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Cameroun : Du « Piment sur les Lèvres » mais une voix en prison

Arrêté en janvier dernier, le rappeur et activiste Valsero et son ami Amente font partie des 500 prisonniers politiques dans les geôles camerounaises arrêtés en ce début d’année. Laurène Lepeytre, réalisatrice indépendante française, a suivi le rappeur de 2014 à 2015 pour son documentaire « Du Piment sur les Lèvres ». Aujourd’hui, elle se mobilise de nouveau au côté des associations de défense des droits de l’Homme pour exiger sa libération. Le 20 août, sept mois après son arrestation, la date de son procès est enfin tombée : Valsero comparaîtra le 6 septembre devant un tribunal militaire et risque maintenant la peine de mort.

Laurène Lepeytre : documentariste du monde

Ancienne rédactrice en chef de l’Œil de l’Exilé (devenu l’Œil de la MDJ), Laurène Lepeytre est depuis 2009 documentariste indépendante.

Dans ses films, elle dépeint les sociétés évoquant l’exil, les religions, les hommes, la place des femmes, leurs combats. Son objectif, souvent tourné vers l’Afrique, laisse la parole à ses personnages et s’efface afin de laisser apparaître d’autres réalités.

Lors d’un voyage au Cameroun en 2012, Laurène fait la connaissance du rappeur Valsero qui lutte pour la jeunesse et rappe ses difficultés en tant qu’artiste engagé au Cameroun tout en évitant la censure.

Depuis plus de vingt ans, Valsero chante sa colère des gouvernants camerounais et interpelle Paul Biya, le président au Cameroun, au pouvoir depuis 1982 et plus ancien dirigeant (hors monarchie) en place dans le monde. Ses chansons depuis mises sur le Net ont connu un grand succès.

Claire référence à Fela, icône de la contestation populaire au Nigeria, le « Zombie » de Valsero n’est plus la personnification d’une junte militaire aveugle, mais celle d’un peuple endormi incapable de se soulever.

Après un appel à financement sur Internet achevé en septembre 2014, Laurène Lepeytre se lance dans ce nouveau projet de documentaire.

Avec l’aide de quelques amis camerounais. elle passe deux mois à filmer la capitale Yaoundé, les discussions politiques, l’évangélisme, le franc-parler de Valsero.

« Les benskineurs (motos taxi camerounais) venaient souvent à notre rencontre, certains sont payés pour prêter une oreille à ce qui se passe en ville et le remonter aux renseignements. On a eu une fois une fois un problème avec l’un d’eux, on a partagé une bière avec lui et ça s’est finalement bien terminé. »

Le documentaire a été tourné en grande partie sans autorisation, Laurène a dû ruser pour rester discrète sur ce qu’elle faisait au Cameroun: « J’ai demandé à un ami camerounais de me tourner des plans dans les rues de Yaoundé. Des policiers l’ont arrêté, mais comme il n’avait rien de suspect, ils l’ont rapidement relâché.« 

Finalement, le tournage s’est terminé sans complication. Début 2015, le documentaire paraît et fait le tour des festivals, Laurène obtient une diffusion télé en Nouvelle-Calédonie.

À l’approche de nouvelles élections, Valsero décide de s’engager dans la politique de son pays. Au départ militant du CRAC (Croire au Cameroun), le parti décide finalement de ne pas participer aux élections, Valsero s’engage alors avec son association ‘Our Destiny’ au côté du MRC (Mouvement pour la Renaissance du Cameroun) avec à sa tête Maurice Kamto.

« Ça a été très mal vu par certains Camerounais qui ont vu ça comme une trahison. Pour beaucoup, politique riment davantage avec corruption que solution » raconte Laurène.

Valsero rappeur en prison se bat pour la démocratie

Crédit : Facebook Our Destiny – Avril 2018

Octobre 2018, le candidat sortant, Paul Biya brigue un nouveau mandat. Mais après une victoire sans surprise, le Cameroun se retrouve secoué par l’opposition qui ne reconnaît pas le résultat officiel. S’ensuivent de nombreuses manifestations de l’opposition entre décembre et février qui se solderont par près de 500 arrestations suivit de peine de prison.

La prison centrale de Kondengui: l’Enfer au Cameroun

Parmi ces détenus, 130 n’ont pas de date de sortie et risqueraient la peine de mort sur la base de huit chefs d’accusation : « hostilité à la patrie, incitation à l’insurrection, rébellion en groupe, insurrection, attroupement, trouble à l’ordre public, association de malfaiteurs, complicité ».

C’est le cas notamment de Valsero qui est arrêté en marge d’une manifestation de l’opposition le 26 janvier avec son ami ingénieur du son Amente. Tous ont été déférés à la prison de Kondengui dans la capitale Yaoundé. Prévue pour accueillir 1.500 détenus, cette prison en accueillerait en réalité entre 5.000 et 6.000.

En mars, Laurène Lepeytre décide alors de diffuser en accès libre son documentaire « Du Piment sur les Lèvres » sur YouTube pour sensibiliser sur le sort de Valsero. Elle participe activement au collectif « FreeValsero » et lance une cagnotte pour fournir à Amente, condamné à 12 mois de prisons, une cellule plus décente.

Dans la nuit du 22 au 23 juillet 2019, une mutinerie éclate dans la prison centrale de Kondengui où sont enfermés Valsero, Amente et le chef de file du MRC. Cette mutinerie se déroule dans un quartier où sont regroupés les militants indépendantistes anglophones, Valsero et Maurice Kemto sont eux enfermés dans un autre quartier de haute sécurité.

Sur Facebook, des lives tournés par les détenus de la minorité anglophone du pays qui ont lancé l’émeute témoignent de la situation. Près d’une dizaine de coups de feu ont été entendu selon les témoins. Le bilan officiel fait état de deux blessés parmi les détenus mais RFI en dénombrerait six dont deux dans un état grave.

Le 20 août 2019, sept mois après son arrestation, la date de son procès est enfin tombée : Valsero comparaîtra le 6 septembre devant un tribunal militaire et risque maintenant la peine de mort.


Contacté par ses soutiens camerounais, Amnesty Internationale a lancé une pétition pour la libération de Valsero et des 130 autres détenus que vous pouvez trouver ici. Pour connaître l’issue du procès, vous pouvez suivre la page Facebook « FreeValsero ».

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Liberté de la presse au Cameroun, entre « fake news » et antiterrorisme

Classé 131 place sur 180 au classement mondial de la liberté de la presse, la liberté de l’information au Cameroun ne va pas en s’améliorant. L’incarcération politique demeure courante et l’autocensure des travailleurs de l’information omniprésente. La liberté de l’information au Cameroun ne se distingue pas beaucoup de ses voisins, le Nigeria et le Tchad, où l’on retrouve les mêmes tabous sur les sujets politiques liés au terrorisme ou aux malversations financières des puissants, en particulier durant le déroulement des récentes élections dans ces trois pays.

Si le Cameroun n’a pas vu d’assassinat de journaliste depuis plusieurs années, ce n’est pas le cas de son voisin centrafricain où les assassinats de journalistes étrangers sont encore réguliers, comme la Française Camille Lepage en 2014, ou en août 2018 pour trois journalistes russes.

Au sud, la Guinée Équatorial présente un contexte plus obscur pour la liberté de l’information. Les médias privés sont inexistants, le contrôle du pouvoir sur les médias est total et la censure généralisée.

L’antiterrorisme au Cameroun comme moyen de répression des journalistes

Depuis l’apparition au Cameroun d’une nouvelle législation antiterroriste en 2014, les journalistes camerounais se trouvent directement menacés comme n’importe quel autre justiciable.

En juillet 2015, Ahmed Abba, correspondant sur place de RFI était incarcéré, pour avoir enquêté d’un peu trop près sur l’activité du groupe terroriste Boko Haram. Il fut libéré après 876 jours de détention, des reports successifs de son procès et la menace de peine de mort par un tribunal militaire.

« Nous sommes en état de guerre. Et tous les États du monde en état de guerre ont des lois antiterroristes. En cela, le Cameroun n’innove pas. En France, aux États-Unis, vous avez des lois antiterroristes. (…) Les journalistes peuvent dire ce qu’ils veulent pourvu que ce soit conforme à la défense de nos institutions, de notre État, de notre gouvernement qui est aujourd’hui en guerre.« 
Issa Tchiroma-Bakary, précédent ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement camerounais, cité dans les colonnes de RFI.

Depuis 2019, ce sont les journalistes traitant la politique camerounaise qui sont particulièrement visés. Après sa victoire aux élections d’octobre 2018, Paul Biya entame, dans un contexte social troublé entre le manque de transparence des élections et les manifestations de l’opposition, un septième mandat depuis 1982.

En janvier, deux journalistes, Théodore Tchopa et David Eyengue, pour le quotidien national Le Jour étaient arrêtés tandis qu’ils couvraient une réunion de représentants politique de l’opposition.

René Emmanuel Sadi, le nouveau ministre de la Communication camerounaise, avait souhaité s’exprimer sur l’incident dans les colonnes de RFI, celui qui aurait pu représenter un renouveau, une meilleure considération pour les travailleurs de la presse reprend finalement la rhétorique sécuritaire très similaire à son prédécesseur.

« Les journalistes ne sont pas au-dessus des lois. Les deux journalistes n’ont certes pas commis des délits de presse, mais ce sont des citoyens qui ont participé à des manifestations non autorisées. Je peux vous garantir qu’ils passeront également à l’audition, devant les juridictions compétentes. »
Propos recueilli lors d’une interview à RFI.

Les réseaux sociaux comme nouveau terrain de lutte

L’accès des citoyens à l’information au Cameroun représente également un problème majeur dans le pays. Si le pouvoir n’applique pas de blocage spécifique pour certains sites et services de communication ou de diffusion, le pays est coutumier des coupure totales des réseaux internet.

Ces coupures ont visé spécifiquement les régions anglophones du pays pour des durées qui ont pu atteindre 93 jours successifs en 2017.

Comme beaucoup de pays en développement du monde, les réseaux sociaux se sont imposés de façon brutale. Le Cameroun est un des pays d’Afrique à avoir connu un des plus forts taux de connectivité ces trois dernières années.

Le smartphone s’est démocratisé et les discours politiques ont trouver un écho nouveau via les réseaux sociaux. Une lutte de l’information s’est développé dans ce pays où les scandales politiques sont généralement étouffés par le pouvoir.

Dans le contexte de tension entre le pouvoir et la minorité anglophone du pays, le président Paul Biya a décidé de lancer une compagne de lutte contre les « fake news » sur Internet, justifiant encore une fois des persécutions de journalistes comme Mimi Mefo, arrêtée puis relâchée, en novembre 2018.

Le 27 juin, c’est un journaliste helvétique, Adrien Krause, qui a été agressé devant la résidence du président Biya en Suisse. Alors qu’il couvrait une manifestation d’opposants au président camerounais en séjour en Suisse, plusieurs individus appartenant au service d’ordre du président camerounais l’ont molesté et ont confisqué son matériel.

Adrien Krause put le récupérer sans perte de données, il a porté plainte par la suite mais avec peu d’espoir de suite juridique réelle, les gardes du corps présidentiel étant protégés, par l’immunité diplomatique.

Cependant, le président camerounais a dû écourter son séjour à Genève en raison des tensions avec Berne qui, par le biais de son ministre des affaires étrangères, a préféré lui conseiller le chemin du retour.

Renvoyé Spécial PJJ, les jeunes à la rencontre de deux journalistes de la MDJ. « Parler c’est offrir une possibilité de changement »

[Par Romane SALAHUN]

Le jeudi 20 octobre 2016, la Maison des journalistes (MDJ) a reçu entre ses murs, un groupe de visiteurs composé de jeunes et éducateurs de l’UEAJ de Combs-la-Ville en Seine-et-Marne, unité du service de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Présents dans le cadre du programme Renvoyé Spécial PJJ mis en place par la MDJ en janvier 2016, les jeunes ont pu rencontrer la rwandaise Maria Kuandika et le camerounais René Dassié, journalistes en exil de la Maison des journalistes.

René Dassié, journaliste camerounais en exil. Crédits photo : Lisa Viola ROSSI

René Dassié, journaliste camerounais en exil.
(Crédits photo : Lisa Viola ROSSI)

Réunis pendant plus de deux heures, les deux journalistes ont pu partager avec les jeunes et leurs éducateurs, leur parcours de vie, les risques liés à l’exercice de leur métier dans leur pays, et leur combat pour la vérité. Cette rencontre visait donc à sensibiliser les jeunes aux enjeux de la liberté d’expression, amener une ouverture sur le monde, et un questionnement sur notre rapport à l’information.

« Accepter les coups, en tirer du positif est quelque chose d’utile pour moi et les autres ».

C’est ce que répond René Dassié lorsque les visiteurs lui demandent comment il a pu se reconstruire. A travers son témoignage direct, ce journaliste camerounais de 44 ans cherche à faire prendre conscience aux jeunes les réalités de son métier de journaliste au Cameroun.

Pour appréhender son parcours d’exil,  il ouvre d’abord une fenêtre sur son pays. René Dassié nous indique que les valeurs démocratiques semblent avoir déserté le Cameroun gangrené par la corruption, les inégalités, et la violence d’Etat. Il partage avec les visiteurs son impuissance face au constat d’une situation désastreuse où les richesses sont accaparées par une élite au pouvoir, laissant dans la misère une population sous contrôle. Les failles dans la gestion du pays sont visibles dans les écoles, en ruine, où les élèves issus des familles les plus pauvres s’entassent dans la poussière. Le récit et les images de René viennent attiser la curiosité des jeunes sur la situation de leurs homologues camerounais. « C’est un vrai prof ? Ont-ils connu une vraie école ? ». Des questions qui se heurtent parfois au constat d’une réalité difficile et loin de la leur. «  Je devais chaque matin traverser la brousse pour me rendre à l’école, je connaissais l’heure par la position du soleil vu qu’il n’y avait pas de montre […] je tombais parfois nez-à-nez avec un serpent ». L’exotisme surprend, et fait parfois sourire la salle.  Les inégalités sont également visibles dans les infrastructures. Les grandes autoroutes, symboles de modernité, côtoient les chemins de boue inondés, rendant impossible l’acheminement des ressources. René Dassié nous parle également des prisons camerounaises où il a enquêté pour un reportage, et dans lesquelles il y a « 30 fois plus de prisonniers que ce qu’elles peuvent accueillir ». Les prisonniers sont entassés là, corps contre corps, sans ressources, victimes de maladies, de malnutrition, de déshydratation.

Photo prise clandestinement en décembre 2012 dans le quartier des hommes de la prison surpeuplée de Kondengui (Yaoundé), 4000 détenus pour 800 places. Crédits photo : D.R

Photo prise clandestinement en décembre 2012 dans le quartier des hommes de la prison surpeuplée de Kondengui (Yaoundé), 4000 détenus pour 800 places.
(Crédits photo : D.R)

Ce sont ces failles que, par son métier, René Dassié s’est attaché à dévoiler au péril de sa vie. Journaliste dans le journal privé Le Messager, René était spécialisé dans les questions liées à la sécurité, la police et l’armée. Son journal était très critique vis-à-vis du pouvoir, et avait vocation à faire bouger les lignes. Or dans un pays où la police est le bras armé de l’Etat et use de la violence pour faire respecter l’ordre, son métier devient un métier à risque.

Lors de sa première enquête, René couvrait un conflit meurtrier entre deux villages. Sur place, identifié comme journaliste d’opposition, il fut arrêté, tabassé. Mais comme il l’explique, il était « têtu ». Il continuera donc d’accomplir sa mission d’information malgré les risques. Au fil de ses enquêtes sur les exactions de l’armée et de la police, les persécutions se poursuivent : menaces téléphoniques, menaces physiques, accusations de fomenter un coup d’Etat. Si le danger physique est réel, la mort sociale l’est tout autant. Une propagande s’instaure alors pour jeter le discrédit sur cet individu et tous ceux qui l’approchent pour en faire des parias. « Si je répondais aux menaces, j’allais mourir ». Malgré tout René continue de poursuivre son devoir d’informer, de dévoiler la vérité. Une vérité de corruption, de violence, d’oppression qui gangrène le pouvoir en place.  Et puis un jour, la situation devient intolérable, et pousse au départ. Alors que René travaille sur la guerre des chefs dans l’armée, la pression psychologique et physique deviennent insupportables. Il décide donc de partir en laissant tout derrière lui. L’arrivée en France est difficile. Plus tard, René prendra connaissance de l’existence de la MDJ par Reporters sans Frontières. Il restera alors 6 mois à la Maison, apprenant le français, faisant les démarches de demande d’asile.

A ses côtés, se tient Maria Kuandika, journaliste rwandaise dont le parcours fait écho à celui de René Dassié. Résidente de la Maison des journalistes, elle se rappelle son arrivée en France le 6 juin 2016 et va à son tour raconter son parcours aux jeunes visiteurs attentifs.

 « Parler c’est offrir une possibilité de changement, une possibilité d’aide en révélant un problème. C’est donner une voix à ceux qui ne peuvent pas s’exprimer. »

Maria, jeune femme journaliste de 28 ans, se souvient de son arrivée en France il y a 6 mois. Avant d’être journaliste en exil, elle travaillait au sein de médias privés (radio et télévision) subventionnés par l’Etat rwandais.

Maria Kuandika, journaliste rwandaise, résidente de la MDJ (Crédits photo : Lisa Viola ROSSI)

Maria Kuandika, journaliste rwandaise, résidente de la MDJ (Crédits photo : Lisa Viola ROSSI)

Maria interpelle les visiteurs : « Que connaissez-vous du Rwanda ? ». « Le génocide ». Les références des visiteurs viennent des informations perçues de loin ou de l’univers cinématographique. Le film Hôtel Rwanda de Terry George sorti en 2005 traitant du génocide, est invoqué par l’un des jeunes. A ces bribes d’informations, Maria confronte son histoire. Elle indique qu’aujourd’hui le Rwanda tente de se reconstruire après le génocide de 1994, point culminant de la discrimination entre Hutus et Tutsis. Le président actuel, Paul Kagamé, occupe actuellement son troisième mandat. Même si le gouvernement en place affiche une volonté de modernisation, les défaillances dans la gestion du pays restent visibles. En effet, Maria décrit une fracture sociale profonde où les extrêmes se côtoient, entre individus vivants dans la misère, sans éducation et aide sanitaire, et une élite nécrosée par la corruption, cumulant les ressources et éduquée dans des écoles internationales.

Se donnant pour but de révéler ces fractures, Maria était journaliste spécialisée dans le domaine du social et de la santé. Elle partage alors avec les jeunes l’exercice de son métier en montrant un de ses reportages sur les conditions sanitaires terribles d’un village reculé du Rwanda. Ce reportage sur une population rurale, extrêmement pauvre et victime d’épidémies dévastatrices, révèle l’inexistante prise en charge du gouvernement. Cette vérité dérange donc le pouvoir qui se veut aujourd’hui être un modèle de modernité. La censure et les persécutions surviennent alors. Maria recevra des injures, des menaces téléphoniques, des pressions de licenciement auprès de sa rédaction. Les reportages seront parfois abandonnés, la rédaction étant poussée à l’autocensure. Or Maria ne veut pas refuser de dire ce qu’il y a à dire.

Elle questionne alors les visiteurs pour mettre des mots sur ce que l’on considère parfois comme un concept trop flou « c’est quoi pour vous la liberté d’expression ? » « C’est dire ce qu’on veut », « c’est exprimer ses pensées » répondent les jeunes. Maria nous livre alors sa définition : « La liberté d’expression c’est montrer ce que tu penses, montrer tes sentiments à travers un écrit, une chanson, un dessin, un article. Parler c’est offrir une possibilité de changement. Parler c’est ouvrir une possibilité d’aide en révélant un problème ; c’est donner une voix à ceux qui ne peuvent pas s’exprimer ».

Au-delà de la suppression de cette liberté, c’est la vie de la jeune femme qui est menacée. Subissant une oppression constante dans son pays, elle a d’abord fui au Burundi. Là-bas, arrêtée par les services de renseignements, et accusée de vouloir démolir le pouvoir en place, elle est torturée. Une fois relâchée, partir loin est une décision qui s’impose. Grâce à l’aide d’amis, elle pourra alors partir sans que la France ne soit son choix. « Si j’avais pu je serais partie aux Etats-Unis ». Ici, à Paris, en sécurité, la situation reste complexe. « Il n’est pas simple de tout quitter. Mon départ met en danger mes proches, devenus parias de la société ». Elle se réjouit tout de même de sa situation à la MDJ. «  Ici je ne suis plus seule. J’ai rencontré des collègues qui ont parfois des histoires pires que la mienne […] Si mon pays ne veut pas de moi, la France, elle, m’a accueillie ».

Une réflexion concrète sur la liberté de la presse

René Dassié, qui a «  toujours dû se battre dans un milieu hostile », voit dans ces rencontres avec les jeunes un moyen de partager un vécu qui peut servir. « J’accepte les coups. Le plus grand problème c’est mon impuissance face à des situations terribles. Ce que je peux faire c’est chercher à écrire des histoires sur mon vécu qui peuvent aider certains. J’essaie d’en tirer de l’utile. ». De son côté, Maria y voit une sorte de thérapie « Ça aide pour aller pour de l’avant, et c’est précieux de voir l’intérêt des gens pour notre situation ».

Car l’intérêt se manifeste bel et bien chez les visiteurs qui réagissent aux récits des intervenants. « Pour moi vous êtes des combattants, je ne vous vois pas comme des victimes. Vous affrontez la situation » exprime un éducateur. Si les questions des jeunes se concentrent surtout sur la situation personnelle des journalistes, le courage et la force de continuer l’exercice de leur métier devant les menaces forgent l’admiration. Le message des visiteurs aux journalistes est clair : continuez de parler. Le but semble atteint de sensibiliser au fait que la liberté de la presse est un droit fondamental, précieux et fragile. La quête de la vérité et le droit d’informer reste une lutte permanente et nécessaire au processus décisionnel dans une société démocratique. Si Maria et René se sont battus pour leur vie et pour leur métier, cette rencontre fait écho au fait que nous sommes tous des combattants en puissance, ayant pour arme la possibilité de parler, de dénoncer.

La justice camerounaise ébranlée par l’ONU dans l’affaire Marafa

[Par René DASSIÉ]

Le Groupe de Travail de l’ONU qui s’est penché sur la détention arbitraire de l’ancien ministre camerounais de l’Intérieurdemande sa libération immédiate. La Rapporteuse de l’ONU sur l’indépendance de la justice et des avocats va également être saisie. C’est la première fois que le gouvernement camerounais est obligé de présenter sa défense devant cet organe onusien de justice.

Au sujet de l’affaire Marafa Hamidou Yaya qu’il a eu à examiner, le Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire « se réjouit de la coopération du gouvernement camerounais qui a su répondre aux allégations dans les délais impartis ».

Cette mention dans l’avis rendu en avril par l’organe onusien et communiqué aux autorités camerounaises à la fin du mois dernier n’est pas anodine. Devant les Nations Unis, le Cameroun s’est âprement battu, pour prouver qu’il n’avait pas violé les droits de l’ancien ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation (MINATD), à un procès équitable.

(Source : Agence Ecofin)

Marafa Hamidou Yaya (Source : Agence Ecofin)

Une démarche inédite. Dans les précédentes affaires soumises à l’attention des juristes onusiens, Yaoundé avait en effet brillé par son silence, obligeant le Groupe de travail à rendre des décisions par défaut.

Ce fut le cas notamment pour les Franco-camerounais Michel Thierry Atangana et Lydienne Eyoum, tous deux finalement libérés à la faveur d’un décret du président Paul Biya. Interpellé par le Groupe de travail lorsqu’il examinait leurs requêtes respectives, le gouvernement camerounais n’avait pas jugé utile de répondre.

Le cas Marafa est donc symbolique : c’est en totale connaissance des arguments des deux parties que les juristes onusiens ont tranché. L’État du Cameroun a fait face à un véritable procès mené selon le principe judiciaire du contradictoire, à l’ONU. La lecture de la décision des juristes internationaux qui composent le Groupe de travail permet de relever qu’il s’est battu avec détermination. Avant de perdre : le Groupe de travail a tranché en faveur l’ancien ministre et demande sa libération.

Le gouvernement camerounais a demandé un délai pour préparer sa réponse

De fait, c’est en juin de l’année dernière que le Pr Ndiva Kofele kale, un des avocats Marafa Hamidou Yaya saisit le groupe de travail sur la détention arbitraire de l’Onu, pour le compte de son client.

C’est à dire au moment où l’ancien ministre entame sa quatrième année de détention, dans une caserne militaire du Secrétariat d’Etat à la Défense de Yaoundé.

Au petit matin du 22 septembre 2012, il avait été condamné à 25 ans de prison pour « complicité intellectuelle » de détournement de deniers publics. Il a toujours clamé son innocence dans cette affaire née de l’achat manqué au début des années 2000, d’un avion pour les déplacements du président camerounais. En mai dernier, lors d’un procès expéditif, la Cour suprême de Yaoundé a ramené sa peine à 20 ans de prison. Pour la communauté internationale, il est un prisonnier politique.

Dans sa requête au Groupe de travail sur la détention arbitraire, l’avocat de l’ancien ministre explique que les droits de son client à un procès équitable ont été régulièrement violés tout au long de la procédure qui a conduit à sa condamnation. Il soutient que les vraies motivations de son incarcération sont politiques, et découlent du dévoilement de son ambition présidentielle.

Lorsque le 1er juillet 2015, le Groupe de travail invite le gouvernement camerounais à répondre à ces accusations, celui-ci réagit promptement. Moins d’une semaine après, Yaoundé demande un délai supplémentaire de soixante jours, pour préparer sa réponse. Celle-ci parviendra finalement à l’organe onusien le 30 septembre.

(Source : cameroon web news)

(Source : cameroon web news)

Une délibération longue et difficile

 Les pièces de dossier fournies par les deux parties aux juristes de l’Onu sont très volumineux : elles dépassent le millier de pages. Ce qui oblige les experts à prolonger leur période de leur délibération. Il leur faudra six mois, de novembre 2015 à avril 2016, pour examiner l’ensemble des éléments et trancher.

Leur verdict est sans appel : Marafa Hamidou Yaya a été victime d’abus judiciaires et sa détention est arbitraire.

« La conclusion du Groupe de travail est limpide : M. Yaya a été victime d’une violation extrêmement grave de son droit à un procès équitable rendant nulles mais aussi non avenues les procédures engagées contre lui », écrivent les experts onusien.

L’indépendance de la justice camerounaise en question

Pour le Professeur Ndiva Kofele Kale, cette conclusion met en doute l’indépendance de la justice camerounaise dans l’affaire Marafa.

« Les six éminents juristes qui composent le Groupe de travail avaient devant eux les mêmes documents que le Ministère Public qui avait mis en accusation Marafa ; les juges de la Haute Cour du Mfoundi qui l’ont déclaré coupable et les honorables juges de notre Cour suprême qui ont confirmé le jugement de première instance (…) Pourtant après avoir examiner le mêmes preuves, le panel des juristes du Groupe de Travail est arrivé à la conclusion opposée ! Comment se fait-il que nos magistrats se soient trompés ? », s’interroge-t-il, dans un communiqué.

Paul Biya, président du Cameroun (Source : étudiant-ados)

Paul Biya, président du Cameroun (Source : étudiant-ados)

Dans son avis, le Groupe de travail a écrit que le gouvernement camerounais a « l’obligation » de « mettre fin » à la détention de Marafa Hamidou Yaya, et « d’accorder à la victime une réparation appropriée ». Il a aussi signalé qu’il allait saisir la Rapporteuse de l’Onu sur l’indépendance des juges et des avocats, pour toute action appropriée.

« Dans tous les cas, cela ne donne pas une bonne image du système judiciaire camerounais vu que cette saisine met maintenant en doute son indépendance et impartialité tant vantées », commente l’avocat.

« La décision du Groupe de Travail innocente mon client et confirme ce qu’il a toujours dit, c’est à dire qu’il est innocent de toutes les accusations portées contre lui », conclut-il.

Le gouvernement camerounais n’a pas commenté l’avis.

Le Groupe de travail qui l’a enjoint à libérer sans délai l’ancien ministre a indiqué que s’il le souhaitait, il pourrait engager « un nouveau procès où tous ses droits devront être entièrement respectés, pourvu que le Ministère public ait des raisons valables de le poursuivre ».

 

 

Cameroun : multiplication des viols et assassinats d’enfants

[Par René DASSIÉ]

Au Cameroun, viols et crimes rituels touchant principalement des enfants et des adolescents se multiplient. Dernière victime en date, une jeune fille du nom de Nicaise Bessala. Lundi, les réseaux sociaux ont signalé le viol et l’assassinat de cette élève du lycée classique de Sangmelima, dans le sud du pays. Selon le site koaci.com, ce sont des promeneurs qui ont découvert son corps sans vie, dans la ville où elle vivait avec ses parents. Ce crime vient s’ajouter à de nombreux autres qui ont émaillé l’actualité camerounaise ces dernières années.

Une image de Sangmelima (source : zenu.org)

Une image de Sangmelima (source : zenu.org)

 

Eva Deupe Kamgan

Eva Deupe Kamgan

Début février, le corps décapité d’Eva Deupe Kamgan fillette de moins de trois ans, avait été retrouvée dans un ruisseau de Makèpè-Missokè, un quartier populaire de Douala, la capitale économique du Cameroun.

Cette histoire avait profondément choqué l’opinion, au delà des frontières camerounaises. De nombreuses réactions indignées ont ainsi été postées sur la page Facebook (https://www.facebook.com/La-Marche-DEva-1559334047727116/) qui lui a consacrée, et le chanteur camerounais Idy Oulo lui a rendu hommage dans une chanson disponible sur cette page.

Idy Oulo (source : zicmeup.com)

Idy Oulo (source : zicmeup.com)

L’année dernière, c’est dans l’ouest du Camerounais que de nombreux assassinats d’enfants avaient été enregistrés. En novembre, dans un quartier de Bafoussam, la capitale régionale, le corps d’une fillette de quatre ans avait été découvert un soir près du domicile familial. Ses parties génitales avaient été enlevées. Malade et alitée, cette enfant avait probablement été enlevée dans la journée, lorsque sa mère s’était éloignée moins d’une demie heure du domicile familial.

Selon la presse camerounaise, c’était le troisième enfant assassiné, dans la même région, en moins de trois semaines.

Crimes rituels

Une bonne partie de l’opinion camerounaise attribue ces crimes à des pratiques rituels. Les tenants de cette thèse en veulent pour preuve le témoignage d’un homme de 24 ans, principal suspect dans l’assassinat d’un garçon de cinq ans, dont le corps avait été retrouvé pendu à Dschang, une ville proche de Bafoussam.

Selon le quotidien la Nouvelle Expression, le meurtrier présumé aurait indiqué lors de son interrogatoire par la police qu’il avait agi sous les ordres d’un groupe mystique auquel il appartenait.

L’opinion camerounaise avait retenu la même interprétation, lorsque trois mois plus tard à Bafoussam, la foule avait surpris un homme d’une trentaine d’année, portant dans son sac des restes d’un petit enfant.

Le site InfoSud (http://www.infosud.org/Au-Cameroun-une-serie-de-meurtres,10321 ) croit pouvoir établir le début de ces meurtres de nature rituelle en 2012. Cette année-là, de nombreux cadavres mutilés de jeunes femmes avaient été découverts à Yaoundé, la capitale camerounaise.

« Dans notre pays, les gens restent fondamentalement animistes, même s’ils sont publiquement adeptes des religions catholique et musulmane. Et tout le monde sait bien que pour satisfaire les demandes de puissance et d’enrichissement de leur clientèle, les marabouts exigent souvent des sacrifices humains, ou des organes comme le sexe, le cœur, le cerveau, etc. », explique M. Mballa, un sociologue cité par le portail.

Titus Edzoa (source : camer.be)

Titus Edzoa (source : camer.be)

Dans son livre Méditations de prison l’ancien ministre Titus Edzoa qui avait été interpellé en 1997 après s’être déclaré candidat à l’élection présidentielle et a passé 17 ans en prison, officiellement pour détournement de fonds, reconnaît lui-même la pratique des crimes rituels au sein de l’appareil d’Etat camerounais.
« Boire tout frais du sang humain, c’est particulièrement excitant pour les caprices des démons », écrit-il.

La journaliste française Fanny Pigeaud qui a été pendant plusieurs années la correspondante de l’AFP au Cameroun signale également la pratique des rituels de sorcellerie au sommet de l’Etat, dans son essai intitulé Au Cameroun de Paul Biya.

Pour l’opposant Pierre Mila Assouté, président du (Rassemblement démocratique pour la modernité du Cameroun) RDMC en exil en France, « les crimes rituels touchent les enfants et dénotent de la prospérité de l’état de nature chez nous. »

Le gouvernement camerounais communique peu sur ces crimes. Suite à l’affaire des femmes assassinées et mutilées de Yaoundé en 2012 et 2013, le ministre de la Communication, Issa Tchiroma Bakary, s’était contenté de reconnaître qu’une « vague de crimes spectaculaires a été commise dans l’arrondissement de Yaoundé 4. » « Le viol systématique, suivi dans bon nombre de cas de l’amputation de certaines parties du corps, se retrouve dans chacun des crimes », avait-il ajouté.

Désemparés, des citoyens ont mis sur pied un collectif appelé «Au nom de nos enfants», qui se donne pour tâches de sensibiliser les parents au sujet de la protection de leurs enfants et d’exiger des enquêtes de la part des pouvoirs publics.

 

 

Affaire de l’avion présidentiel au Cameroun : la condamnation d’Atangana Mebara innocente Marafa

[Par René Dassié]

C’est un principe universel du droit pénal. Pour que deux personnes soient condamnées dans la même affaire, il faut qu’elles aient été, dans l’infraction justifiant les poursuites, coauteurs ou complices. En plus clair, dans la coaction, le coauteur commet l’infraction avec l’auteur, tandis que dans la complicité, le complice participe à l’infraction commise par l’auteur.

Appliqué à l’achat manqué il y a près de seize ans, de l’avion présidentiel de Paul Biya, ce principe signifie que les deux anciens secrétaires généraux de la présidence camerounaise, Marafa Hamidou Yaya et Jean-Marie Atangana Mebara, tous deux accusés d’avoir détourné l’argent alloué à l’achat de cet aéronef ne peuvent pas à bon droit être condamnés dans la même affaire. Et que la condamnation devenue définitive du second met automatiquement hors de cause le premier à qui il a succédé au Secrétariat général de la présidence camerounaise.

Le 6 janvier dernier, la Cour Suprême du Cameroun statuant en dernier ressort a en effet rejeté le pourvoi formé par M. Atangana Mebara contre sa condamnation à 15 ans de prison par la Cour d’Appel de Yaoundé, il y a un peu plus de trois ans pour tentative de détournement de deniers publics en coaction de la somme de 31 millions de dollars destinés à l’achat de l’avion présidentiel.

 

(Source : cameroon web news)

(Source : cameroon web news

Des faits que ce haut commis d’État de 62 ans « et dont la Commission des droits de l’homme de l’Union africaine exige la libération » a toujours nié. Un remaniement opportun au sein de la haute juridiction camerounaise avait même plusieurs mois avant l’audience de janvier 2016 permis d’écarter de la Cour Suprême de Yaoundé tous les magistrats « présumés » hostiles à la confirmation de sa condamnation, dont le rapporteur, Jean-Jacques Bikoue, renvoyé au ministère de la justice. Celui-ci avait requis l’annulation de sa peine.

Il n’en demeure pas moins qu’en toute logique, la condamnation du Ministre Atangana Mebara confirme l’innocence de Marafa Hamidou Yaya. Le 22 septembre 2012, au terme d’une audience marathon de plus de 18 heures, celui-ci avait été condamné à 25 ans de prison pour « complicité intellectuelle » de détournement de 29 millions de dollars débloqués en 2001 pour l’achat manqué de l’avion de Paul Biya.

C’est la tentative de détournement présumé d’une somme de 31 millions de dollars dont fait partie ces mêmes 29 millions de dollars qui ont servi de base à la condamnation de M. Atangana Mebara.

 

(Source : étudiant-ados)

(Source : étudiant-ados)

A noter que l’ordonnateur des dépenses, l’ancien ministre des finances, Michel Meva’a Meboutou, un proche du président camerounais qui avait reconnu devant le tribunal avoir débloqué l’argent pour le transférer à un négociant chargé d’acheter l’avion n’a jamais été inquiété. Il a en outre affirmé n’avoir jamais reçu quelque instruction que ce soit à cet effet « de la part de Marafa », qui de toute façon n’était pas son supérieur hiérarchique.

Au moment où M. Atangana Mebara prend en main la gestion administrative de l’achat de l’avion problématique, Marafa Hamidou Yaya n’en est plus du tout en charge, puisqu’il lui a cédé son poste auprès du président Paul Biya pour devenir ministre de l’Administration du territoire et de la Décentralisation, en 2002.

Comment les deux hommes auraient-ils pu, à des périodes différentes, gérer ou détourner les mêmes fonds ? Par quelle opération miraculeuse auraient-ils pu contracter le temps, pour se retrouver à la même époque, au même poste, et commettre les mêmes méfaits?

« Mon successeur au Secrétariat général de la présidence a été condamné pour avoir détourné la somme que je suis censé avoir dérobée », ironisait d’ailleurs M. Marafa, dans une interview publiée en janvier 2013 dans Slate Afrique.

Depuis des années dans cette affaire, la justice camerounaise s’emmêle les pédales. Si elle suivait la logique de la justice internationale, elle n’évoquerait même plus l’affaire de l’achat manqué de l’avion de Paul Biya. En 2006, le gouvernement de Yaoundé avait saisi le tribunal arbitral de l’État d’Oregon aux États-Unis.

 

(Source : Camerpost)

(Source : Camerpost)

Celui-ci avait rendu une sentence arbitrale laquelle condamnait le négociant dans l’achat de l’avion, le groupe GIA International, à remettre à l’État camerounais un Boeing 767-300 et 800 000 dollars de dommages-intérêts. Cette sentence arbitrale acceptée par toutes les parties précisait du reste qu’aucune des personnes impliquées dans le dossier ne ferait plus l’objet de poursuites.

Lors d’une conférence de presse tenue à Yaoundé en 2014, l’avocat commis par l’État du Cameroun pour le représenter auprès du tribunal arbitral de l’Oregon, le Bâtonnier Akere Muna, avait indiqué que l’avion en question avait bien été réceptionné par son client. D’où la position de la communauté internationale, qui a reconnu Marafa Hamidou Yaya prisonnier politique.

Depuis trois ans, l’ancien ministre figure dans les rapports annuels du Département d’État américain dans la rubrique des prisonniers politiques. L’année dernière, l’Internationale Socialiste, la plus grande organisation des partis socialistes et socio-démocrates du monde a pris une résolution exigeant sa libération.

Au Cameroun, la Cour Suprême qui de par la loi est tenu d’examiner son pourvoi en cassation dans un délai de six mois accuse un retard de trois ans pour ce faire, et même ses problèmes récurrents de santé n’ont pas fait fléchir le pouvoir de Yaoundé

Pourquoi il faudra lire, « Revenge porn », de Nathalie Koah, quand il sera autorisé à sortir

[Par René DASSIE]

Le livre expose un cas d’école de l’insécurité judiciaire qui règne au Cameroun.

« Revenge porn *», un livre autobiographique dans lequel Nathalie Koah, une jeune Camerounaise accuse son ex-amant, le footballeur international Samuel Eto’o d’avoir diffusé ses photos intimes sur internet, ne sortira pas officiellement le jeudi 18 février comme annoncée.

(Source : Éditions du Moment)

(Source : Éditions du Moment)

En cause, un blocage judiciaire. Dans une vidéo postée sur sa page Facebook il y a deux jours, l’auteure, ex-employée de Camerco-co, la compagnie aérienne nationale camerounaise déclarait que celui-ci avait obtenu du juge français des référés la suspension de la vente de l’ouvrage sur le territoire hexagonale. Elle expliquait que le juge avait décidé de prendre du temps pour examiner en profondeur le contenu du livre, avait-elle expliqué.

Lundi, un communiqué de l’entourage professionnel de Mme Koah indiquait déjà que Samuel Eto’o, sociétaire depuis l’année dernière du club turc Antalyaspor avait assigné l’éditeur, les Éditions du Moment, en référé, pour atteinte « à l’intimité et à la vie privée. » Il demandait l’interdiction de l’ouvrage à la vente.

L’ex-capitaine des Lions indomptables, l’équipe nationale du Cameroun, a donc provisoirement eu gain de cause.

 

 

 

Samuel Eto'o (Source : AFP)

Samuel Eto’o (Source : AFP)

Le livre de la jeune Camerounaise n’aura donc pas connu en France le même sort que celui de la nageuse Laure Manaudou, qui s’inscrit dans le même registre.

Le précédent Manaudou

Il y a deux ans en effet, la championne de natation au palmarès impressionnant – 96 médailles et sept records du monde- publiait «  Entre les lignes » son autobiographie, dans laquelle elle accusait son ex-petit ami, le nageur Pierre Henri, d’avoir diffusé quelques années plus tôt sur le web ses photos intimes.

Niant les faits, celui-ci avait assigné Mme Manaudou en citation directe devant le tribunal correctionnel de Marseille, pour « grave atteinte à son intégrité morale ». Il avait réclamé 500.000 euros de dommages et intérêts.

Le livre n’avait cependant pas été interdit.

Le revenge porn, un mal récurrent d’Internet 

« Revenge Porn » mérite pourtant d’être lu. Certains critiques lui reprochent son manque de recherche stylistique. D’autres n’y voient que la sombre vengeance d’une femme qui a profondément été meurtrie de voir sa nudité exposée aux yeux du monde. Les plus déterminés, fans du talentueux footballeur ont même évoqué l’effet néfaste d’un tel livre sur l’image du Cameroun, pays d’origine des deux protagonistes, pour soutenir son interdiction.

Des arguments qui n’entament en rien la pertinence du récit, lequel, au-delà des souffrances personnelles de son auteure, révèle l’insécurité judiciaire qui règne dans la société camerounaise gangrenée par la corruption.

On pourrait même objecter à la décharge de Mme Koah que le style linéaire pour lequel elle a opté, son dédain d’une saturation de la narration par une description compliquée des paysages et des décors sied bien au style du témoignage.

Nathalie Koah (Source : Twitter)

Nathalie Koah (Source : Twitter)

 

« Revenge Porn » se lit comme le procès verbal tout juste amélioré d’une déposition judiciaire ou comme une longue confidence recueillie dans un confessionnal. Nathalie Koah ne juge pas. Elle vide son cœur. Les adeptes du voyeurisme pourraient bien se délecter de l’évocation de la sexualité débridée du richissime footballeur exposée par son ex-maitresse. Mais ce faisant, ils passeraient à côté de l’essentiel.

Le livre évoque certes de manière elliptique les scènes de sexe à plusieurs au cours desquelles Samuel Eto’o aurait partagé Mme Koah avec ses amis. Il raconte aussi le jeu de cache-cache avec l’épouse du footballeur souvent invitée dans le même environnement que la maîtresse et les pressions que M. Eto’o aurait exercées sur la narratrice pour qu’elle réalise et lui rapporte des clichés compromettants de son concurrent supposé, le chanteur de Rumba Fally Ipupa.

Ce n’est toutefois pas tout cela qui a poussé l’auteure à prendre la plume. Nathalie Koah était consentante pour les partouzes, et appréciait bien les cadeaux luxueux dont son amant la couvrait et les séjours qu’il lui offrait dans de somptueux palaces. Bien plus, elle avait décidé de mettre un terme à cette vie tumultueuse, en quittant le footballeur. Lequel n’a pas ménagé ses moyens pour se venger.

(Source : AFP)

(Source : AFP)

Victor Hugo a écrit dans Les Contemplations : « Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous pas ? Ah ! Insensé, qui crois que je ne suis pas toi ! »

Dans la société camerounaise qui offre peu d’opportunité aux jeunes et où l’argent, détenu par le petit nombre est roi, n’importe quelle jeune femme aurait pu se retrouver à la place de Nathalie Koah, et subir les humiliations auxquelles elle a été exposée.

La justice camerounaise muselée par l’argent et les paillettes

Mais surtout, « Revenge porn » offre un témoignage poignant de l’insécurité judiciaire qui règne dans une société camerounaise gangrenée par la corruption, où la justice s’adjuge au plus offrant.

On lit ainsi qu’après l’avoir soumise à d’atroces pressions pour récupérer, inélégance suprême, tous les cadeaux de valeur qu’il lui avait offerts, l’amant de Mme Koah a fait usage de son carnet d’adresse pour la jeter en cellule. Cueillie un matin au sortir d’une boite de nuit, elle est ainsi conduite dans un commissariat où elle s’entend dire qu’elle est poursuivi pour escroquerie.

Tout l’interrogatoire consistera à faire pression sur elle pour qu’elle rembourse les cadeaux, que son amant milliardaire a chiffrés à 200 millions de francs CFA.

Pour l’extirper de sa cellule infecte au bout de trois jours de supplice, son entourage devra également recourir à « une relation haut placée », laquelle emmène le procureur à infléchir sa position et à reconnaître qu’il s’agissait d’une affaire civile dans laquelle « la loi ne prévoit ni mandat d’arrêt, ni garde à vue ».

« L’affaire Eto’o-Koah cache sans doute des milliers de cas similaires aux conséquences sûrement bien plus dévastatrices. En m’endormant enfin après deux nuits blanches ou presque, je pense au scandale quotidien vécu par ces femmes sans titres, esclaves d’un patriarcat archaïque et de la corruption ordinaire, qui n’ont pas la chance que j’ai eue», écrit Mme koah en fin de son ouvrage.

 

* Revenge porn – Foot, Sexe, argent. Le témoignage de l’ex de Samuel Eto’o, édition du Moment.