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La fin de l’espoir pour les journalistes afghans ?

Alors que l’actualité en Ukraine et en Iran accapare l’attention des médias, les journalistes afghans ayant fui au Pakistan après la chute de Kaboul espèrent toujours un visa occidental qui les mettrait tout à fait hors de danger. Or d’après un récent règlement pakistanais, certains pourraient être renvoyés aux mains des talibans à partir du 31 décembre.

Le mois d’août 2022 a donné l’occasion à nombre d’organisations de journalistes de faire un bilan pour la presse de la gouvernance talibane. Du fait de la censure et de la fermeture de près de 220 médias sur 547, « 60% des 12000 journalistes exerçant avant août 2021 ont cessé leur activité », précise Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans Frontières (RSF)… Et des centaines, parce que leur profession est parmi les plus exposées à des représailles, ont fui le pays.

Le journaliste afghan Ramazan réfugié en France continue de recevoir des menaces de la part des talibans sur son téléphone. Il a longtemps documentés les violences talibanes sur la population gazara, et était visé depuis de longues années par les talibans.

Depuis août 2021, la Fédération internationale des journalistes (FIJ) a reçu près de 9000 demandes d’aide. Le groupe de travail « Afghanistan » créé par le Syndicat national des journalistes (SNJ) dès le 15 août 2021 a quant à lui demandé au ministère français des Affaires étrangères l’évacuation urgente de centaines d’entre eux. Et de fait, près de 250 journalistes ont été accueillis en France avec leurs familles.

Mais quid des autres ? Marzia Khodabakhsh, 27 ans, était productrice de l’information à la télévision Ariana News, média aujourd’hui contrôlé par les talibans. « Mon employeur m’avait depuis longtemps fourni une voiture blindée, parce que j’avais reçu des menaces de mort, et il changeait souvent mon
planning pour que les talibans ne repèrent pas mes horaires.
» Elle a fui au Pakistan en février 2022, et a demandé un rendez-vous à l’ambassade de France dès son arrivée. « Je n’ai même pas reçu de réponse à mon mail », témoigne-t-elle, angoissée par le silence des autorités françaises.

Lors d’une rencontre, fin octobre 2022, au ministère français des Affaires étrangères (MAE), Nicola Edge, une militante du SNJ a de fait cru sentir un désengagement des autorités françaises sur le dossier afghan. « Ils nous ont dit “Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a aussi l’Ukraine », raconte-t-elle, dépitée, ajoutant que le SNJ avait évoqué les très longs délais d’attente de rendez-vous auprès des ambassades de France au Pakistan et en Iran. Les journalistes afghans auraient plutôt besoin que les pays qui en août 2021 avaient fait de grandes annonces sur la nécessité de sauver les défenseurs des valeurs démocratiques et la liberté de la presse déploient plus de moyens pour leur venir en aide.

Or, nombre de journalistes au Pakistan n’ont, comme Marzia Khodabakhsh, même pas eu de réponse à une demande de rendez-vous envoyée il y a six à dix mois. Et ceux qui ont eu le précieux rendez-vous attendent aussi leur visa, tandis que leur situation économique se détériore. « Certains sont dans une extrême précarité, sans ressource aucune, témoigne Nicola Edge. Il y a des femmes seules à la rue au Pakistan, si démunies que quelques-unes ont fait des tentatives de suicide. Elles campent dans des parcs et ont vu leurs tentes lacérées par la police pakistanaise. »

Samiullah Jahesh, 33 ans, un autre journaliste d’Ariana News, est arrivé au Pakistan en janvier 2022 avec sa femme et son fils de trois ans. Il a pu déposer sa demande de visa à l’ambassade de France le 28 juin et n’a pas reçu de réponse. « Je suis acculé financièrement, j’ai épuisé toutes les possibilités d’emprunt auprès de ma famille et de mes amis, le loyer, l’électricité coûtent cher, et le Pakistan ne nous permet pas de travailler. » D’autres témoignent qu’ils rationnent le pain sec et ne mangent plus à leur faim.


Des menaces continues

Mais Samiullah Jahesh craint surtout pour sa vie. Depuis qu’il est à Islamabad, il a reçu des menaces de mort via WhatsApp, et a changé trois fois de domicile afin « de ne pas être repéré par des Pachtouns du Pakistan qui pourraient indiquer ma localisation aux talibans ». Ces messages inquiétants sont le quotidien des journalistes. Marzia Khodabakhsh en a reçu aussi. « Dans un message vocal, un taliban me disait “Où que tu sois, on te trouvera et on te découpera en morceaux”. Ma situation psychologique et morale s’est détériorée, j’ai très peur », dit-elle la voix tremblante. Les menaces emploient aussi d’autres canaux.

Mohammad Eivaz Farhang, 33 ans, travaillait pour le quotidien Hasht-e sobh (« Huit heures du matin », en français) publié en ligne depuis l’étranger. Il s’est senti encore plus menacé lorsque les talibans ont fermé le domaine Internet du journal, et que le porte-parole de l’Émirat islamique d’Afghanistan, Mujahid Zabiullah, a tweeté pour dénoncer les « dizaines de nouvelles que nous entendons dans les médias occidentaux, et des journaux comme Hasht-e Sobh », en concluant: « notre peuple connaît les ennemis de cette nation ». Ces menaces directes ou voilées amplifient le sentiment de danger chez les journalistes, qui savent qu’ils ne sont pas les seuls à être désignés comme « ennemis de la nation » : les militants, artistes, politiciens, juges y ont droit aussi.

En attente d’un visa français depuis des mois à Islamabad, les journalistes afghans se réunissent souvent ensemble pour travailler ou faire avancer collectivement leurs dossiers.

Mais les journalistes connaissent le lourd tribut qu’ils ont payé dans l’exercice de leur profession : chacun a eu un ou plusieurs collègues tués par balles ou dans l’explosion de leur voiture, et un grand nombre connaît des troubles de stress post-traumatique… Retourner en Afghanistan n’est donc pas une option, mais rester au Pakistan non plus. « Se retrouver en exil dans un pays dans lequel le régime qu’on est en train de fuir a des correspondants, c’est-à-dire des gens qui peuvent exporter la répression, c’est extrêmement périlleux, et c’est le cas pour le Pakistan s’agissant des journalistes afghans, car on sait les liens étroits entre les talibans et ce pays », alerte Christophe Deloire, de RSF.


Un prochain visa pour l’enfer

Mais si les portes d’un autre exil restaient fermées aux journalistes, l’option « rester au Pakistan » leur sera aussi bientôt interdite. Le ministère pakistanais de l’Intérieur a en effet annoncé le 29 juillet dernier un durcissement de sa politique à l’égard des étrangers, indiquant qu’après le 31 décembre 2022, « des actions seront engagées contre les étrangers en séjour prolongé dépassant plus d’un an », et qu’une peine de trois ans pourra être prononcée pour les étrangers en séjour irrégulier. Ou l’expulsion.

« La durée de mon visa pakistanais est courte, s’alarme Samiullah Jahesh, et si l’ambassade de France ne me donne pas un visa rapidement, le Pakistan me renverra aux mains des talibans. Et vous savez ce que ceux-ci me feront », conclut le journaliste, qui se dit rongé par la tension morale.

D’une manière générale, tous les journalistes ayant dénoncé dans leurs reportages les actes terroristes des talibans sont exposés à des représailles. Et ce n’est pas le récent bilan de la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (Unama), qui va pouvoir les rassurer, qui a déclaré le 2 novembre avoir enregistré « plus de 200 violations de droits humains à l’encontre des journalistes depuis août 2021 ». Des chiffres qui incluent « arrestations arbitraires, mauvais traitements, menaces et intimidations ».

« Du fait de cette date butoir pakistanaise, l’attente du SNJ lors de la dernière réunion au ministère français des Affaires étrangères était la délivrance en urgence de visas par la France, raconte Nicola Edge. Mais nos interlocuteurs ne semblaient pas vouloir prendre de mesure particulière. »


Sortir de l’impasse

Le 20 novembre, une vingtaine de journalistes afghans a donc envoyé une lettre au ministre français de l’Intérieur, Gérard Darmanin, lui demandant « d’accélérer le processus de délivrance de visas ». L’un d’eux, Tariq Peyman, qui a fui la ville d’Hérat avec sa femme également journaliste, n’a cependant qu’un maigre espoir que le président français « conformément à ses engagements, sauvera la vie des journalistes afghans en danger. »

« C’est pourtant la responsabilité des démocraties que de défendre ceux qui représentent la démocratie », déclare Christophe Deloire. Mais il invite aussi le Pakistan à exercer ses propres responsabilités. « Quels que soient ses liens avec le régime des talibans, ce pays se déshonorerait à renvoyer des journalistes dans un pays qu’ils ont fui parce qu’ils étaient en danger. »

Du côté du groupe Afghanistan du SNJ, on sent que la tension monte chez les journalistes. « Certains nous écrivent tous les jours, ils n’en peuvent plus », témoigne Nicola Edge. Elle rappelle que notre pays a évacué environ 4000 Afghans depuis la chute de Kaboul, tandis que l’Allemagne en accueillait 15000 et que ce même pays vient de lancer un programme qui prévoit 1000 évacuations par mois pendant trois ans. « On aurait aimé que la France engage un programme de ce genre », regrette pour sa part Patrick Kamenka, du SNJ-CGT.

« Si on n’aide pas les journalistes afghans, une génération complète disparaît avec les compétences qu’elle a développées depuis vingt ans », relève Elyaas Ehsas, un reporter afghan en exil en France. « L’avenir du journalisme en Afghanistan, ironise-t-il, est-ce un groupe de talibans paradant sur un plateau télé ? » Il ajoute: « Toutes ces puissances qui ont occupé l’Afghanistan pour, selon leurs dires, y instaurer la démocratie, pour aider la société civile à s’organiser, vont-elles abandonner à leur sort ceux qui ont fait vivre ces valeurs pendant vingt ans, ceux qui portent la voix d’un peuple entier, privé pour l’heure de presse libre ? » Marzia Khodabakhsh, Samiullah Jahesh et leurs collègues attendent désespérément à Islamabad une réponse à ces questions.

Frédérique Le Brun, avec Elyaas Ehsas.

En Russie, parler de la vie quotidienne pour obtenir plus de justice

Yurii est un jeune journaliste de 26 ans, qui a grandi en Sibérie et s’est consacré au journalisme d’investigation en Russie depuis quelques années. Il a commencé dans un journal de la ville Yekaterinburg (Sibérie occidentale) en 2016, s’intéressant en premier lieu aux affaires de prisonniers politiques de Russie, issus de différents domaines : journalistes, critiques du pouvoir ou simples citoyens, Yurii avait à cœur à médiatiser leurs situations.

Malgré son jeune âge et l’absence de diplôme de journalisme, il a très rapidement appris les ficelles du métier et s’est concentré sur ses enquêtes politiques. Yurii a toujours voulu parler et dévoiler les persécutions politiques que les Russes subissent. Selon lui, « il faut bien quelqu’un pour en parler » et ce, malgré une épée de Damoclès au-dessus de sa tête. Aujourd’hui hébergé à la Maison des journalistes, il se confie sur la censure russe et son parcours.

Enquêter pour la justice

Après Yekaterinburg, Moscou : le jeune homme est devenu journaliste pour le Grani.ru en fin 2016, un site d’informations généralistes en ligne depuis 2000. Fruit d’une collaboration franco-russe, le site auparavant basé à Moscou a été interdit sur le sol russe en 2012 mais continue de fonctionner et de produire des articles indépendants depuis l’étranger. 

Yurii écrivait alors quotidiennement pour Grani.ru sur des scandales ou affaires politiques russes, biélorusses et ukrainiennes. S’il n’est pas très bavard, il explique qu’il n’avait point peur des répercussions fédérales malgré le danger. « Je voulais parler de notre vie de tous les jours et si possible, la changer et obtenir plus de justice dans notre pays. » 

La censure ne lui faisait pas peur car il s’était armé contre elle. « Le système de censure en Russie est assez complexe, mais je le contournais facilement en ligne… » admet Yurii avec un petit sourire. « Mais en règle générale, les sites d’informations peuvent être rapidement bloqués par une simple décision d’un juge ou d’un procureur s’ils parlent des manifestations. Quant aux réseaux sociaux, ils sont totalement contrôlés par le gouvernement. »

Des exercices militaires russes pour préparer la guerre en Ukraine

Photo de Tetiana Shyshkina d’une manifestation contre la guerre en Ukraine.

Des techniques subsistent pour contrer le Kremlin. « Avec un bon VPN, vous pouvez plus aisément passer les mailles du filet. Il y avait toujours des personnes concernées par la guerre en Ukraine ou nos propres problèmes de société en Russie pour venir me parler. Je me souviens par exemple de la femme d’un prisonnier politique qui m’avait fourni un nombre conséquent d’informations sur les conditions de détention dans la prison de son mari, afin que cela soit rendu public. » Aujourd’hui hélas, Yurii n’a plus « aucun contact » avec ses collègues, pour des raisons qu’il ne tient pas à détailler.

La vie de Yurii bascule la même année, alors qu’il n’était âgé que de 20 ans. La guerre de Crimée avait débuté en 2014 et continuait de faire rage deux ans plus tard, un sujet particulièrement sensible pour le jeune journaliste. L’une de ses connaissances le contacte alors depuis la région de Pskov, lui écrivant qu’il avait observé des hommes de l’armée russe se soumettre à des exercices militaires. 

Situé aux frontières de la Lettonie, l’Estonie et la Biélorussie, Pskov est un oblast russe à l’extrême-est du pays. Son contact s’interroge sur la cause des exercices dans la région, pensant que les soldats se rendraient par la suite en Ukraine.

Yurii a alors flairé la bonne information et ne perd pas une seconde pour enquêter. Après la publication de son enquête, un membre du Kremlin l’a contacté pour le menacer. Il a ensuite divulgué les informations personnelles de Yurii sur Internet, l’accusant d’avoir colporté et diffusé des fausses informations sur l’armée russe. S’ensuivit une campagne de harcèlement contre sa personne, comprenant agressions physiques, menaces de mort et d’emprisonnement. Yurii était victime de doxxing, des cyberattaques ayant pour but d’exposer vos données les plus vulnérables, l’empêchant de se réfugier chez lui après la fuite de son adresse.

Un procès expéditif et des menaces de mort

Le jeune homme comprend alors que sa vie est en danger et décide de fuir la Russie la même année, pour se réfugier en Ukraine. Passer la frontière n’a pas présenté de difficultés majeures, ne faisant pas encore l’objet d’un mandat d’arrêt.

Le jeune journaliste précise à plusieurs reprises qu’il demeure un citoyen engagé qui a à cœur de dévoiler la vérité. Il a passé deux ans dans la capitale ukrainienne en poursuivant ses investigations et en demandant l’asile à Kiev. Mais en 2018, après avoir participé à une manifestation contre la guerre, une enquête a été ouverte par le Kremlin. 

Un procès s’est tenu par contumace dans la capitale russe, toujours pour divulgation de fausses informations. Sa demande d’asile a été rejetée par Kiev à la même période, sans qu’il n’obtienne la moindre justification. Il lui était désormais impossible de retourner en Russie après avoir été reconnu coupable à son procès, un mandat d’arrêt étant dorénavant actif à son encontre. 

La Géorgie ne lui a pas accordé l’asile non plus et Yurii s’est alors tourné vers la France. « La France est un pays démocratique où la liberté de la presse est très forte, je me suis dit que votre pays pourrait m’aider. Je ne savais plus vers qui me tourner », explique-t-il d’un ton impassible.

Yurii compte bien continuer son travail de journaliste en France, mais n’est pas fermé à l’idée d’apprendre un nouveau métier. La Maison des journalistes représente pour lui une halte salvatrice, le temps de reprendre pied et de se protéger de la répression russe. 

Maud Baheng Daizey

Afghanistan: women’s journalists cry of alarm

August 15, 2021 seems to have marked the death of the press in Afghanistan with the return to power of the Taliban. Abandoned to its fate by NATO and the United States, the country has been sinking for more than a year into total obscurantism. The regime promised to respect Human Rights, but its numerous exclusive and authoritarian policies have proven the opposite. In one year, the Afghan media have suffered so much repression that over 50% of them have disappeared. Dozens of journalists have been forced to flee the country to escape the government, without giving up on Afghanistan and their freedom. How do they organize themselves both abroad and in Afghanistan to make their voices heard and keep working and avoiding jail ?

In September 2021, the Taliban government imposed a directive containing 11 articles to censor and control the Afghan press and journalists. They use the media outlets to spread their own information, making the work of journalists very difficult. According to the report of SIGAR, the Special Inspector General for the Reconstruction of Afghanistan, “laws have been enacted to prohibit the publication or broadcast of information considered against Islam or the regime.

More than half the media closed in Afghanistan

Since the takeover, at least 80 journalists have been arrested and all are subject to censorship. More than 51% of media outlets have been closed and 80% of women journalists have been left without jobs in 15 months. As a result, 10 out of 34 provinces in Afghanistan have no female journalists. Zan and Bano TV, two privately owned media outlets that were run by women, had to stop their activities and lay off their mostly female staff.

The most recent case is Kabul News TV, one of the largest news channels in the country. It was founded by former President Karzai’s former chief of staff, Karim Khorram. In recent years, the channel was in opposition to President Ghani’s government, but was closed in 2021 due to pressure from the Taliban and economic difficulties.

For several months, women and girls have seen their freedom shrink. They are no longer allowed to go to school or practice their profession, and the Afghan journalists who are still in place are fighting to keep their jobs. We were able to talk to one of them as well as colleagues now based in neighbouring Pakistan about their current condition and their means of fighting against censorship and the regime.

The many obstacles encountered in getting in touch with them are a sign of their difficulties: the telephone numbers of the refugee journalists in Pakistan can only be reached for a given period of time, before they are redistributed to other people.

Two contacts never answered our calls because their visas had expired and their telephone numbers had been given to another refugee. Others do not have control over their phones, with their brother or strangers answering for them.

The double punishment of the Afghan woman journalist

Fortunately, some were able to answer our calls. Banafsha Binesh is an Afghan woman still living in Kabul and working for TOLOnews, Afghanistan’s leading TV news channel. We had to wait until the second call when she was alone to interview her and get straight answers.

Banafsha Binesh for TOLOnews.

We are working in very bad conditions,” she tells us. “Censorship is extremely strict and there are more and more bans on our work. For example, a while ago I covered a UN event on the situation of Afghan women. Representatives were criticising the Taliban agenda and policies and we were banned from broadcasting our story because we are not allowed to criticise the regime.” With composure and pride, Banafsha Binesh assures us that she does not want to be anonymised because she is “already fighting the Taliban from Kabul.

But why does she continue to work despite censorship and danger? Apart from the need to “make the voices of women and the Afghan people heard“, the journalist explains that she is the only one who can support her family financially. TOLOnews has not escaped the repression and has itself reduced the number of its employees, but Banafsha Binesh has managed to keep her job.

We must continue our work and show the international community that Afghan women have not given up their lives. They continue to fight for their freedom, democracy and to stand up to the Taliban. They are still alive !“, she says in a straightforward voice. 

Before the Taliban, the young woman experienced what she calls “real journalism” in her many reports and refuses to turn away as she and her colleagues “raise the voices of the people who live under constant threat. We feel like activists, in a sense.

Prison for an interview

But her courage is threatened daily. She is terrified every morning to go to her office, being both a woman and a journalist. “One day, while I was reporting with my cameraman on the terrible economic situation of Afghan women, we were brutally interrupted. I was interviewing an ice cream vendor in Kabul when the 8th District Intelligence Department arrived to arrest us. We were imprisoned for four hours, threatened and tortured. They forbade us to do interviews and to give a negative image of the government. We were not allowed to broadcast our work.”

Banafsha Binesh and her cameraman

This was not the only intervention by the Taliban during her working hours, far from it. Binesh testifies that on several occasions the regime interrupted and cut off her live broadcasts, especially when she was interviewing refugees or students outside schools. On that day, “they came and prevented me from talking to the students and girls there, I could only greet them before I had to leave.” She cannot appear on screen without her hijab and mask.

But Banafsha Binesh and her compatriots cannot win this fight alone, she insists on many occasions. “It is the role of the international community to put pressure on the Taliban. It meets them every day in Doha, Qatar, so what is it waiting for to force them to respect women’s rights and freedom of expression? We can no longer go to the parks or the hammam, we can no longer get an education or do cultural activities. We cannot move forward without the international community. Journalists from all over the world must also be able to focus on Afghanistan and the condition of women here, it is our responsibility.”

Getting a foot in the door of journalism

Other journalists have had no choice but to flee the regime and seek refuge in Pakistan. Unfortunately, the situation is not much better for them, as the two Afghans with whom we were able to communicate, who wished to remain anonymous, can testify.

The first of them has been based in Pakistan for 15 months and used to work for Itlat-E-Rooz Daily as an investigative and peace journalist. Wahid Haderi and four members of his family fled their home country in August 2021. He says that in recent months, refugee journalists had arrived on medical and tourist visas. “But without a journalist visa, we cannot work in Pakistan. The country does not issue journalist visa, and for a normal tourist, people should pay $1,000 to brokers, wich is far too much money when we fled with what we have on our backs and no work.”

Wahid Haderi at work

Most journalists who have visas have them for only three or six months and even mine has expired. Pakistan has announced that it is closing the borders and our colleagues have no choice but to cross the border illegally. At the end of the year, they will face three years in prison or deportation to Afghanistan, but what can they do? Many have families to support and they have a better chance of meeting their needs from Pakistan than from Afghanistan.” Risking death on the spot or taking a slim chance elsewhere is what our speaker is saying. He said that international aid was too specific to really help Afghan journalists. 

Some organizations like Amnesty International or the Committee to Protect Journalists provide financial aid, but you have to prove that you are in great danger to get it. Most of them have escaped without any legal documents to save their lives. And even if you manage to get the money, it is never enough to survive for more than a few weeks. And you have to have been tortured or imprisoned, not just threatened. But they all suffer from mental or psychological problems because they are traumatized.” Many still cannot talk about their experiences and their escape.

Wahid Haderi reports on press freedom in Afghanistan

The same sound is heard from our third journalist. He too has fled to Pakistan to escape the death promised by the Taliban, but the country is not safe for journalists. “We feel threatened here too, we can’t criticise the Pakistani government either. Terrorist groups like Daesh and the Taliban themselves have influence and support in Pakistan. We can still be imprisoned by Islamabad for our opinions or as a result of our visa expiring. Many journalists can no longer even rent a flat,” he says. “It’s a nightmare situation.” Although he applied for a visa in France and Germany last February, he has not received any reply.

He confides that he simply expects us “to be heard and to be able to work without being threatened with death or torture.” About 350 journalists and media workers are currently refugees in Pakistan and are asking the international community to take up their asylum cases.

They need to be given an answer as soon as possible, so that they can make a fresh start and have a normal life. They also need to be informed about their cases and visas, which take a long time to be processed in order to get them out of their desperate situation. Their lives are at stake.

These journalists need to be supported by the international community, based on a clear and transparent mechanism, so that their voices can be heard in the country. Journalists in danger in Afghanistan must also be evacuated and their asylum cases examined in an appropriate country.

After all, Afghanistan is not frozen in political immobilism. The fact that the Taliban government has kept its political office in Qatar means that they are willing to negotiate in many cases, they have regular meetings with representatives of the Islamic Emirate’s political bureau and European political sections. These visits have made it clear to the Taliban that their continued political power depends on the acceptance of the basic rights of citizens.

Issues of freedom and human rights, especially freedom of expression, were discussed with the group’s political representatives. And this opened the way for a political conversation, a conversation that led to the creation of a comprehensive government and the end of forty years of violence.

Maud Baheng Daizey and Noorwali Khpalwak

ELYAAS EHSAS : COUVRIR LA GUERRE LORSQU’ON Y EST NÉ 

Elyaas Ehsas est un journaliste Afghan né en 1993 à Pôle Khomeri, dans une famille Hazara Chite. Après avoir obtenu une licence en journalisme, Elyaas rejoint l’équipe de la chaîne de télévision Rah-e-Frada comme reporter de guerre. Un rêve d’enfant devenu cauchemar, lorsquil reçoit des menaces sérieuses d’un groupe de talibans, suite à son rejet de plusieurs demandes de collaboration.

Une vocation qui prend le temps de se construire

Elyaas n’avait pas pour vocation première le journalisme de guerre. C’est avec humour qu’il nous raconte ce qui l’a amené à occuper ce poste. “Au début, je voulais devenir présentateur télé, j’avais l’habitude d’aller sur les shows télévisés et j’adorais voir comment ils travaillaient. Je rêvais de devenir célèbre.” Après sa licence en relations publiques et journalisme, il postule à une offre pour être présentateur. S’il fait chou blanc, une place vacante au sein de la section reporter lui ouvre les bras : il plonge et en tombe immédiatement amoureux. Il prend alors conscience de l’importance du rôle de reporter : “Le véritable journalisme, c’est le reportage. Si tu travailles en tant que reporter télé, tu pourras être un bon présentateur. Le plus important dans le journalisme c’est l’information. Je peux couvrir un grand nombre de sujets, faire des recherches et interviewer des personnes au passé très hétéroclite. J’ai beaucoup appris de ces personnes, ce pourquoi j’aime tant le reportage.” C’est à ce moment précis que sa vie prend une autre tournure. Sa sympathie naturelle lui permet de se faire aisément une place auprès de personnes importantes telles que des chefs de police et des soldats afghans, parvenant ainsi à obtenir des informations essentielles sur le nombre de victimes ou les auteurs d’un attentat. “J’ai un don pour la communication et j’ai réussi à développer des relations avec des gens ayant le pouvoir de me ramener des informations utiles.” Il nous explique que rentrer en communication avec eux n’est pas tâche facile mais qu’il use de différentes méthodes pour approcher ses sources. Il fait des recherches au préalable, les observe et s’adapte. Il lui faut parfois déboucher une bouteille pour délier les langues. Cependant, leur humanité permet à Elyaas d’instaurer une proximité et d’obtenir des informations car tous ont un objectif commun : “Après tout, nous travaillons sur le même terrain, leur but est de sauver les vies des civils et le mien est de donner une voix aux gens qui ont perdu leurs proches.”

Sa jeunesse : entre guerre et responsabilité 

Ayant grandi dans une zone de conflit, Elyaas s’est familiarisé avec les sons des bombardements. Il nous raconte de façon anecdotique : “Le jour de ma naissance, mon père a tiré des balles vers le ciel pour exprimer sa joie. (..) Quand nous vivons dans un pays comme l’Afghanistan, nous sommes toujours proche des champs de bataille, et nous le devenons encore plus quand nous travaillons en tant que reporter de guerre”. Le regard vague, il enchaîne sur ses débuts dans son nouveau métier et évoque son ressenti des premières semaines : “La police laisse les médias voir le nombre de personnes qui ont été tuées. Au début, j’étais choqué, au cours de mes premières missions, lorsque j’ai vu les corps, les mains, les jambes, j’étais choqué, je ne pouvais plus dormir pendant des semaines. C’était si dur pour moi, mais au bout d’un certain temps ça s’est normalisé et ça me rend triste”.
Il précise qu’être journaliste dans un pays tel que l’Afghanistan n’est pas chose facile et que cela signifie la plupart du temps travailler sur des champs de mines. Il insiste également que rares sont les journalistes occidentaux souhaitant couvrir les événements afghans, ayant peur pour leur vie : “Ils pensent toujours à la sécurité, même les agences de presse internationales engagent des journalistes et cameramen afghans et les envoient en reportage. Mais pour nous, la guerre est normalisée et nous nous battons toujours sur la ligne de front.” Il assure que le danger est présent partout et comme les journalistes, les civils ne sont pas épargnés : “Quand je vivais en Afghanistan, il n’y avait aucune garantie que lorsque je quittais ma maison le matin, je pouvais revenir le soir, car il y avait toujours des explosions de bombes partout.”

En plus des bombes, Elyaas confronte également la mort dès son plus jeune âge : “J’ai perdu mon meilleur ami dans l’explosion d’une bombe (…) J’étais vraiment triste, nous étions si jeunes, et nous étions vraiment proches. Si cette bombe était arrivée 30 secondes après je l’aurais rejoint, je serais mort aussi. Je ne peux pas dire si je suis chanceux ou pas” Il nous explique alors pourquoi il a choisi ce métier, ou plutôt pourquoi ce métier l’a choisi : à travers la perte de son meilleur ami, Elyaas a trouvé dans le journalisme un refuge, un moyen de savoir ce qu’il se passait dans son pays et pourquoi ses citoyens étaient presque parfois destinés à une mort jugée inutile à ses yeux. Il continue en nous détaillant qu’il essayait de se trouver à travers cette guerre : il n’avait d’autre choix que de continuer ce métier dans lequel personne ne souhaitait se mettre en danger, que ce soit en raison de leur famille, de leurs enfants ou de la peur d’être en première ligne. On lui demande alors s’il a déjà été blessé physiquement par une explosion, il répond : “Malheureusement non, et je dis malheureusement parce que lorsque vous êtes blessé physiquement, vous ressentez la douleur, mais lorsque vous êtes blessé mentalement, c’est difficile parce que vous n’avez aucun symptôme.” En repensant à ce qu’il a été amené à voir au cours de sa carrière, il évoque de nouveau son traumatisme, qui demeure encore très présent

L’humain au cœur du métier de journaliste

Cependant, il revient toujours à cette responsabilité de couvrir la guerre, tout en mesurant le risque, que sa mère ne souhaitait pas qu’il prenne : “C’était tellement risqué, ma mère n’aimait pas que je sois journaliste et que je travaille pour des chaînes de télévision car nous étions si proches de l’incident et des explosions de bombes. Parfois, si quelqu’un se fait exploser, on peut être touché aussi, ça arrive souvent.” Lors de notre discussion, nous avons remarqué qu’Elyaas utilise deux mots pour définir sa vision du journalisme : responsabilité et devoir. “Ma mère désapprouvait mon choix de carrière, mais être journaliste était plus qu’un métier pour moi, c’était ma responsabilité et ma mission. Je devais à mon peuple de dévoiler la vérité. En tant que reporter, j’ai pu rencontrer de nombreuses personnes qui m’ont apporté énormément personnellement et professionnellement”.  L’amour des gens et le côté humain de son métier ont poussé Elyaas a continué à couvrir les événements politiques et les cérémonies nationales, en pratiquant un journalisme indépendant et libre : “Vous ne travaillez pas pour le gouvernement, ni pour aucun parti politique, car ce sont les gens qui paient votre salaire, ceux qui regardent la télévision et lisent le journal. Si vous travaillez honnêtement avec eux, ils vous paieront un bon salaire et vous encourageront. S’ils n’aiment pas votre travail et s’ils pensent que vous leur mentez et que vous ne faites pas honnêtement votre travail, ils ne vous regardent pas.”  Il illustre ses propos en nous racontant, ému, qu’une fois, alors qu’il était reporter en Afghanistan, un commerçant ne voulait pas le laisser partir tant qu’il n’avait pas bu la tasse de thé qu’il lui offrait. Il poursuit :  “Cela signifie beaucoup pour moi, dans le journalisme on ne peut pas avoir beaucoup d’argent mais on peut avoir beaucoup d’amour.”

Tout s’arrête brutalement lorsqu’Elyaas reçoit des menaces téléphoniques d’un groupe de talibans. Au début, il explique ne pas avoir pris cet appel au sérieux. C’est au second appel, au ton beaucoup plus inquiétant qu’Elyaas prend peur. Les talibans le menacent directement et lui proposent une collaboration étroite, ce à quoi il répond négativement, invoquant son éthique professionnelle. Une vérification du numéro confirmera l’origine de l’appel : il s’agit d’une région où un des groupes talibans les plus dangereux a élu domicile. Il décide malgré tout de demander protection auprès du chef de la police qu’il connaît, de par ses nombreuses relations intrinsèques à son travail. Ce dernier lui conseille d’acheter une arme lui expliquant que lui-même ne peut se protéger et faisant même peser le doute sur le fait qu’un de ses collègues travaille pour les Talibans. “J’ai été déçu quand j’ai entendu ça, je me suis dit qu’il n’y avait pas d’espace sûr pour moi, je suis juste un idiot. Je suis venu ici pour demander de l’aide alors qu’ils ne peuvent même pas s’aider eux-mêmes.”

Le parti pris d’Elyaas pour la démocratie et l’incapacité des forces de l’ordre à le protéger l’amènera ainsi à fuir l’Afghanistan, quelques jours après ce second appel. “À ce moment-là, ils étaient probablement en train de réfléchir à des moyens de me tuer, alors je ne pouvais pas prendre le risque et j’ai dû fuir“. Cela marque le début de son périple à travers l’Europe, en 2015, où il a connu de nombreuses difficultés, le poussant parfois à abandonner. 

Après avoir traversé de nombreuses frontières, il arrive en Suède en 2016 : “En Suède, j’étais entre l’enfer et le paradis, parce que dans le camp, tu ne fais que gâcher ta vie.” Cependant, il tente de se reconstruire et apprend le suédois. Après quelque temps, il travaille pour la Croix Rouge suédoise, d’abord en tant que stagiaire puis comme chargé de communication sur la migration où il fait de l’interprétariat. Il effectue également d’autres activités en parallèle lui permettant de continuer de pratiquer son métier de journaliste. Après avoir passé près de 5 ans sur le territoire suédois, sa demande d’asile est rejetée et il est forcé de fuir à nouveau. 

En arrivant en France en Septembre 2020, il dort dans la rue durant près de 4 mois. Il énonce alors les nombreuses difficultés auxquelles il a dû faire face en tant que demandeurs d’asile :  “Je me bats avec la langue, le système, la police qui nous traite comme de la merde, je me bats pour trouver de la nourriture, trouver des toilettes {…} vous perdez tout, et vous n’êtes même pas reconnu comme un être humain.

Il poursuit, nous parlant de l’Afghanistan et de la difficulté de l’exil : “Dans mon pays j’avais tout, je n’avais pas beaucoup d’argent mais j’avais du respect. Ici, ils m’ont traité comme de la merde et m’ont arrêté pour rien, en utilisant des gaz lacrymogènes, j’étais entouré de bombes et j’ai vu des corps détruits, je suis venu vous demander de l’aide mais vous m’avez arrêté pour rien”.  Il conclut : “Si j’avais 20% de chance d’être protégé dans mon pays, je n’aurais pas demandé de protection ici“.

Aujourd’hui résident à la Maison des Journalistes et ayant obtenu le statut de réfugié en France, il tente de se reconstruire à nouveau. Il essaie de faire face à son trouble de stress post-traumatique en créant un média en ligne sur l’actualité afghane et en prenant des cours de français afin de mieux s’intégrer. 

Vous pouvez suivre les publications d’Elyaas sur Gioma Media.

Portrait réalisé et retranscrit par Sarah Hachani, étudiante en Master 2 d’Expertise Economique des Politiques et Projets de Développement à l’IEDES, Sorbonne Paris 1. Avec la participation de Rim Benomar.

MORT À PARIS D’UN EXILÉ CUBAIN : JESÚS ZÚÑIGA

Par Jacobo Machover

Jesús Zúñiga à la Maison des journalistes. © Lisa Viola Rossi

Jesús Zúñiga était un combattant pour la liberté de la presse et pour la liberté tout court. Mais il était incompris car il avait osé s’attaquer à un régime communiste qui bénéficie encore de la sympathie de nombre de ses collègues journalistes et intellectuels à travers le monde, celui de la Cuba des frères Castro et de leurs épigones. 

Il y avait pourtant vécu l’enfer. Journaliste indépendant, c’est-à-dire en dehors de la presse officielle, entièrement inféodée au Parti communiste (unique) depuis le début des années 1990, il avait été harcelé par la police politique, la Seguridad del Estado, et détenu pendant plusieurs semaines dans ses locaux, que tous les Cubains craignent particulièrement. La raison ? Il racontait, pour les journaux et les radios de l’exil, principalement installés aux États-Unis et diffusant à l’intérieur de l’île, la réalité quotidienne, celle de la corruption (secret d’État !) et de la prostitution (comment ? cela ne pouvait exister dans un pays socialiste !). Il avait même été cité dans un discours par Fidel Castro en personne, pas de manière élogieuse, évidemment. Bien qu’il en fît un titre de gloire, montrant à qui voulait l’entendre l’exemplaire de Granma, le quotidien officiel, qui reproduisait l’interminable discours en question,cela pouvait lui valoir une longue peine de prison. Ce fut le cas, durant la primavera negra (le « printemps noir ») de 2003, pour 75 dissidents et journalistes indépendants, condamnés, en moyenne, à vingt ans (ils purgèrent pour la plupart sept ans, avant d’être envoyés loin de Cuba, en Espagne. Jesús Zúñiga échappa à cette rafle mais, dès lors, il savait qu’il était à la merci de n’importe quelle vague répressive qui pouvait avoir lieu par la suite et ce, jusqu’à nos jours.  

Sa collaboration avec moi, écrivain exilé, par la rédaction d’un chapitre d’un de mes livres, Cuba, totalitarisme tropical, ou par la participation à des revues, le condamnait à la répression à court ou à moyen terme. Il en fut averti lors d’une convocation -une de plus- au siège de la Seguridad. Dès lors, il fallait organiser son départ à l’étranger. Cela devait se faire avec  sa femme, Margarita, et sa fille, Amelia, mais pour des raisons tenant au désintérêt, à l’inconscience et l’irresponsabilité de diverses personnalités françaises de tous bords, cela n’a pu se faire. Jesús est donc arrivé en France en juin 2006, seul. Peu après, il a été accueilli à bras ouverts à la Maison des journalistes, qui est devenue, comme il ne cessait de le répéter, sa « maison ». Il convient d’en remercier ici Philippe, Manu, Darline, Viola, qui ont été ses protecteurs et ses plus proches amis, ainsi que nombre de ses collègues, auxquels il s’évertuait à rappeler avec conviction le sens de son combat. 

Cependant, personne n’a pu faire pièce à l’absence de sa famille. Il portait sur lui une éternelle tristesse, à laquelle personne ne pouvait pallier. Au départ, juste après l’éloignement du pouvoir de Fidel Castro, suite à sa maladie, à partir de juillet 2006, nous avons cru que son exil n’allait pas durer, bien que Raúl Castro lui ait succédé. Il s’est prolongé jusqu’à sa mort.

Pendant ces quinze ans, Jesús est devenu une personnalité de l’exil. Il intervenait régulièrement dans les médias français, se désespérant toujours du manque de réactions aux injustices commises dans notre pays. Il organisait des débats et des réunions autour de la situation à Cuba, qui reste désespérément la même depuis des décennies. Il participait aux manifestations hebdomadaires devant l’ambassade castriste à Paris pour réclamer la libération des prisonniers politiques, dont bon nombre étaient ses amis. Par là, il a contribué grandement à la liberté qui vient, comme l’annoncent les manifestations spontanées contre le régime du 11 juillet 2021, qu’il a suivies avec enthousiasme et espoir.

J’ai malheureusement l’habitude d’apprendre à intervalles réguliers la mort de mes frères d’exil, dispersés aux quatre coins du monde. Mais celle de Jesús m’a particulièrement touché : c’est celle d’un frère de cœur, qui avait fait de la France, malgré toutes ses souffrances, sa terre d’asile. Il nous reste à perpétuer une solidarité toujours vivante envers sa mémoire et sa détermination à voir un jour, de là où il est, sa terre natale, qui est aussi la mienne, enfin libre de la tyrannie, qu’il a combattue de toutes ses forces.   

Les morts peuvent-ils migrer et demander l’asile ?

Le demandeur d’asile a toujours deux histoires, une qu’il présente aux services de l’immigration et une autre qu’il ne peut révéler et qu’il garde pour lui.”

Les services d’asile occidentaux interrogent les arrivants sur les menaces qui les poussent à quitter leurs pays d’origine en quête d’une nouvelle vie. Le demandeur d’asile a toujours deux histoires, une qu’il présente aux services de l’immigration et une autre qu’il ne peut révéler et qu’il garde pour lui. C’est une question complexe et épineuse que l’écrivain et cinéaste irakien Hassan Blasim résume bien dans son recueil de nouvelles Cadavre Expo (Seuil, 2017).

Pour comprendre la réalité de cette menace, il faut se demander si les militants et les journalistes sont en danger en Irak ? Les empêche-t-on de faire leur métier ? Risquent-ils leur vie s’ils ne font pas assez attention et s’ils ne se préparent pas à fuir leur pays ?

D’où vient cette menace et dans quel contexte ces nombreux militants et civils sont-ils morts ? Après chaque assassinat, le gouvernement : « des parties inconnues avec une déclaration accompagnée, entre autres, par l’ouverture d’une enquête pour trouver et poursuivre les tueurs devant la justice ». Ce qui est étrange, c’est qu’il s’agit toujours des mêmes déclarations, même si le gouvernement a changé, comme s’il s’agissait systématiquement d’une réponse toute faite.

Nous sommes donc face à une nouvelle théorie : quiconque va manifester et revendiquer ses droits risque de mourir et quiconque essaie de critiquer le régime, qu’il soit journaliste ou militant, fera face à la menace directe de la mort.

Cette nouvelle série d’assassinats a commencé le 1er octobre 2019 lors de la Révolution d’Octobre. Suite à des interventions de la police anti-émeute (ou d’autres forces encore inconnues), ces manifestations ont coûté la vie à plus de 600 jeunes Irakiens.

Countryman, un court métrage de Hassnaien Khazaal.

Parmi eux, des journalistes et des militants assassinés dans des opérations planifiées. À Bassora, dans le sud de l’Irak, Hussein Adel et sa femme ont été tués chez eux après un assaut organisé par des hommes armés. Amjad Al-Dahamat, lui, a été assassiné au sortir du domicile du chef de la police du gouvernorat de Maysan. Dans le gouvernorat de Karbala, devant un hôtel, un motard a tiré sur Fahim al-Ta’i puis s’est enfui, etc.

Des femmes ont également été visées comme Reham Shaker Yaqoub, médecin, assassinée dans sa voiture par trois balles.

Cette série d’assassinats se poursuit, bien après la Révolution d’Octobre. Il y a quelques jours, Ihab al-Wazani, un autre militant de Karbala, a été tué devant sa maison avec un pistolet silencieux. Pour avoir exprimé leurs opinions ou revendiqué leurs droits et les droits du peuple, les militants sont visés. 

Qu’en est-il des forces de sécurité, du gouvernement et des services du renseignement ? L’Irak est considéré comme un système démocratique, mais de quelle démocratie parle-t-on lorsque le pays reste sous l’influence des États-Unis et de l’Iran ?

Quel est l’intérêt de ce système démocratique et des élections si chaque candidat au poste de Premier ministre n’est pas nommé sans l’accord préalable des États-Unis et de l’Iran ?

L’organisation que les États-Unis ont mis en place après 2003 n’est pas une démocratie mais plutôt un système de quotas sectaires.

Qu’en est-il des Nations Unies ? Leur rôle s’apparente à celui des grandes institutions islamiques. L’ONU condamne le gouvernement seulement lorsqu’il y a des soulèvements et des révolutions lors desquels de nombreuses personnes perdent la vie mais en dehors de cela, on ne l’entend pas.

Qui sont les premières victimes de ce système ? L’ensemble du peuple irakien. Car, si on met de côté la guerre, les arrestations et les assassinats, nous sommes aujourd’hui confrontés à un processus de politisation du peuple. C’est-à-dire que les Irakiens sont incités à parler politique, mais pas à débattre tranquillement… Ils sont encouragés à s’écharper sur les réseaux sociaux. Objectif : créer des tensions entre les enfants d’un même peuple. Et gare à ceux qui s’opposent à ce système, comme les journalistes ou les militants, car dès lors le gouvernement n’hésitera pas à les éliminer.

Puisque ces personnes ciblées ne sont plus de ce monde et prouvent ainsi que leur vie était en danger, une question reste sans réponse : peuvent-elles maintenant émigrer et demander l’asile ?!

Hassanein Khazaal, journaliste et réalisateur irakien. Ancien résident de la Maison des journalistes. Il est l’auteur de Jidar Baghdad (“Le mur de Bagdad”).

En sept semaines de révolte en Irak, il y a eu plus de 330 morts, avec environ 15.000 blessés.

Les jeunes Irakiens revendiquent l’accès à l’emploi, l’égalité sociale et la fin du régime politique totalement corrompu selon eux.

La plupart des personnes tuées ont été abattues à balles réelles, d’autres ont subi des blessures mortelles causées par des grenades lacrymogènes tirées à bout portant sur les manifestants.

En outre, des canons à eau ont été utilisés, pulvérisant de l’eau bouillante selon les informations fournies par les manifestants.

Il n’y a pas que la jeunesse de Bagdad qui se soulève en Irak, la ville pétrolière de Bassorah a réduit sa production de 50% suite au mouvement de protestation dans la ville. 

Pour mieux comprendre la situation actuelle en Irak, voici une série de reportages traitant de la révolte irakienne.

Mamadou Bah en France : de la rue à la Maison des Journalistes (PORTRAIT 2/2)

« Une dictature couverte par le vent de la démocratie. Le vent peut souffler un peu, on peut se dire “oh c’est frais, agréable”, mais après ça repart, et on reste toujours dans le même climat ». Mamadou Bhoye Bah. 

  •   Par. Clémence Papion, étudiante en droit international, stagiaire à la Maison des journalistes et Ange Fabre, étudiant en droit et science politique, stagiaire à L’oeil de la Maison des journalistes. 

Mamadou Bhoye Bah arrive en France en octobre 2017. Une vie très difficile s’ouvre à lui. Il n’a plus rien, ses diplômes sont dévalorisés en France, sa famille est restée en Guinée. Il se retrouve seul mais découvre très vite la Maison des Journalistes, par le biais d’une association qui organisait des maraudes. Pour pouvoir y accéder, il faut remplir le formulaire en ligne. Sans téléphone, sans ordinateur, sans internet, c’est presque mission impossible. Mamadou vit donc dans la rue. Il raconte: « Chaque matin, quand tu te lèves, tu ne sais pas d’où tu viens et où tu vas. C’est très compliqué à gérer ».  Au fil des rencontres, Mamadou finit par être « invité » à rejoindre un camp. Cela lui fait penser à un camp militaire, mais il s’agit en fait d’un camp de migrants dont plusieurs associations humanitaires s’occupent près de la Porte de la Chapelle, à Paris. D’abord réfractaire à cette idée, il est convaincu par plusieurs personnes qui lui indiquent que cela l’aidera à trouver un logement, à s’en sortir. Il s’y rend, observe, se renseigne. « Il y a des gens qui dansent, qui se vident l’esprit. Moi je reste là, assis ». Il discute pendant de longues minutes avec une bénévole d’Emmaüs. Elle ne lui cache pas qu’il est très compliqué d’obtenir un titre de séjour, ou tout autre document lui permettant de régulariser sa situation en France, encore plus dans ce camp. Ses a priori confirmés, Mamadou décide de quitter le camp. « Je leur ai raconté que j’avais oublié un sac dans la rue, que je devais à tout prix aller le récupérer. Et puis c’est comme ça que je me suis enfui ». Il y revient finalement une semaine plus tard, après avoir rencontré un guinéen, qui, lui aussi, était passé par ce camp. Ce dernier confie à Mamadou que beaucoup se battent pour pouvoir intégrer cet endroit, qu’il doit saisir sa chance.

Pour l’anecdote, Mamadou réussit à réintégrer le camp car il est pris pour un autre. « Coïncidence ou choix du destin, un autre guinéen, appelé Mamadou, était présent sur les listes du camp. C’est comme ça que j’ai réussi à y entrer de nouveau ». Il est donc logé dans un petit abri en contre-plaqué, insalubre, il l’avoue, mais c’est toujours mieux que la rue. Il y reste dix jours, avant que les Restos du cœur, pour lesquels il était bénévole, ne lui trouvent un hébergement dans le 94. Il réussit alors à collecter toutes les informations nécessaires pour rejoindre la Maison des Journalistes. Après plus d’un an passé dans la rue, il trouve enfin un hébergement stable, et des personnes décidées à l’aider dans toutes ses procédures.

Mamadou lors d’un entretien avec le député Sébastien Nadot à la MDJ

En parallèle, il complète une licence 2 et une licence 3 en sciences de l’éducation. Il s’inscrit également en Master 1 en 2020 afin de pouvoir passer les concours de l’enseignement. Sans naturalisation, impossible pour lui de passer le concours, mais sans ce concours pas d’emploi, et sans emploi la naturalisation est inenvisageable.

Une intégration pas facile

Pris dans une spirale infernale, Mamadou est finalement engagé en tant que professeur contractuel dans l’enseignement primaire. Il fait des remplacements, ici et là. Il écrit des articles pour le journal de la Maison des Journalistes (L’oeil), de manière bénévole. « Le journalisme, c’est le seul métier que je peux exercer gratuitement ». Malgré son expérience, il ne trouve aucun poste dans ce domaine. « Même les journalistes français ont du mal à trouver du travail, alors les journalistes étrangers, même francophones, je ne vous en parle pas ». L’idée reste là, dans un coin de sa tête, d’un jour reprendre sa passion et de rejoindre une radio. Il en parle longuement, pour lui, le journalisme et l’enseignement sont deux métiers qui vont de pair. La facilité d’accès aux réseaux sociaux, à l’information de toute sorte, implique d’être bien éduqué, d’avoir été averti de la manière dont il faut prendre l’information et se l’approprier. Il apprend à ses élèves à se nourrir intelligemment des informations qu’ils reçoivent, tout en restant en alerte. Il leur apprend aussi à faire valoir leur droit, à ne jamais se laisser faire à ce propos. « Je suis touché quand mes élèves me confient qu’ils m’admirent, et qu’ils aimeraient un jour, comme moi, devenir journaliste ».

Les élèves de Mamadou pendant un atelier de peinture

L’intégration en France n’est pas chose facile donc. Mamadou l’illustre assez bien : « Il faut reconstruire ta vie. Alors que tu avais atteint 10, il faut recommencer à 0. Mais est-ce que tu es sûr que tu pourras encore atteindre 10 ? La réponse est non ». Il poursuit avec un adage africain : « Le séjour dans l’eau ne transforme pas un tronc d’arbre en crocodile ». Peu importe ce qu’il fera ici, il est sûr de ne jamais avoir le même statut qu’une personne qui est née et a grandi toute sa vie en France.

 

Un exil loin de la famille

Désormais bien établi, Mamadou le reconnaît : « La Guinée reste mon premier pays, mais la France est devenue mon pays d’accueil ». S’il avait le choix, s’il n’était pas menacé, il n’hésiterait pas une seconde et rejoindrais sa femme et sa fille, toutes deux restées en Guinée. Mais selon lui, la situation ne risque pas de s’améliorer tout de suite. « Ça ne m’étonnerait pas qu’il y ait toujours des régressions ». Lorsqu’on lui parle du régime politique, il le qualifie de dictature. Par une jolie métaphore il précise : « Une dictature couverte par le vent de la démocratie. Le vent peut souffler un peu, on peut se dire “oh c’est frais, agréable”, mais après ça repart, et on reste toujours dans le même climat ». Certes des élections ont lieu, mais ce sont des élections formelles, avec beaucoup de fraudes et de corruption. Outre le contexte politique, Mamadou déplore tout particulièrement le fait que sa fille soit privée d’une présence paternelle. « À partir du moment où vous êtes absent, l’enfant va lui-même se poser des questions : pourquoi cette personne qui était là, qui me faisait tout, qui était présente devant chaque situation et difficulté n’est plus là ? ». Mais un jour, il les retrouvera.


Si vous avez aimé cet article, lisez l’épisode 1.

 

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