ALGÉRIE. Djamel Bensmaïl ou le Alain de Monéys algérien

Au XIXe siècle, un village de France a connu un événement similaire à celui que vient de secouer la localité kabyle de Larbâa Nath Irathen en Algérie. 

En cette journée du 16 août 1870, beaucoup de monde est venu assister à la foire annuelle aux bestiaux du paisible village de Hautefaye en Dordogne. L’atmosphère chaude et lourde pèse sur les esprits. Un mois plus tôt la France avait déclaré la guerre à la Prusse, ce qui lui avait valu des pertes humaines non négligeables.  Alors que la foule grouillait dans la foire comme une fourmilière, soudain un cri se fit entendre : « Attrapez-le, c’est un Prussien ! » Le doigt accusateur pointe le jeune Alain de Monéys, noble et grand propriétaire terrien, venu comme tout le monde faire son marché. Le jeune homme proteste et affronte les insultes. Mais, très rapidement, les premiers coups pleuvent. Les chroniqueurs rapportent en détail comment le persécuté tombe à terre avant de se relever et de chanceler puis de tenter de fuir. Le désir ardent de la foule de participer à ce châtiment collectif et la crainte de voir sa proie lui échapper, exacerbent sa férocité et son hostilité jusqu’au paroxysme. Reconnu comme Prussien,  Alain de Monéys représente aux yeux des gens présents l’homme porteur de menaces pour la sécurité de la France. Il doit périr de la manière la plus abjecte comme le clame ouvertement un de ces quidams qui prend une part active  à cette kermesse punitive qui, plus est, suivie par le reste de la population. 

Alain de Monéys qui sait qu’il va mourir demande aux gens qui l’assaillent de le fusiller. Mais il essuie un refus catégorique. Accéder à cette doléance équivaudrait à abréger les souffrances du supplicié et à empêcher ceux qui se prennent pour des justiciers d’assouvir leur vengeance contre la Prusse qui a tué beaucoup de Français. Ce serait également priver les gens du plaisir qu’ils éprouvent (l’espace d’un instant) à exercer le pouvoir absolu des maîtres ayant droit de vie ou de mort sur leurs sujets. Aussi, use-t-on fièrement de coups de poings, d’aiguillons et de pieux pour l’élimination du « Prussien ». Ces personnes qui ne savent pas encore qu’elles sont des assassins, ressentent une joie jubilatoire à l’idée de défendre la France et son Empereur. Piétiné, Monéys qui traîne une « tête comme un globe de sang » succombe sous les coups de ses assassins.  Alors qu’il gît inerte, la foule continue de le battre. Le « Prussien » est certes mort, mais il faut maintenant détruire son corps pour que l’anéantissement soit total et pour qu’il ne puisse jamais reposer en paix. Un ennemi  ne mérite pas de vivre, encore moins d’avoir une sépulture. Le cadavre est tantôt traîné sur le dos, tantôt  face contre le sol, la tête ricochant sur le chemin.  La mort physique est ainsi redoublée d’une mort symbolique dont la cristallisation induit la destruction intégrale ou partielle du corps. Aucun souvenir de l’être exécré ne devrait subsister parmi les vivants. La dévastation des traits de la victime, les offenses et les supplices qu’on lui fait subir, valent déchéance de son humanité. Ainsi, on jette le cadavre sur les pierres comme s’il s’agissait d’une bête inanimée n’inspirant plus aucune compassion. Aussi, une dizaine de personnes déclenchent-elles le massacre ultime. Après avoir amassé du papier et de la paille, elles en font un bûcher sur lequel elles placent la dépouille de Monéys. On se presse alors pour attiser le feu. Nombreux sont les gens qui prennent plaisir à remuer les restes carbonisés de la victime. Certains même s’amusent à en extraire des tisons pour allumer leur cigarette. On se gausse du reste « d’avoir fait griller un fameux cochon ». Ce crime commis par ceux qui pensent agir en justiciers, est conçu comme un juste châtiment. Les meurtriers agissant en toute conscience, pensant bien faire. Exultant de joie, ils sont persuadés de leur bonne action en faveur de la France et de l’Empereur en danger. Cette mise à mort publique, bien assumée, est mue en réalité, principalement par des ressorts politiques et non pas psychologiques ou pathologiques, comme on aurait tendance à le croire.  A peine quelques heures après ce forfait, les gendarmes arrivent pour mener l’enquête.  Quand il fut établi qu’Alain de Monéys était un Français et qu’il n’avait aucun lien avec la Prusse, on arrêta les meurtriers qui furent, après leur emprisonnement, condamnés à la peine capitale et guillotinés. 

Le lecteur averti saura que l’histoire dont je viens de rappeler les péripéties vient d’être revécue en Kabylie, presque dans les mêmes termes. Le crime de Hautefaye entre en résonance avec celui de Larbaâ Nath Irathen survenu le 11 août 2021. Cela soit dit en passant, le hasard a voulu que les deux forfaits, séparés par un siècle et demi d’intervalle, se fussent déroulés au mois d’août. Au-delà de la différence de culture et d’époque qui eût pu constituer une barrière, ces crimes survenus respectivement en Dordogne et en Kabylie, présentent des traits communs.  Les spécialistes de la foule ont, du reste déterminé des lois régissant les comportements collectifs. Gustave Le Bon,  cerne bien la question lorsqu’il affirme que la foule criminelle se forme généralement sur la base d’une suggestion puissante. Les personnes qui se mettent à tuer sont convaincues, explique-t-il, qu’elles ont obéi à un devoir, c’est tout le contraire du criminel ordinaire qui agit de son propre gré.   

En Kabylie, en proie à de gigantesques incendies, tous les éléments concouraient pour accréditer l’idée que les feux ont été causés par des actes volontaires. La communication du gouvernement, fort anxiogène, avait du reste distillé l’information selon laquelle les incendies sont d’origine criminelle. De ce fait, conditionnée, la population n’attendait que de lyncher les pyromanes au cas où elle parviendrait à mettre la main dessus.  La puissante suggestion dont parle Le Bon est donc actée. Elle est même accentuée par le comportement de la police qui embarque à bord de l’un de ses fourgons un jeune homme originaire de Meliana, ville située hors de la Kabylie. Si la police l’a arrêté, c’est qu’il a été pris en flagrant délit. En tous les cas, la nouvelle se propage comme une traînée de poudre, « on a attrapé un pyromane !»  La personne qui va incarner le rôle de Monéys est désormais Djamel Bensmaïl, un hirakiste, de surcroît artiste, qui s’était porté volontaire pour aider à éteindre les feux.  Certes, comparaison n’est pas raison, mais il est intéressant de retrouver dans l’événement récent ce que le passé lui a déjà réservé. Mon propos n’est pas d’affirmer que l’histoire est répétitive, mais d’en souligner les écarts. Ce qui différencie le crime de Larbâa Nath Irathen de celui de Hautefaye, réside dans son caractère préfabriqué : Djamel Bensmaïl fut livré à la foule par la police. Ce dernier se serait, d’après des sources policières, mis sous la protection d’une patrouille de police après qu’il a été accusé par certains villageois de pyromanie. Embarqué, Djamel est emmené au commissariat de police dont le siège jouxte la place où s’est amassée une foule nombreuse, qui plus est, chauffée à blanc par  la chaleur des incendies et les informations que font circuler les autorités à ce sujet.  Au lieu d’éviter tout ce qui peut nuire à la sécurité de leur protégé, les policiers garent leur véhicule au milieu de l’attroupement. Ils ne s’avisent pas d’user au préalable de leurs talkies-walkies pour s’enquérir de l’unité de police la plus susceptible d’accueillir Djamel dans les meilleures conditions possibles. Ainsi, sitôt le véhicule immobilisé parmi la multitude, il est pris d’assaut par des gens déchaînés. C’est à ce niveau qu’interviennent les smartphones inconnus du temps de Monéys. Car les vidéos postées sur les réseaux sociaux fournissent les détails de la molestation.  Après que les agents de police ont cédé, Djamel est frappé et battu jusque même à l’intérieur du véhicule de police. La victime est ensuite poussée vers la sortie où elle est rouée de coups répétés et nourris. Ballotté entre de nombreuses mains, son corps meurtri est traîné sur la place avant d’être brûlé. 

L’assassinat de Djamel Bensmaïl marque ainsi le passage de la foule intelligente à la foule meurtrière. Tout se passe comme si le crime de Larbâa Nath Irathen survenait pour gommer d’un trait les foules intelligentes et pacifiques du Hirak qui n’avaient eu de cesse, depuis maintenant presque trois ans ,d’ébranler les assises du régime. En outre, sur un registre plus sécuritaire, les services algériens chargés de l’ordre public semblent ignorer les enjeux criminologiques dès lors qu’ils se permettent de faire l’économie d’une anticipation des conséquences qui découleraient du fait de livrer en pâture à la foule une personne qu’ils sont censés protéger.  Pourtant, l’histoire de Monéys, et il en existe probablement d’autres, fait partie d’un corpus de criminologie devenu classique. N’empêche, si l’on veut voir par une sorte de grossissement comment prend fin l’histoire de Djamel en comparaison à celle de Monéys, le moins que l’on puisse dire est qu’elle s’achève en queue de poisson. Les assassins de Djamel dit la version officielle ne seraient pas les véritables assassins. La main qui les a armés, serait celle du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), lequel aurait été appuyé par le Maroc et Israël ! Ainsi, même la guerre avec l’ennemi trahit-elle un aspect fictif puisque le Maroc et Israël réunis ne font pas la Prusse. Il est évident qu’au moment des faits, l’Algérie ne faisait pas la guerre au Maroc, pas plus que le MAK ne prenait les armes contre lui-même.     

Larbi Graïne https://www.oeil-maisondesjournalistes.fr/wp-content/uploads/2021/02/logo-rond-twitter-36x36.png

Journaliste algérien établi en France

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MONTPELLIER. UN SOMMET FRANCE-AFRIQUE AVEC LES JEUNES. UNE PREMIÈRE.

L’information diffusée sur l’antenne de RFI mardi 14 septembre, au sujet de la tenue du sommet France-Afrique à Montpellier, le 9 octobre prochain, a laissé la plupart des Africains perplexes. Et pour cause. La rencontre ne mettra face au président français que les sociétés civiles, les jeunes. C’est une première. Exit donc les vieux présidents, frustrés !

L’idée a été discutée, en amont, entre l’Elysée et quelques élites intellectuelles africaines, dont le politologue et historien camerounais, Achille Mbembe. Celui-ci est également auteur de plusieurs ouvrages appelant au combat pour le développement du continent, tels « De la post-colonie » ou « Critique de la raison nègre », etc. Qui plus est, a accepté, dans le cadre du sommet de Montpellier, de piloter les dialogues France-Afrique : soixante-six ateliers dans 12 pays différents, quatre mois durant. Face aux jeunes.

Qu’à cela ne tienne, l’information paraissait avoir l’air de déjà-vu, à prendre en compte les opinions exprimées à travers les réseaux sociaux. De fait, les Africains pensent que tous les prédécesseurs du général de Gaulle ont eu chacun, en cette matière, leur propre antienne. Si celle-ci changeait de forme, son contenu ne variait pas d’un seul iota : « l’Afrique doit continuer de demeurer la chasse-gardée de la France », fredonnait-elle. Selon le vieux concept de « pré carré » médiéval.

Mais qu’en dit Benoît Verdeaux, fonctionnaire de l’Elysée et secrétaire général du Sommet de Montpellier, en contre-pied à cette conception quasi-générale des Africains ? Verdeaux est celui qui a accordé à Christophe Boisbouvier de RFI l’interview diffusée mardi, à l’origine de l’information qui fait question sur des réseaux sociaux. Surtout.

Volonté sans force

Visiblement fort en thème, Verdeaux s’est employé, en résumé, à démontrer que le temps était venu de mettre en valeur un autre type de relation entre la France et l’Afrique. « La vocation du sommet de Montpellier, c’est de réfléchir à réinventer et à redynamiser cette nouvelle relation », a-t-il souligné, tout en précisant que « les sommets de chefs d’Etat sont fondamentaux, très importants et utiles ».

C’est le grand plan dans lequel se côtoient les sujets habituels ayant trait au développement, à la démocratie, aux droits de l’Homme, etc. Mais, le sommet de Montpellier – une rencontre avec les jeunes -, ne manquera pas de jeter un coup d’œil sur les sujets additionnels d’actualité qui importent : les coups d’Etat successifs en Afrique de l’Ouest et l’avancée de la Russie en Afrique centrale et au Sahel.

Pour la France, la situation du Tchad est dérangeante. La position du chef d’Etat français est diversement appréciée, avec plus de condamnations. On pense généralement qu’il y a soutenu le coup d’Etat fomenté par le fils d’Idriss Déby, tué. Macron s’en expliquera, sans filtre, a prévenu le fonctionnaire de l’Elysée, Verdeaux.

Quid de ce sommet aux allures martiales ? N’assisterons-nous pas aux mêmes éléments de langage affectionnés par tous les successeurs du général de Gaulle ? Macron est-il « libre » d’engager cette « réforme » libératrice pour les pays africains ? Car, dans cette histoire de Françafrique – différente du concept classique France-Afrique -, se trouvent plusieurs centres d’intérêt, prêts à ne rien lâcher. Jean-Jacques Rousseau ne pensait-il pas, à juste titre, que « la volonté sans force est peine perdue » ?

Jean-Jules LEMA LANDU

Par Jean-Jules LEMA LANDU, journaliste congolais, réfugié en France

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LA RD CONGO ET LES MARCHANDS DE RÊVES

Parole d’or ? On ne se gratte pas l’occiput, pour en connaître le sens. Celui-ci coule de source : c’est une parole de sagesse (cependant, différente de celle que donne la Bible, pour les chrétiens) ; elle est éclatante comme si elle était faite d’or. Or, l’or a de la valeur, laquelle, une fois prêtée à la parole, celle-ci se transforme vite en « vérité » ; en « vertu » ; en « bien » …

Le contraire, heureusement, ne fait pas dans l’explication longue, comme c’est le cas de son antonyme, épinglé ci-haut. Tissé en périphrase. Non, non. Le contraire, en peu de mots, veut dire : mensonge. Tout simplement.

Ce mot, qu’il soit dit, écrit ou pensé en français, en lingala, en kiswahili ou en chinois, il est hideux. Nous, Congolais, en connaissons le sens profond que n’importe quel autre peuple au monde. Pour en être victime, des décennies durant. Le mensonge, en RD Congo, n’est pas le fait du peuple, c’est plutôt celui de ses dirigeants ringards. Ils en raffolent, à la vie, à la mort.

Tenez, depuis Mobutu, ils nous ont roulés dans la farine, jusqu’à nous faire rêver d’îlots aux frontières du Paradis. En pure fabulation. Voyons voir maintenant un mensonge, un seul, par individu :

Joseph Mobutu, qu’a-t-il dit ? Il fut plus mégalomane qu’un distributeur de rêves. Il créa plutôt une légende bien ficelée – et bien gobée par une bonne partie de Congolais -, selon laquelle il avait tué (à 17 ans) un léopard, à mains nues. Était-ce pour cela que sa toque en peau de léopard faisait-elle peur aux Congolais ? Du vrai machiavélisme à la congolaise ;

Laurent Kabila, un menteur invétéré. Dès sa prise du pouvoir en mai 1997, il dit au peuple congolais, enthousiasmé devant ce deus ex machina, qui a fait fuir le dictateur Mobutu : « Je vais vous construire une ‘autoroute’ de l’ouest à l’extrême sud-est.», au sud-ouest. Soit près de 2000 km, à travers forêts, montagnes et escarpés. Ahurissant ! Même les Belges ne l’ont pas fait. Ils ne pouvaient même pas imaginer un projet aussi loufoque ;

Joseph Kabila, le taiseux. Ah, malgré tout, il a touché à un lourd mensonge ! Il a promis la réalisation de « Cinq Chantiers », comprenant le développement intégral du Congolais. Il semble que l’homme était (il l’est encore ?) un chrétien protestant zélé. Et qu’il voulait faire de la RD Congo un pays de prière. En lieu et place, c’est du macabre, comme leg : fosses communes, corps surgelés dans la résidence d’un général à sa dévotion … dans une chapelle ardente animée par des cantiques diaboliques d’une classe politique médiocre ;

Enfin, Félix Antoine Tshisekedi, dit Fatshi-Béton,  ou celui qui commence à construire l’avenir de la RD Congo en béton. Pourtant, avec lui, c’est le bouquet.

En voici un fait plus que parlant : c’était tout récemment en Allemagne, devant la chancelière Angela Merkel : « Madame, je vais faire de la RD Congo, l’Allemagne d’Afrique », avait-il déclamé.  Comment un chef d’Etat Africain, par-dessus tout, quémandeur professionnel, sébile à la main, peut-il se gonfler à ce point… plus que la grenouille de La Fontaine ? Or, nous connaissons le triste sort de cette grenouille-là …

Mensonge, qui, en Allemagne, a fait remuer dans leurs tombes Goethe, Kant et Martin Luther. En RD Congo, pour la première fois, Lumumba (sans tombe, mais bienheureux au Ciel) s’en est vraiment offusqué, couvert de honte. Devant la multitude d’autres saints.

Mentez, mentez, chers présidents-marchands de rêves, il en restera toujours quelque chose. Puisque les souvenirs de mauvais rêves, surtout, ont la peau dure. Le peuple vous en tiendra éternellement rigueur.

Jean-Jules LEMA LANDU

Par Jean-Jules LEMA LANDU, journaliste congolais, réfugié en France

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RD CONGO. DE MOÏSE TSHOMBE À MOÏSE KATUMBI ?

Qu’on le veuille ou non, on est déjà en face du bégaiement de l’Histoire. Certes, à des nuances près. De Moïse Tshombe à Moïse Katumbi – 59 ans après -, il ne reste plus qu’un petit pas à sauter par ce dernier, pour se voir placé sur la ligne de départ de la présidentielle, en 2023. Et tenter ainsi d’accéder au pouvoir. Sera-ce, encore une fois, au mépris de la paix ?

La chose est dans le viseur de l’ex-gouverneur de la province du Katanga, Moise Katumbi. Y arrivera-t-il, compte tenu de l’obstacle majeur, publiquement dressé sur son chemin ? Il s’agit de la proposition de « loi Tshiani », qui préconise l’exercice des hautes fonctions du pays être uniquement le fait des sujets nés « de père et de mère » congolais. Or, Katumbi est de père grec.

Il faut avouer que cette attaque est foudroyante, en dépit de tout ce qu’elle peut avoir d’accent démocratique. Vient-elle, en sourdine, de la présidence de la République, le président Félix Tshisekedi s’étant déjà déclaré partant pour la course, et Katumbi étant son challenger potentiellement dangereux ?

Quoi qu’il soit, on a vite oublié que Katumbi a été le premier à s’opposer publiquement à la toute-puissance du précédent président Joseph Kabila. C’est un va-t’en guerre, un baroudeur et homme à ne pas se laisser marcher sur ses bisées, sans réactions, de sa part. S’il ne l’a pas toléré sous le régime de plomb de Kabila, le ferait-il sous celui de Tshisekedi, dont les bases de la dictature sont encore flottantes ?

La ligne rouge

Sa réponse, dans cet ordre d’idée, à la question lui posée dernièrement par l’hebdomadaire Jeune Afrique (n° 3104, septembre), révèle le degré de sa pugnacité :

— Jeune Afrique : Quitteriez-vous l’Union sacrée (la majorité parlementaire créée par Tshisekedi) si cette loi venait à être adoptée  

— Moïse Katumbi : Oui, il s’agit d’une ligne rouge. Si elle venait à être ne serait-ce que programmée pour être débattue au Parlement, nous quitterons la majorité.

Moïse Katumbi

Les dés sont-ils jetés ? C’est là une sorte de « Alea jacta est » de Jules César. Un défi direct qu’il lance au pouvoir en place (dont il fait partie). Mais au-delà de cette contradiction apparente, Katumbi n’a jamais été du même bord que Tshisekedi. Il ne pouvait en être autrement quand on sait qu’il nourrissait des ambitions présidentielles, depuis 2015, après avoir rompu brutalement avec Kabila.

Partant, il est peu de dire que les deux protagonistes évoluaient, depuis, dans une atmosphère de guerre larvée, faite d’hypocrisie, dont chacun prévoyait une fin du moins inamicale. Ils savaient tous deux que cette histoire de l’Union sacrée ne les servirait qu’un temps, pour masquer leur différence. Et, sans doute, les préparer avant de monter sur l’arène.

Et donc, c’est en termes de « guerre » qu’il faut analyser les propos de l’ancien gouverneur de province. « Quitter l’Union sacrée », pour Katumbi – et pour nous tous, par ailleurs -, ne signifie pas moins briser la majorité parlementaire actuelle et amener ainsi le chef de l’État à un autre mode de gouvernement pour se maintenir au pouvoir. Katumbi sait ce qu’il dit. Il sait qu’il suffit de provoquer une fissure sur cet assemblage – fait de bric et broc -, pour que l’édifice s’écroule de toute sa laideur politique. Tsisekedi le sais aussi pertinemment bien.

Voilà pour la riposte de l’ancien gouverneur du Katanga ! Ce n’est pas tout. Il garde encore une flèche supplémentaire dans son carquois : il est en capacité, à tout moment, de mener une rébellion sécessionniste du Katanga. On sait qu’ils s’y tassent des « cellules dormantes », disciples d’un « Katanga indépendant », qui n’attendent que la présence d’un leadership puissant et organisé. L’ex-gouverneur de province bouderait-il le plaisir, à travers une telle occasion, de faire pièce à son rival ?

Velléités de séparatisme 

En politique, point d’amitié. Sauf des intérêts, dit-on. Rien d’étonnant donc que les deux hommes, les « deux frères », en arrivent aujourd’hui à se regarder en chiens de faïence, aussi discrètement soit-il. Dans son célèbre ouvrage intitulé « Le savant et le politique », Max Weber affirme que « la politique est, par essence, conflit entre les nations, entre les partis, entre les individus ».

Que faut-il en penser, globalement ? À partir de ce point, le spectre des années soixante commence à reprendre chair : situation politique trouble ; acteurs sur scène ne sachant pas ce qu’ils y font ; tribalisme à outrance et velléité de séparatisme, à l’image de Moïse Tshombe, pour la province du Katanga ; Albert Kalonji, pour la province du Kasaï, et même, dans une faible mesure, de Kasavubu, pour la province du Bas-Congo.

De toutes les rébellions, la sécession du Katanga, emmenée par Moïse Tshombe et épaulée ouvertement par la Belgique, fut la plus dure. Elle fut, à partir de 1962, un projet des Congolais, sur la base des ambitions déçues, les Belges n’y ayant occupé que la place du troisième larron, pour piller. La preuve en fut administrée, lorsque sous l’égide de l’ONU, Tshombe accepta de bonne grâce le poste de Premier ministre (1964-1965), sous Mobutu.

Les éléments de similitude entre les deux époques sont du moins frappants, sinon inquiétants. On en prendra quelques-uns pour l’illustration : hier, ce furent les Belges, en position de troisième larron, pour piller, aujourd’hui, ce sont le Rwanda et l’Uganda, se livrant à la même besogne, pour soutenir un régime illégal ; la scène politique brouillée, avec des acteurs jouant le théâtre des ombres ; le retour avec force du tribalisme… et, enfin, les deux « Moïse », avec des ambitions présidentielles en obsession. L’un alla, pour ce faire, jusqu’à monter une sécession.

Histoire des chaumières

Dans la perspective des élections prochaines et de toutes les combinaisons qu’elles impliquent pour donner la victoire aux plus méritants (choisis par le peuple), quelle est la « pensée » du nouveau Moïse ? Va-t-on passer de Moïse Tshombe à Moïse Katumbi, avec élégance, sans recourir à la sécession comme arme ultime, quelles qu’en soient les raisons ? Il faut empêcher l’Histoire de bégayer !           

Mais qu’en pense également le président Tshisekedi ? Qu’importe le projet de « loi Tshiani », pour le moment ? Quelle est son urgence, par rapport aux problèmes cruciaux qui accablent le peuple ? Qu’importe le personnage de M. Kadima pour le siège de président de la Commission électorale nationale indépendante (CENI) ? Une multitude de Congolais ne peuvent-ils pas assumer ces fonctions avec brio ? Somme toute, des questions solubles. Très solubles.

Devant toutes ces questions de la Cité, il appartient au président Tshisekedi d’apporter des solutions idoines. Et de faire ainsi, tous les jours, le choix entre la place de grands hommes dans l’Histoire et le prestige fugitif, propre à satisfaire les esprits obtus… à loger dans des chaumières.

Jean-Jules LEMA LANDU

Par Jean-Jules LEMA LANDU, journaliste congolais, réfugié en France

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RD CONGO. TSHISEKEDI EST-IL FICHU ?

L’Eglise Catholique est montée au créneau, début août, souhaitant voir une « alternance » en 2023. Ainsi un coin du voile a été soulevé à ce sujet, laissant entendre à haute voix ce qui se disait tout bas, depuis longtemps : « Tshisekedi ne vaut pas tripette comme chef d’Etat ».

L’Eglise a donc crevé l’abcès. En prélude aux prochaines élections, qui s’annoncent périlleuses. Une bombe à fragmentation, si on n’y prend garde.

Faisons l’impasse de l’historique électorale complexe, au Congo, pour n’évoquer, en gros, que la dernière présidentielle de 2018. Celle-ci est unique en son genre, quand bien même les médias se plaisaient (se plaisent encore) à y voir un calque quelconque du modèle russe, dans la fameuse formule « Poutine-Medvedev-Poutine ».

Kabila, contrairement à Poutine, a « joué franc-jeu », en plein jour, en ordonnant de proclamer Tshisekedi victorieux, à la place de quelqu’un d’autre. Le président russe, lui, a joué au plus fin, en agissant dans l’ombre.

Avec cette fraude diurne, Tshisekedi traîne depuis l’image de « sparadrap du capitaine Haddock ». La fraude lui colle à la peau, empoisonnant davantage sa carrière politique, erratique. Désormais, il en est à son mi-mandat. Assis sur la tricherie et l’échec.

En témoigne l’atmosphère générale de défiance qui enveloppe la capitale Kinshasa, et les autres grands centres urbains. Elle confine au tribalisme et, dans la foulée, à la révolte populaire en gestation. Tribalisme ? Une thématique dangereuse que le régime Mobutu a jetée aux orties, qui refait aujourd’hui surface avec inquiétude.

Antipatriotisme, tribalisme et appendices

Mais, plus que toute autre chose, la résurgence du tribalisme traduit l’échec le plus cuisant qu’ait jamais enregistré le régime en place. Bien qu’en parallèle, en apparaissent d’autres non moins graves, par exemple : le programme dit de la gratuité de l’enseignement primaire et secondaire : un mensonge d’Etat, le Fonds national de solidarité pour la lutte contre le Covid-19 : vaporisé, l’État d’urgence à l’est du pays : une utopie militaire. Tandis que la corruption, le siphonnement du Trésor public, le complotisme font partie d’un sport national apprécié au sommet de l’Etat.

Sur ce sombre tableau, ne figure aucun programme économique en exécution, si ce n’est sur le plan de la belle rhétorique. Il en est de même du social que le régime Tshisekedi snobe. À longueur de journée, ses fonctionnaires et affidés (rémunérés en prince) roulent carrosse dans Kinshasa, jusqu’à l’insolence. Alors que le peuple, dans sa majorité écrasante, croupit dans une misère noire.

Des gémissements montent de partout. La colère du peuple ne cesse de s’amplifier, sous forme d’avis de tempête sociale. Cette atmosphère délétère, s’il en est, ne justifie pas moins le souhait de l’Eglise Catholique de voir Tshisekedi prendre ses cliques et ses claques en 2023. En fait, huit Congolais sur dix – à vue de nez -, expriment le même souhait.

On en est donc à ce point, au regard de cet aperçu synoptique, avant d’évoquer la question majeure liée aux prochaines élections. Selon nombre d’observateurs, celles-ci promettent des étincelles, pour une raison majeure d’égocentrisme. Les psychologues en diront plus un jour.

Qu’en est-il, au juste, en résumé ? Si la « Question congolaise » demeure une sorte d’usine à gaz, elle est néanmoins constitutive des deux plaies principales : l’antipatriotisme et le tribalisme. Par ailleurs, les deux notions finissent par se confondre, le reste étant de simples appendices.

L’antipatriotisme, entre autres sens, est un égoïsme au niveau individuel, d’abord, qui atteint l’entre-soi, ensuite, pour finir sa course sous forme de tribalisme. C’est le plus haut degré de ce mal. Son objectif est « d’écarter l’autre du centre d’intérêt afin d’en être l’unique jouisseur ». A cet égard, la société congolaise reste divisée entre une poignée de millionnaires et leurs vassaux puissants, d’un côté, et une marée de pauvres aux abois sans défense, de l’autre. Et ce, des décennies durant.

Bras de fer avec l’Eglise Catholique

Une genèse peu enviable ! Au lieu de couper les liens avec ce passé douloureux, Tshisekedi les renforce. Avec un certain cynisme. Quand, dès ses premiers pas au sommet de l’Etat, il donne la preuve d’un « prince » préoccupé tant par son maintien au pouvoir que par la prospérité de la Cité. En effet, son entourage parlait déjà indistinctement de « glissement » vers un deuxième mandat, sans passer par les élections ou de subordonner celles-ci à la réalisation d’un recensement. Un refrain fort connu, synonyme, au Congo, de « mesures dilatoires ».

Deux des sujets polémiques, du temps de Kabila, ayant fait couler beaucoup d’encre, de salive et de sang. Lui, Tshisekedi et son parti UDPS, dans le rang de l’opposition, en ont fait les frais. Il en sait quelque chose pour l’avoir vécu dans sa chair et dans son esprit. Aujourd’hui, c’est la même personne qui retourne sa veste, pour faire siennes les mêmes dérives démocratiques. Et même, qui plus est, essaie avec véhémence de caporaliser la Commission électorale nationale indépendante (CENI). Comme il l’a déjà fait avec la magistrature. Un travail méticuleux dans l’ombre. But poursuivi : le pouvoir, à tout prix, par la fraude ou par la guerre.

D’où la présence de 500 jupes, pimpantes neuves (pour une rondelette somme de 25 millions d’euros), « don » du président de la République aux 500 députés. Ou plutôt, témoignage d’une corruption ouverte au sommet de l’Etat ; d’où l’élaboration de cette théorie, fumeuse, sur la « congolité », dont l’objectif est d’éliminer des candidats présidentiels connus, populaires et susceptibles de l’emporter à l’échéance de 2023 ; d’où cette politique sournoise d’intégrer les Eglises dites de réveil, dans la campagne, avant la lettre ; d’où le bras de fer engagé avec la puissante Eglise Catholique, puisque celle-ci a envisagé de marcher sur ses plates-bandes pour le ramener sur le droit chemin…

Tout cela forme un miroir qui reflète la perte de confiance d’une régime croulant. Tshisekedi est-il fichu ? Faut-il plus pour le démontrer ? »

Fin des haricots ou balkanisation de jure

Il y a tellement du négatif dans l’action du président en exercice pour le voir, de manière honnête, gagner les élections. Cet homme n’est-il pas allé jusqu’à signer un contrat minier traître avec le Rwanda, décrié par l’ensemble des Congolais scandalisés ? Pourtant, cet homme dont les historiens se feront le devoir de décrire le rôle néfaste de trahison qu’il a joué contre son pays, ne lâchera rien.

Tshisekedi, à comprendre les manœuvres qu’il mène, « pour le pouvoir », ne lâchera rien. Un bain de sang est donc en perspective, dans lequel sera consacrée la balkanisation dont on parle tant, depuis longtemps.

Si le leader de la province du Katanga, Moïse Katumbi est écarté de la course présidentielle, cette province entera en rébellion. Suivra le Kivu de Kamerhe (en prison ?!) – avec le Rwanda en embuscade. Viendra ensuite le tour du Bas-Congo du gourou Muanda Nsemi…  Enfin, ce sera la fin des haricots ! Ou la balkanisation de jure ! Ou, par extraordinaire, le départ improbable d’un nouveau Congo ! Qui sait ?

Attention ! Le conflit est en train de mûrir. Et « quand une guerre est mûre, elle éclate toujours pour une bagatelle », affirme l’écrivain Jacques Ferron. La bagatelle ça pourrait être une banale manifestation de mécontentement. Comme on en voit régulièrement ces derniers temps à Kinshasa.

Qu’on ne s’y méprenne point. Toutes les révolutions modernes furent, à l’origine, des révoltes urbaines, parties de bagatelles. De la prise de la Bastille à Paris en 1789, à celle du Palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg, en Russie en 1917. Attention !

Jean-Jules LEMA LANDU

Par Jean-Jules LEMA LANDU, journaliste congolais, réfugié en France

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MAGHREB. Élan putschiste tunisien et islamisme

Le président tunisien, Kaïs Saïed, semble avoir usé de procédés algériens, quand il dut annoncer, au soir du 25 juillet passé, le gel des activités de l’Assemblée des représentants du peuple durant 30 jours, la levée de l’immunité de tous les députés et le limogeage du chef du Gouvernement, Hichem Mechichi.

« Les mesures du 25 juillet » est l’euphémisme qu’ont préféré utiliser certains titres de la presse tunisienne pour qualifier ce putsch contre la constitution du pays. Tout dans cette mise en scène qui a entouré l’intervention présidentielle, rappelle la déloyauté et les tonalités autoritaires dont le régime algérien s’est fait une spécialité. Grandiloquence dans le propos, habits de scène faits de casques et de bottes avec à la clé l’engagement à respecter la constitution…

Pourtant, Kaïs n’est pas Bouteflika. Il en est même l’antithèse. Le premier a été élu et le second a été coopté par l’armée. N’empêche, les différences entre les deux personnages sont encore plus importantes que les similitudes. 

Quant à la comparaison des régimes des deux pays respectifs, il est à se demander, au-delà de l’apparente césure entre un système formaté par une révolution populaire et un système militariste rigide, s’ils n’ont pas en commun de subir, malgré tout, le diktat de l’État profond. Qu’on se souvienne des circonstances dans lesquelles l’actuel locataire du palais de Carthage fut élu. Toujours est-il, quand on voit comment la démocratie est malmenée sur les terres mêmes qui l’ont vue naître et grandir, il est permis de se dire que la démocratie nord-africaine, à peu près la seule dans la région qui ait pu atteindre un tel niveau, est, peut-être, en train d’imiter les défauts de ses devancières occidentales, étant donné qu’il est plus facile de mimer les travers que les qualités. En cette époque d’incertitude perpétuelle, jamais la criminalisation de la protestation politique et son corollaire, la surveillance intégrale des citoyens, n’ont trouvé meilleur alibi que le terrorisme. Avec l’affaire Pegasus, on se surprend à penser que finalement, si petit que puisse être un pays, si misérable que puisse être son économie, il est susceptible de développer un gigantisme ombrageux et monstrueux pour peu qu’il ait assez d’argent pour acquérir les nouvelles technologies de dernier cri .

Mais que sait-on réellement de l’activisme souterrain des grandes puissances ? La digression étant faite, revenons à la Tunisie. Mais il y a plus à dire sur la régression de l’islamisme que ce qui peut se dire de la violation par Kaïs Saïed de la constitution. L’argument massue en faveur de la politique du coup de pied dans la fourmilière, est celui qui consiste à mettre en avant le devoir moral de combattre la corruption. Eh quoi ? L’éradication de la gabegie, des malversations, du népotisme et l’instauration de la justice sociale, n’étaient-elles pas la raison d’être du parti islamiste Ennahdha? Les islamistes des places de Tunis, Alger et Rabat qui se prenaient pour le centre du monde, sont désormais rappelés à leur condition de mortels. Leur parcours n’est pas sans rappeler celui des communistes. Comme quoi, les utopistes, qu’ils soient laïques ou religieux, deviennent des gens des plus ordinaires dès lors qu’ils se diluent dans la nomenklatura. Il ne subsiste de leur ancienne vie que des signes qui font ambiance, le voile pour les uns, le foulard rouge pour les autres. Même s’il survit socialement, l’islamisme a cessé pourtant d’être un projet d’État. Il se réinvente en dehors de ses circuits traditionnels en investissant de plus en plus des individualités qui expriment des opinions divergentes, se conformant ainsi à une certaine vision « démocratique », disons plurielle de la société. Les réseaux sociaux, du reste, relaient ces voix multiples. Cette évolution confirme, si besoin est, que l’islamisme, pris dans son acception pragmatique (loin de ses penchants consuméristes), est une stratégie d’appropriation de la modernité. C’est pourquoi, l’élan putschiste tunisien me paraît d’autant plus injustifié qu’il vise un mouvement rongé par la déliquescence et condamné à la chute. 

Larbi Graïne https://www.oeil-maisondesjournalistes.fr/wp-content/uploads/2021/02/logo-rond-twitter-36x36.png

Journaliste algérien établi en France

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Législatives en Algérie : Abdelkader et le degré zéro de la politique

Les lendemains de la débâcle électorale du 12 juin passé sont cruels pour les généraux algériens. Le désaveu populaire envers le régime militaire est on ne peut plus éloquent.

Même le rafistolage des chiffres n’a pu cacher le fait que les « vainqueurs » des législatives (le Front de libération national – FLN, islamistes-maison et le Rassemblement national démocratique RND réunis) sont d’un poids politique infiniment infinitésimal, et pour tout dire : nul. C’est cette nullité paroxystique que le chef de l’État entend assumer. Ainsi, d’une manière officielle, Monsieur Abdelmadjid Tebboune a fait savoir, le jour même de la tenue du scrutin que le taux de participation ne l’intéressait pas. Autrement dit, les élections seront validées dussent-elles provoquer des fous rires. Un simple calcul basé sur les résultats définitifs publiés dans le Journal officiel, donne les pourcentages suivants : Le FLN qui soi-disant a remporté les élections, n’a pu décrocher que 1.18% des voix, les islamistes du Mouvement de la société pour la paix (HMS), 0.85% et le Rassemblement national démocratique (RND), 0.81 %.

Bienvenu dans le monde à l’envers ! On a un pouvoir schizophrène qui, lui-même, met à nu la démocratie de façade. C’est la folie du pouvoir, une maladie dont seul Tebboune serait, dit-on, atteint. Dans un pamphlet publié sur sa page Facebook, Noureddine Boukrouh, ex ministre de Bouteflika a suggéré que le chef de l’État devrait être interné dans un asile psychiatrique. Sous le titre « Ce fou de Tebboune », le post a terriblement fait sensation sur les réseaux sociaux.

Connu pour être proche des services de renseignements-aile de l’ex DRS [Département du renseignement et de la sécurité], cet ex ministre n’a pas été inquiété alors que des activistes du Hirak ont été jetés en prison pour moins que rien. Mon propos n’est pas de souhaiter la prison aux politiques ou d’exiger des sanctions à leur encontre, ce serait une atteinte à la liberté d’expression. Toujours est-il que ce n’est pas Boukrouh qui va être emprisonné mais Nordine Aït Hamouda. Tout porte à croire que l’opération a été montée dans le cadre d’une guerre des services. Aït Hamouda aurait été attiré sur le plateau de Hayat TV dans un guet-apens. Ex député, Aït Hamouda est le fils du colonel Amirouche, maquisard kabyle tué par l’armée française, célèbre dans toute l’Algérie. Les hirakistes, des quatre coins du pays se réclament d’ailleurs de lui. L’un de leur slogan est « Nous sommes les enfants d’Amirouche, nous ne ferons pas marche arrière ». Acquis aux idées d’un courant berbériste non consensuel, on aurait fait dire, haut et fort, à Aït Hamouda, ce qu’on pressentait qu’il serait capable de dire dans un débat à forte portée idéologique : l’Histoire en l’occurrence. C’est, du reste, avec fougue qu’il dénonça comme « traîtres » Houari Boumediene, ancien chef de l’État, Messali Hadj, le père du nationalisme algérien et l’émir Abdelkader, icône de la résistance algérienne à l’occupation française lors de ses débuts. Toutes ces personnalités vitupérées par Aït Hamouda appartiennent au courant arabo-islamiste. Arrêté et mis sous mandat de dépôt, le fils du colonel Amirouche est accusé d’ « atteinte aux symboles de l’État et de la révolution », « atteinte à un ancien président de la République », « atteinte à l’unité nationale », « incitation à la haine et discrimination raciale ». Toutes les voix sensées ont appelé à la libération de l’ex député arguant que l’affaire devrait être recadrée par les historiens. Oubliés donc les projectiles tirés sur Tebboune. Ainsi, ce dernier est gommé par un ancien chef d’État. A défaut de débattre des problèmes du présent, les Algériens sont ainsi conviés à s’occuper du passé.Il est utile de souligner que ce n’est pas la première fois qu’une personnalité historique est la cible de calomnies. Sous Bouteflika, Messali Hadj a été également dénoncé comme « traître » par un ex chef d’un parti berbériste. Plus près de nous, en 2020, c’est Abane Ramdane, un des principaux dirigeants du FLN historique, qui a fait l’objet d’une accusation de traîtrise de la part d’un fonctionnaire arabophone exerçant au niveau de l’administration de la wilaya (département) de M’sila. En outre, de son vivant, Ben Bella avait estimé que le congrès de la Soummam, qui devait organiser la révolution algérienne et dont Abane fut l’architecte, avait été une « trahison ». Dirigeant d’origine kabyle, partisan de l’éviction des militaires de la scène politique, Abane a été également célébré par les hirakistes qui se sont reconnus dans son combat.

Le débat sur l’histoire : un débat culturel

Force est de constater que ce débat sur l’Histoire renvoie à un conflit culturel dont les protagonistes ne sont autres que les élites politiques arabistes et berbéristes. Chacun de ces deux camps voit dans l’histoire de l’Algérie une histoire habitée par une succession de traîtres quoique différents selon que l’on se situe d’un côté ou de l’autre. Aussi, depuis la présence romaine, la figure de la traîtrise est toujours liée à un ancien colonisateur. c’est pourquoi d’aucuns diront que l’aguellid (roi) Massinissa fut le « chien » de Rome. L’historien et anthropologue Alain Mahé a bien cerné le problème lorsqu’il écrit que « la singularité de ces affrontements culturels [entre militants arabistes et militants berbéristes] réside dans le fait que les militants d’une cause ne parviennent à flétrir la cause adverse qu’en faisant intervenir un élément tiers, en l’occurrence un conquérant ou un colonisateur. [1]». Le discours historique des berbéristes « conduit implicitement à l’équation : arabe = colonisé, mais il en va de même dans les représentations qu’entretiennent les populations arabophones sur l’identité berbère.[2] » Mais ces derniers propos sont à relativiser vu que le Hirak qui est lui même un phénomène culturel, a fait évoluer les choses.

Un déluge de répression

Tout ce tintamarre fait autour de l’émir Abdelkader survient sur fond d’un déluge de répression visant les marches, les partis, les associations, les militants du Hirak, du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) et les autonomistes. L’Algérie n’est pas loin d’atteindre 400 prisonniers politiques. Même Fethi Gheras, chef de file du MDS, héritier du communisme algérien, s’est vu arrêté à son domicile. Cette opération spectaculaire vise à semer la terreur dans la population. Ce n’est pas que le multipartisme soit menacé, c’est qu’il n’existe pas. Mêmes divisés en pro et anti-Tebboune, les généraux algériens, semblent penser qu’ils sont en mesure de réduire le Hirak et neutraliser le MAK en Kabylie, et ce, peut-être en favorisant les autonomistes avant de se retourner contre eux. L’accusation de terrorisme qui vise le mouvement indépendantiste ne peut s’expliquer pour le moment que de cette façon.

[1] Alain Mahé, Histoire de la Grande Kabylie, XIXe-XXe siècles. Anthropologie historique du lien social dans les communautés villageoises, Bouchene, Paris, 2001, pp. 478-479.

[2] Ibid.

Larbi Graïne https://www.oeil-maisondesjournalistes.fr/wp-content/uploads/2021/02/logo-rond-twitter-36x36.png

Journaliste algérien établi en France

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