon innocence. Je me disais : « Je ressemble à Atatürk1. Je suis blonde, j’ai la peau claire. Les yeux de mon frère sont colorés comme ceux de ma grand-mère… Est-ce qu’Atatürk aussi serait un terroriste ? » Avec ma logique d’enfant, j’essayais de comprendre un monde qui refusait de me comprendre. Ma seule différence était que je parlais kurde.

Un enfant ne peut pas inventer seul un mot comme « terroriste ». Il l’avait entendu chez lui. Il l’avait appris dans les médias. Aujourd’hui, j’en suis convaincue : s’il avait connu les Kurdes autrement qu’à travers les récits construits par les médias et le discours dominant, il ne m’aurait jamais regardée ainsi.

Les enfants ne naissent pas avec la haine. La haine s’apprend. Elle grandit là où un système décide qui mérite d’être vu, entendu ou craint.

Cette histoire est la mienne.

Mais elle n’est pas seulement la mienne. Lorsqu’elle était petite, ma mère est un jour tombée dans la cour de l’école primaire et s’est écorché le genou. En pleurant, elle a essayé d’expliquer sa douleur en kurde. Son institutrice l’a giflée. « Parle turc », lui a-t-elle intimé. La douleur de la gifle l’a fait pleurer encore davantage. Elle en a reçu une seconde.

Des années plus tard, ma mère me disait : « Devais-je pleurer pour mon genou ou pour la violence de cette gifle ? » Parfois, une gifle ne chasse pas seulement un enfant de l’école. Elle lui vole une partie de son enfance.

Pendant des décennies, des milliers de Kurdes ont porté des blessures semblables. Chaque famille kurde possède une histoire où un enfant découvre, pour la première fois, qu’il est considéré comme « l’autre ».

On disait qu’il fallait sauver l’unité du pays. Pourtant, parler kurde n’a jamais divisé un pays. Mais cela a souvent divisé les cœurs. Malgré tout, des millions de Kurdes ont continué à transmettre leur langue maternelle, génération après génération.

C’est aussi pour cela que j’ai choisi le journalisme. Le jour où j’ai compris la puissance des médias sur les consciences, j’ai décidé de devenir, au cœur même du système, le bourdonnement impossible à faire taire. Je voulais exister. Faire entendre la voix d’une femme kurde. Raconter mon peuple, sa culture, ses douleurs et sa dignité.

Mais la vie a dessiné un autre chemin. Les poursuites, les accusations et les pièges politiques m’ont finalement conduite en France. Un soir, alors que j’écrivais simplement dans mon petit agenda ce que je ferais le lendemain, je me suis retrouvée à Paris.

Mon sac était rempli de douleur. Mais il restait encore de la place pour l’espérance. J’en suis convaincue. Les enfants de la Mésopotamie finiront par connaître des jours de lumière.

Lorsque je suis arrivée à Paris, j’avais peur. Mais j’avais aussi de l’espoir. La peur venait d’une langue que je ne connaissais pas. L’espoir venait du simple fait que je respirais encore.

La Maison des journalistes n’a pas seulement été un toit. Elle a été un refuge. Parfois, il suffit d’un endroit où l’on se sent enfin en sécurité pour recommencer à écrire. Parfois, entendre « tu n’es pas seule » suffit à rendre les mots à une journaliste. Ici, je n’ai pas seulement trouvé un lit. J’ai retrouvé un souffle. Un peu de force.

Un peu de foi.

Paris est une ville exigeante. L’exil l’est encore davantage. Mais tant qu’il reste des mots vivants dans un cœur, aucun exil n’est définitif.

Pour moi, le journalisme n’est pas un métier. C’est une manière de marcher aux côtés de la vérité. Notre fardeau est lourd. Mais notre conscience l’est davantage. Nous sommes toujours là. Vivantes.

Et tant que nous vivons, il reste une possibilité de transformer le monde.

Nous grandirons ensemble.

Nous nous soutiendrons.

Nous ne sommes pas seules.

Car nous ne portons pas seulement nos blessures.

Nous portons aussi l’espérance.

Si je raconte cette histoire aujourd’hui, ce n’est pas seulement pour parler de la douleur. C’est pour que l’on voie aussi qu’une femme kurde peut être porteuse d’avenir, messagère d’espérance. Comme la première tulipe inversée2 qui éclot après un hiver interminable.

J’y crois.

Je termine avec ces mots qui, depuis des générations, donnent de la force à mon peuple :

Jin, jiyan, azadî. Femme, vie, liberté

 
(1) Mustafa Kemal Ataturk est le premier président de la République de Turquie. Il est considéré comme le père de la Turquie moderne et laïque.
(2) La tulipe inversée (« Fritillaria imperialis » ou « fritillaria imperalis ») nait dans les montagnes du Kurdistan. Dès le début du mois de mai, la tulipe inversée ouvre ses grandes fleurs en forme de cloche couronnées par une tête feuillue.

La tulipe inversée habille les montagnes du Kurdistan