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La Maison des journalistes à la Radio Libertaire

[ENTRETIENS] A l’occasion d’une émission de 2 heures  en direct sur Radio Libertaire 89.4, la Maison des journalistes a pu mieux se faire connaître des auditeurs de cette fréquence francilienne historique. Deux journalistes ex-résidents de la Maison des journalistes, étaient donc récemment présents à l’antenne pour témoigner de leurs parcours d’exil et de leurs trajectoires professionnelles depuis leur arrivée en France. Il s’agit de Béatrice Cyuzuzu et Mortaza Behboudi, journalistes exilés du Rwanda et d’Afghanistan.

Renvoyé Spécial PJJ, les jeunes à la rencontre de deux journalistes de la MDJ. « Parler c’est offrir une possibilité de changement »

[Par Romane SALAHUN]

Le jeudi 20 octobre 2016, la Maison des journalistes (MDJ) a reçu entre ses murs, un groupe de visiteurs composé de jeunes et éducateurs de l’UEAJ de Combs-la-Ville en Seine-et-Marne, unité du service de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Présents dans le cadre du programme Renvoyé Spécial PJJ mis en place par la MDJ en janvier 2016, les jeunes ont pu rencontrer la rwandaise Maria Kuandika et le camerounais René Dassié, journalistes en exil de la Maison des journalistes.

René Dassié, journaliste camerounais en exil. Crédits photo : Lisa Viola ROSSI

René Dassié, journaliste camerounais en exil.
(Crédits photo : Lisa Viola ROSSI)

Réunis pendant plus de deux heures, les deux journalistes ont pu partager avec les jeunes et leurs éducateurs, leur parcours de vie, les risques liés à l’exercice de leur métier dans leur pays, et leur combat pour la vérité. Cette rencontre visait donc à sensibiliser les jeunes aux enjeux de la liberté d’expression, amener une ouverture sur le monde, et un questionnement sur notre rapport à l’information.

« Accepter les coups, en tirer du positif est quelque chose d’utile pour moi et les autres ».

C’est ce que répond René Dassié lorsque les visiteurs lui demandent comment il a pu se reconstruire. A travers son témoignage direct, ce journaliste camerounais de 44 ans cherche à faire prendre conscience aux jeunes les réalités de son métier de journaliste au Cameroun.

Pour appréhender son parcours d’exil,  il ouvre d’abord une fenêtre sur son pays. René Dassié nous indique que les valeurs démocratiques semblent avoir déserté le Cameroun gangrené par la corruption, les inégalités, et la violence d’Etat. Il partage avec les visiteurs son impuissance face au constat d’une situation désastreuse où les richesses sont accaparées par une élite au pouvoir, laissant dans la misère une population sous contrôle. Les failles dans la gestion du pays sont visibles dans les écoles, en ruine, où les élèves issus des familles les plus pauvres s’entassent dans la poussière. Le récit et les images de René viennent attiser la curiosité des jeunes sur la situation de leurs homologues camerounais. « C’est un vrai prof ? Ont-ils connu une vraie école ? ». Des questions qui se heurtent parfois au constat d’une réalité difficile et loin de la leur. «  Je devais chaque matin traverser la brousse pour me rendre à l’école, je connaissais l’heure par la position du soleil vu qu’il n’y avait pas de montre […] je tombais parfois nez-à-nez avec un serpent ». L’exotisme surprend, et fait parfois sourire la salle.  Les inégalités sont également visibles dans les infrastructures. Les grandes autoroutes, symboles de modernité, côtoient les chemins de boue inondés, rendant impossible l’acheminement des ressources. René Dassié nous parle également des prisons camerounaises où il a enquêté pour un reportage, et dans lesquelles il y a « 30 fois plus de prisonniers que ce qu’elles peuvent accueillir ». Les prisonniers sont entassés là, corps contre corps, sans ressources, victimes de maladies, de malnutrition, de déshydratation.

Photo prise clandestinement en décembre 2012 dans le quartier des hommes de la prison surpeuplée de Kondengui (Yaoundé), 4000 détenus pour 800 places. Crédits photo : D.R

Photo prise clandestinement en décembre 2012 dans le quartier des hommes de la prison surpeuplée de Kondengui (Yaoundé), 4000 détenus pour 800 places.
(Crédits photo : D.R)

Ce sont ces failles que, par son métier, René Dassié s’est attaché à dévoiler au péril de sa vie. Journaliste dans le journal privé Le Messager, René était spécialisé dans les questions liées à la sécurité, la police et l’armée. Son journal était très critique vis-à-vis du pouvoir, et avait vocation à faire bouger les lignes. Or dans un pays où la police est le bras armé de l’Etat et use de la violence pour faire respecter l’ordre, son métier devient un métier à risque.

Lors de sa première enquête, René couvrait un conflit meurtrier entre deux villages. Sur place, identifié comme journaliste d’opposition, il fut arrêté, tabassé. Mais comme il l’explique, il était « têtu ». Il continuera donc d’accomplir sa mission d’information malgré les risques. Au fil de ses enquêtes sur les exactions de l’armée et de la police, les persécutions se poursuivent : menaces téléphoniques, menaces physiques, accusations de fomenter un coup d’Etat. Si le danger physique est réel, la mort sociale l’est tout autant. Une propagande s’instaure alors pour jeter le discrédit sur cet individu et tous ceux qui l’approchent pour en faire des parias. « Si je répondais aux menaces, j’allais mourir ». Malgré tout René continue de poursuivre son devoir d’informer, de dévoiler la vérité. Une vérité de corruption, de violence, d’oppression qui gangrène le pouvoir en place.  Et puis un jour, la situation devient intolérable, et pousse au départ. Alors que René travaille sur la guerre des chefs dans l’armée, la pression psychologique et physique deviennent insupportables. Il décide donc de partir en laissant tout derrière lui. L’arrivée en France est difficile. Plus tard, René prendra connaissance de l’existence de la MDJ par Reporters sans Frontières. Il restera alors 6 mois à la Maison, apprenant le français, faisant les démarches de demande d’asile.

A ses côtés, se tient Maria Kuandika, journaliste rwandaise dont le parcours fait écho à celui de René Dassié. Résidente de la Maison des journalistes, elle se rappelle son arrivée en France le 6 juin 2016 et va à son tour raconter son parcours aux jeunes visiteurs attentifs.

 « Parler c’est offrir une possibilité de changement, une possibilité d’aide en révélant un problème. C’est donner une voix à ceux qui ne peuvent pas s’exprimer. »

Maria, jeune femme journaliste de 28 ans, se souvient de son arrivée en France il y a 6 mois. Avant d’être journaliste en exil, elle travaillait au sein de médias privés (radio et télévision) subventionnés par l’Etat rwandais.

Maria Kuandika, journaliste rwandaise, résidente de la MDJ (Crédits photo : Lisa Viola ROSSI)

Maria Kuandika, journaliste rwandaise, résidente de la MDJ (Crédits photo : Lisa Viola ROSSI)

Maria interpelle les visiteurs : « Que connaissez-vous du Rwanda ? ». « Le génocide ». Les références des visiteurs viennent des informations perçues de loin ou de l’univers cinématographique. Le film Hôtel Rwanda de Terry George sorti en 2005 traitant du génocide, est invoqué par l’un des jeunes. A ces bribes d’informations, Maria confronte son histoire. Elle indique qu’aujourd’hui le Rwanda tente de se reconstruire après le génocide de 1994, point culminant de la discrimination entre Hutus et Tutsis. Le président actuel, Paul Kagamé, occupe actuellement son troisième mandat. Même si le gouvernement en place affiche une volonté de modernisation, les défaillances dans la gestion du pays restent visibles. En effet, Maria décrit une fracture sociale profonde où les extrêmes se côtoient, entre individus vivants dans la misère, sans éducation et aide sanitaire, et une élite nécrosée par la corruption, cumulant les ressources et éduquée dans des écoles internationales.

Se donnant pour but de révéler ces fractures, Maria était journaliste spécialisée dans le domaine du social et de la santé. Elle partage alors avec les jeunes l’exercice de son métier en montrant un de ses reportages sur les conditions sanitaires terribles d’un village reculé du Rwanda. Ce reportage sur une population rurale, extrêmement pauvre et victime d’épidémies dévastatrices, révèle l’inexistante prise en charge du gouvernement. Cette vérité dérange donc le pouvoir qui se veut aujourd’hui être un modèle de modernité. La censure et les persécutions surviennent alors. Maria recevra des injures, des menaces téléphoniques, des pressions de licenciement auprès de sa rédaction. Les reportages seront parfois abandonnés, la rédaction étant poussée à l’autocensure. Or Maria ne veut pas refuser de dire ce qu’il y a à dire.

Elle questionne alors les visiteurs pour mettre des mots sur ce que l’on considère parfois comme un concept trop flou « c’est quoi pour vous la liberté d’expression ? » « C’est dire ce qu’on veut », « c’est exprimer ses pensées » répondent les jeunes. Maria nous livre alors sa définition : « La liberté d’expression c’est montrer ce que tu penses, montrer tes sentiments à travers un écrit, une chanson, un dessin, un article. Parler c’est offrir une possibilité de changement. Parler c’est ouvrir une possibilité d’aide en révélant un problème ; c’est donner une voix à ceux qui ne peuvent pas s’exprimer ».

Au-delà de la suppression de cette liberté, c’est la vie de la jeune femme qui est menacée. Subissant une oppression constante dans son pays, elle a d’abord fui au Burundi. Là-bas, arrêtée par les services de renseignements, et accusée de vouloir démolir le pouvoir en place, elle est torturée. Une fois relâchée, partir loin est une décision qui s’impose. Grâce à l’aide d’amis, elle pourra alors partir sans que la France ne soit son choix. « Si j’avais pu je serais partie aux Etats-Unis ». Ici, à Paris, en sécurité, la situation reste complexe. « Il n’est pas simple de tout quitter. Mon départ met en danger mes proches, devenus parias de la société ». Elle se réjouit tout de même de sa situation à la MDJ. «  Ici je ne suis plus seule. J’ai rencontré des collègues qui ont parfois des histoires pires que la mienne […] Si mon pays ne veut pas de moi, la France, elle, m’a accueillie ».

Une réflexion concrète sur la liberté de la presse

René Dassié, qui a «  toujours dû se battre dans un milieu hostile », voit dans ces rencontres avec les jeunes un moyen de partager un vécu qui peut servir. « J’accepte les coups. Le plus grand problème c’est mon impuissance face à des situations terribles. Ce que je peux faire c’est chercher à écrire des histoires sur mon vécu qui peuvent aider certains. J’essaie d’en tirer de l’utile. ». De son côté, Maria y voit une sorte de thérapie « Ça aide pour aller pour de l’avant, et c’est précieux de voir l’intérêt des gens pour notre situation ».

Car l’intérêt se manifeste bel et bien chez les visiteurs qui réagissent aux récits des intervenants. « Pour moi vous êtes des combattants, je ne vous vois pas comme des victimes. Vous affrontez la situation » exprime un éducateur. Si les questions des jeunes se concentrent surtout sur la situation personnelle des journalistes, le courage et la force de continuer l’exercice de leur métier devant les menaces forgent l’admiration. Le message des visiteurs aux journalistes est clair : continuez de parler. Le but semble atteint de sensibiliser au fait que la liberté de la presse est un droit fondamental, précieux et fragile. La quête de la vérité et le droit d’informer reste une lutte permanente et nécessaire au processus décisionnel dans une société démocratique. Si Maria et René se sont battus pour leur vie et pour leur métier, cette rencontre fait écho au fait que nous sommes tous des combattants en puissance, ayant pour arme la possibilité de parler, de dénoncer.

Kagamé, François Soudan et les « faussaires »

[Par Okito-Okongo OMEDJELA]

Ouvrez Jeune Afrique et lisez ! Si vous y trouvez une information sur le président Kagamé, commentée par François Soudan, dites-vous bien : « En voici encore un autre conte sur l’homme providentiel de l’Afrique ». Ce deus ex machina, qui a trouvé un ange tutélaire à Jeune Afrique, s’appelle aussi, pour son défenseur parisien : « L’homme de fer ». C’est le titre d’un livre laudatif, paru récemment, écrit par François Soudan. Qu’on me permette de discuter ce point de vue.

Sommaire-Jeune-Afrique-10-avril-2016Dans l’article intitulé « Kagamé, Obama et la case de l’oncle Sam » ( JA n° 2870, du 10 au 16 janvier 2016), l’ « avocat » du chef de l’Etat rwandais n’en démord pas. Pour prendre à contre-pied la position de l’administration Obama, critiquant la démarche du président Paul Kagamé de vouloir s’éterniser au pouvoir, le directeur de la rédaction de Jeune Afrique (comme faisant office de porte-parole de Kigali) reprend son encensoir d’arguments subjectifs et décoche : « Un chef qui n’a rien fait pour son pays mais qui abandonne son fauteuil à l’heure fixée par la Constitution n’est pas automatiquement un héros, et un chef dont le bilan économique et social est incontesté, et qui, pour le parachever, prolonge son bail avec l’accord de ses concitoyens n’est pas, ipso facto, un vilain ».

Kagamé et Obama

Paul Kagamé et Barack Obama

C’est l’argument massue, déployé par l’auteur dans cette tribune, pour asseoir sa thèse, mais réfutable pour trois raisons principales :

1. Il convient de préciser qu’on ne peut appréhender qu’à tort le clivage ethnique hutu-tutsi (et ce que cela entraîne), à partir des rives de la Seine ou même à travers de nombreux reportages ponctuels effectués sur le terrain. C’est une question de fond délicate sur laquelle nombre d’analyses ont fait fausse route. Si bien qu’il serait imprudent d’affirmer, de la part de François Soudan, s’agissant d’un nouveau mandat du président rwandais, que ce projet avait emporté l’adhésion de la « majorité des Rwandais ». Nous savons tous ce que les votes, en général, valent en Afrique. Et, surtout, dans un pays comme le Rwanda, dont le régime est fondé sur la terreur ;

2. Prétendre que seul Kagamé possède les clefs de la réussite est un terrible déni de la sagesse universelle qui enseigne, a contrario, que « nul dans la vie n’est irremplaçable » ;

3. Les leçons de l’histoire récente de l’Afrique, en ce domaine, ne sont pas sans exemples parlants. C’est le cas de Mandela, en Afrique du Sud, qui a passé la main, après un mandat, alors que sa gouvernance avait brillé de mille feux. Senghor, avant lui, au Sénégal, était parti, après deux mandats et autres Chisano, au Mozambique.

C’est là toute une pléiade de grands hommes, qui auraient pu rester très longtemps au pouvoir s’ils le voulaient, mais comme la vie, en général, est liée aux normes (les Constitutions en sont une), ils n’ont pas défié cette logique. Aussi l’argument de François Soudan ne tient-il pas la route. Ce qui me fera dire, pour le directeur de la rédaction de Jeune Afrique, en ce qui concerne ses articles sur le président Kagamé, qu’il y a en lui quelque chose qui s’apparente à ce que l’écrivain Pascal Boniface appelle « les intellectuels faussaires ». Ceux-ci, relève-t-il, « fabriquent de la fausse monnaie intellectuelle pour assurer leur triomphe sur le marché de la conviction ».

Qui ignore que le « pouvoir use » et que le « pouvoir absolu use absolument » ? Et que Monsieur Kagamé n’est pas un extraterrestre ? Un peu de mesure…

 

 

De nos envoyées spéciales, le 38ème Festival de cinéma de Douarnenez

Affiche 40x60.qxpA l’occasion du 38ème Festival de cinéma de Douarnenez qui a eu lieu du 22 au 30 août 2015 deux journalistes de la MDJ sont parties en tant que correspondants de L’oeil de l’exilé. Il s’agit de Marie Angélique Ingabire, originaire du Rwanda qui a rejoint l’équipe de la rédaction de Kezako et sa collègue du Burundi Diane Hakizimana, celle de Vos Gueules Les Mouettes.

Reportage.

Ci-dessous les interventions de Diane Hakizimana diffusées par la web-radio Vos Gueules Les Mouettes :

« La MDJ | La femme »
« Chez moi »
« Liberté des médias | Burundi »

Ci-dessous les articles de Marie-Angélique Ingabire diffusés sur le journal en ligne L’oeil de l’exilé :

« Douarnenez : un représentant de la confédération indigène Tayrona parle »
 « Les veilleuses de chagrin, fortes ou mélancoliques? »
 « Festival de Douarnenez : Radél, film-fiction hors du commun »
 « Entre cinéma et littérature, l’ivraie au Festival de Douarnenez »
 « Douarnenez, rencontre entre sourds et interprètes »

 

France-Rwanda : déclassification des documents relatifs au génocide

[Par Marie-Angélique INGABIRE]

La France a finalement signé la décision de déclassifier des archives de la présidence française sur le génocide de 1994. L’annonce de cette décision a coïncidé avec le premier jour de la semaine de la 21e  commémoration du génocide des Tutsi, le 7 Avril 2015.  La majorité de ces pièces sont des notes et des télégrammes diplomatiques.

Victimes du génocide rwandais au Mémorial du Génocide à Kigali. (©REUTERS/Noor Khamis)

Victimes du génocide rwandais au Mémorial du Génocide à Kigali. (©REUTERS/Noor Khamis)

Après une série de déclarations des autorités rwandaises qui accusent la France d’avoir participé au génocide via le soutien politique et militaire, le Rwanda  accuse également la France d’une participation directe au crime commis contre les Tutsis pendant le Génocide. Dans un entretien à Libération, le président rwandais, Paul Kagame avait déjà affirmé en Avril 2014 que « la France comme la Belgique ont joué un rôle néfaste dans l’histoire de son pays et ont contribué à l’émergence d’une idéologie génocidaire ». Ces accusations se concentrent surtout sur l’opération turquoise menée par l’armée française pendant le génocide.

S’adressant aux membres de l’EGAM (European Grassroots Antiracist Movement) en visite au Rwanda au lendemain de cette déclassification, le président Kagame a déclaré qu’il faudra d’abord vérifier si ces archives n’ont pas été fouinées avant de croire en leur authenticité. Quant au ministre rwandais de la justice, Johnston Busingye, il avait déclaré à RFI que « La relation politique, diplomatique et militaire franco-rwandaise pendant la période 1990-1995, a été un domaine bien gardé … Peut-être que ce qui s’est passé à l’époque sera finalement révélé et permettra de faire la lumière sur de nombreuses zones grises ».

Le Rwanda met l’accent sur l’impact de l’Opération Turquoise et sur l’intensité du génocide ; il reste à savoir la réaction du Rwanda étant donné qu’aucune note ne mentionne cette opération d’une façon explicite.

Chaque matin chez l’exilé…

[Par Sintius MALAIKAT]

Chaque matin à travers la fenêtre de ma chambre, sur un cimetière se pose mon regard. Souvent je vois des gens poser des gerbes de fleurs ou nettoyer les tombes des membres de leurs familles ou amis qui y sont enterrés. « Aurai- je un jour l’occasion de le faire pour les miens enterrés au Rwanda? » Exilée, je suis privée du droit de retourner dans ma patrie.
Que le monde est injuste!

Chaque matin j’attends vainement un appel ou un courrier porteur d’une bonne nouvelle. Pourquoi tout ce temps d’attente avant d’avoir le statut de réfugiée? Pourtant, je suis dans un pays de droit! Oui, nombreux sont les dossiers de demande, mais est-il juste d’attendre aussi longtemps? Heureusement dans les couloirs, je croise mes collègues de la Maison des journalistes, qui comme moi ont connu ces moments difficiles, et qui me remontent le moral en me disant « Patience est mère de sûreté ».

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Malheureusement qui sait qu’un maudit matin je serai peut-être obligée de partir, disparaître dans un centre sans collègue pour m’encourager? Un entourage sans affinité est une voie sans issue, une pièce sans sortie, un hôpital sans médecins.
Chaque matin à travers ma fenêtre, j’aperçois des enfants sur leur chemin de l’école. Forcée de vivre tout ce temps d’éloignement, sans lueur au bout du tunnel, je me demande quand mes filles pourront me rejoindre et en fin vivre en sécurité.
Chaque matin est le début d’une journée dure pour tout demandeur d’asile dont la procédure n’avance pas. Sur mon passé amer s’ajoute cet accablement.
Chaque matin…

 

 

 

 

Rwanda : 10 ans de prison pour Kizito Mihigo

[Par Sintius MALAIKAT]

L’artiste Kizito Mihigo a finalement été condamné à 10 ans de prison lors d’un procès durant lequel il plaidé coupable (cliquez ici pour lire l’article publié sur l’affaire Mihigo, le 7/11/2014).

Kizito Mihigo (source: ikazeiwacu.fr/

Kizito Mihigo (source: ikazeiwacu.fr/

Le verdict est tombé le 27 février. Accusé de conspiration contre le gouvernement du président Paul Kagame, de formation d’un groupe criminel, d’entente en vue de commettre un assassinat et de complicité dans un acte terroriste, Kizito Mihigo avait été arrêté en avril dernier.

Kizito Mihigo durant le procès

Kizito Mihigo durant le procès

Kizito Mihigo et les autres accusés

Kizito Mihigo et les autres accusés

Dans un procès qu’il partageait avec 3 autres accusés, Kizito s’est passé définitivement de ses avocats et a plaidé coupable et a demandé pardon au Chef d’Etat et à tous les Rwandais.
Dix ans de prison contre la perpétuité qu’ avait proposée le procureur, tel est le sort de l’artiste reconnu coupable des 2 premières accusations, et dont le juge n’a pas retenu l’accusation de complicité dans un acte terroriste, « faute de preuve ». Ici se pose la question de savoir ce que dit la loi quand une personne plaide coupable d’un crime que la cour jugera qu’il n’a pas commis ! Ceci ne devrait-il pas affecter la véracité des informations que le présumé a données ?

Le journaliste Cassien NTAMUHANGA

Le journaliste Cassien NTAMUHANGA

Jean Paul Dukuzumuremyi, ancien militaire et Cassien Ntamuhanga, journaliste, ont quant à eux été reconnus coupables de toutes les charges, et condamnés respectivement à 30 et 25 ans de prison. A la sortie du tribunal, Cassien n’a pas caché son indignation : « C’est incroyable, c’est une honte, ce n’est pas une justice. » Agnès Niyibizi, la seule femme de ce procès, a été acquittée.
Cette dernière vivait chez l’actuel ambassadeur du Rwanda lequel, au moment des arrestations, était ministre des Sports et Cultures, Protais Mitali.
Agé de 34 ans, l’artiste Kizito a contribué à la composition de l’hymne national. Rescapé du génocide, il est connu pour avoir composé différents chants liturgiques catholiques et plusieurs chansons utilisées pendant la commémoration du génocide, ainsi que des chants visant l’unité et la réconciliation. Avec sa fondation KMP (Kizito Mihigo pour la Paix), il faisait le tour des écoles pour éduquer les jeunes rwandais sur ce programme d’unité et réconciliation. Il visitait également des prisons sensibilisant les détenus à avouer leur rôle pendant le génocide et les appelant à demander pardon. Le gouvernement n’avait jamais cessé de saluer ses activités jusqu’en Mars 2014 quand il composa une chanson dans laquelle il demandait que me toute victime des massacres commis en 1994 soit commémorée, quelle que soit son ethnie ou la cause de sa mort. Cette chanson a été qualifiée par le gouvernement de Kagame de moyen de véhiculer le négationnisme du génocide. Après une semaine au cours de laquelle la police disait à sa famille et aux médias ne pas avoir de ses nouvelles, Kizito Mihio apparaîtra menotté le 14 avril, accusé des 3 crimes cités plus haut.

[Toutes les photos ont été tirés de www.imirasire.com]