Articles

La photo comme témoignage: entre action et réactions

Au cours de leurs carrières, les photojournalistes prennent un nombre incalculable de clichés. Alors parmi ce nombre impressionnant de photos, quelles sont celles qui vont retenir l’attention du public, celles qui vont faire le tour du monde et celles qui vont recevoir des prix ? Quel rôle voient-ils à la photo? Réponses de photographes.

Selon Zaher, photojournaliste syrien de 23 ans qui a dû fuir son pays le métier de photojournaliste consiste à rendre compte de la réalité. « Je pense que je fais ce que je peux pour atteindre la vérité et la transmettre ».

Il ajoute: « Ce que je fais n’est pas politique, je ne suis pas dans un parti, je ne fais que raconter la vérité. »

Pour d’autres, ce qui compte c’est de comprendre pleinement une situation. « Je veux comprendre pourquoi » explique un autre journaliste syrien Abdul Eassa. « Je ne veux pas seulement prendre une photo, je veux surtout comprendre pourquoi ». Il poursuit en expliquant que les manifestations des Gilets Jaunes au cours de cette année lui ont appris beaucoup de choses sur la France elle-même.

Le photojournalisme est également vu comme un moyen de créer du lien social, s’intéresser à des situations particulières, à des individus. C’est le constat que fait Zaher quand il dit « j’ai choisi la photo car chaque photo a une histoire, elle représente un moment (précis) ».

Pour d’autres encore le photojournaliste a pour mission d’interpeller le public, de toucher au moins une personne. C’est ce que confirme Abdul Eassa « le point essentiel [du photojournalisme] est d’avoir un impact sur les gens et sur l’humanité en général. Afin de stopper quelque chose, en particulier les crimes. Et aussi informer -prevent- sur les choses inconnues du public – that no one care. »

C’est d’autant plus vrai en cas de guerre, comme en Syrie, car il s’agit ici de rendre compte d’une situation dans sa globalité, de la violence sous toutes ses formes peu importe les acteurs impliqués et le positionnement politique. C’est d’ailleurs souvent cette violence qui pousse les photographes à vouloir des actions concrètes, au-delà de simples réactions. Surtout lorsqu’on est impliqué soi-même dans le conflit.

Voir leurs photographies partagées sur les réseaux sociaux puis reprises par les grands médias à la Une peut sembler avoir un effet sur la politique.

© Julia Le Duc – La Jornada de Matamoros

La photo du migrant salvadorien et de sa fille retrouvée noyés en essayant de traverser le Rio Grande en est un parfait exemple. Cette autre photo de migrants cherchant à atteindre les États-Unis en traversant la frontière a fait le tour de la planète et a engendré une vague d’émotion collective.

Un présentateur de CNN n’a d’ailleurs pas pu contenir ses larmes face à la violence qui s’en dégage. Mais pour le photographe de l’AFP, Abdul Eassa ce n’est pas l’image qui est choquante mais l’histoire qui se cache derrière.

D’autant plus que dans un monde saturé d’images, un cliché chasse l’autre, ce qui montre la limite d’une photo malgré l’émotion qu’elle suscite. Pourtant, cette image n’a pas fait dévier de son cap le président des États-Unis Donald Trump face à sa stricte politique migratoire.

Et au-delà du foisonnement d’images, l’apparition des fake-news est venue rendre les choses encore moins lisibles. Le lecteur se sent perdu et impuissant face à un flot d’images permanent et à cette concurrence de l’information. Cette inertie face à la diffusion de ces photos peut être très difficile pour les photojournalistes.

Pour Zaher Al Zaher témoigner est presque vital, c’est pourquoi il peine à comprendre l’absence d’actions. D’après lui, la situation en Syrie relève de la crise humanitaire. Lorsqu’il était en Syrie, il voulait travailler avec des journaux étrangers afin que la communauté internationale soit alertée et s’empare du problème. Cette frustration est toujours présente aujourd’hui et elle est commune à de nombreux photographes ayant fait face à ce genre de situations.

Ces reporters peuvent finir frustrés voire déçu du manque de réactions. En effet ils ont été sur le terrain pendant des mois et ont mis leur vie en danger, afin de livrer un récit fidèle de ce qu’ils ont vu et de témoigner de choses inconnues du grand public. Frustrés de ne pas avoir eu l’impact attendu et d’observer que la situation ne change pas.

Malgré tout, certaines photos deviennent iconiques, comme celle de Nick Ut représentant une petite fille brulée au Napalm en 1972 lors de la guerre d’Indochine.

Cette photo a fait le tour du monde et est devenu un symbole des violences subies par les civils lors de la guerre d’Indochine. Malgré son succès (on en fait même aujourd’hui des sacs), cette photo n’a pas fait basculer le cours de la guerre. Elle n’a fait que confirmer ce que pensait l’opinion publique américaine, lassée par ces huit années de conflits.

Au-delà même de la violence qu’elle dégage, cette photo est efficace car elle est simple et sobre, mettant en valeur la souffrance vécue par la petite fille et les enfants qui l’entourent. Elle montre une réalité violente et inconnue du grand public. Encore aujourd’hui cette photo est mondialement connue et elle illustre même les manuels d’histoire français.

Zaher Al Zaher


« Je me rends compte sur le coup que la photo est puissante et plus tard je me rends compte qu’elle représente l’Histoire ».

Né à Alep en Syrie, Zaher Al Zaher, 23 ans, commence à travailler en tant que photographe pour des journaux internationaux à partir de 2013. Il couvre l’évolution de la guerre civile syrienne, principalement à Alep.

À cause de son engagement politique, il est enlevé et torturé par les forces gouvernementales syriennes.

Il réussit à fuir en Turquie puis arrive en France à la Maison des Journalistes en 2017. Depuis il fait partie de la Society of Professional Journalist et suit principalement les manifestations, comme celles des Gilets Jaunes.

Abdulmonam Eassa


« Il y a pleins d’images, mais peu {de photojournalistes} prennent en compte l’histoire qu’il y a derrière »

Abdulmonam Eassa est un jeune photojournaliste syrien de 24 ans qui a commencé à travailler en tant qu’autodidacte lors de la guerre civile syrienne en particulier à Damas à partir de 2013.

Depuis plus de cinq ans il travaille en free-lance avec l’AFP d’abord en Syrie et depuis octobre 2018 en France. Avant d’arriver à la Maison des Journalistes il est resté un an en Turquie afin d’obtenir un visa pour la France.

Depuis il couvre principalement les manifestations, notamment celles des Gilets Jaunes à Paris. Il a reçu le Visa d’Or pour ses photos sur l’action des ONG en Syrie. 

Makaila Nguebla: un journaliste tchadien devant la justice française

Ancien résident de la Maison des Journalistes, Makaila Nguebla doit comparaître devant la justice française le 17 septembre prochain. Son tort? Avoir diffusé un article dénonçant les dérives financières et le clientélisme d’Abbas Tolli, neveu du président tchadien Idriss Deby et actuel gouverneur de la banque des états de l’Afrique centrale.

Des publications remettant en cause Abbas Tolli et ses agissements, il en existe beaucoup. Mais c’est cet article, « Tchad : le décrété gouverneur Abbas Tolli », qui est dans la ligne de mire du neveu du président tchadien.


«On vous taxe de délinquant pour avoir publié un article»


En diffusant l’article sur son blog Makaila.fr, son rédacteur en chef, Makaila Nguebla, s’est attiré les foudres de l’homme d’affaires, lui valant ainsi une comparution devant la justice française le 17 septembre 2019.

Rédigée le 10 novembre 2017 par un anonyme, la publication incrimine Abbas Tolli d’avoir accumulé de l’argent, et d’avoir ainsi contribué au pillage de l’état tchadien. L’écrit dénonce également les pratiques de clientélisme du gouverneur de la banque des états de l’Afrique centrale qui «a déjà débarqué les DG (directeur général) de la Banque de l’Habitat pour mettre son cousin un certain Hassaballah et à la CBT pour mettre un certain Ali Timan» selon l’auteur.

Abbas Tolli aurait aussi fait du favoritisme en ayant pris «des Congolais et des centrafricains comme ses secrétaires». Pour Makaila, ces abus «devaient être révélés à l’opinion publique tchadienne».

Son blog étant l’un des sites les plus lus du Tchad, le journaliste «{se devait} de relayer l’information». Makaila pensait aussi que son statut de réfugié politique le protégerait d’une quelconque menace…

Malgré la diffusion d’un droit de réponse, demandé par l’entourage d’Abbas Tolli, Makaila reçoit le 20 décembre 2017 une mise en demeure de la part de l’avocat de Monsieur Tolli: Makaila a 48 heures pour retirer l’article de son blog. «Si je retire l’article, cela veut dire que je retire également le droit de réponse» rétorque le journaliste.

Bien que les deux écrits aient été retirés en temps et en heure, Makaila Nguebla est tout de même convoqué le 28 novembre 2018 à la Brigade de Répression de la Délinquance contre la personne. Le journaliste est entendu pour la première fois par un officier de la police: il est auditionné en «qualité de suspect» pour «diffamation publique envers particulier», et risque une amende.

La situation le dépasse: «On vous taxe de délinquant pour avoir publié un article».

Makaila Nguebla participe régulièrement à l’opérationRenvoyé Spécial en partenariat avec le CLEMI

L’affaire s’étend au-delà des murs de la Brigade de Répression de la Délinquance. Le 3 juin 2019, Makaila est entendu par un juge des instructions au Tribunal de grande instance de Paris. Aux accusations de «diffamation publique envers particulier» qui pesaient déjà contre lui, viennent s’ajouter des accusations «d’injure publique envers particuliers».

Mme Mylène Huguet, la Vice-présidente chargée de l’Instruction, ordonne le renvoi de l’affaire devant le tribunal correctionnel. Déterminé à rétablir la vérité des faits et à faire valoir ses droits de journaliste, Makaila a constitué sa défense. Pour plaider sa cause, il a fait appel à William Bourdon, avocat spécialisé, entre autres, dans le droit de la presse et de l’édition, et grand défenseur des droits de l’Homme.

Parallèlement, la Maison des journalistes soutient elle aussi le journaliste: à travers une attestation de témoignage, elle a fait état de la moralité de Makaila, de ses engagements journalistiques et a rappelé le contexte politique de son pays.

Si le journaliste tchadien semble «plutôt confiant» face à sa convocation devant le tribunal correctionnel, le 17 septembre prochain, l’ampleur que prend cette affaire suscite son incompréhension et lui laisse un goût amer: «Saisir la justice française pour attaquer en justice un journaliste réfugié politique, il y a de quoi s’interroger sur la motivation réelle de cette poursuite… Ca ressemble à de l’acharnement». 

« A l’aéroport de Paris, j’ai vu deux hommes s’embrasser. J’ai alors compris ce qu’était la liberté » Témoignage d’un journaliste syrien en exil

Poursuivre la lecture

Côte d’Ivoire: le nouveau Nonce Apostolique échappe à la mort

Dimanche 7 avril, Monseigneur Ante Jozic, le nouveau Nonce Apostolique de la Côte d’Ivoire, a été victime d’un grave accident de la route. L’accident a eu lieu dans le tunnel Saint-Elias de Split, une ville côtière de la Croatie, son pays d’origine.

L’annonce a été faite, le lundi 8 avril, dans un communiqué, par la mission d’étude du Saint-siège, à Hong kong.

« Monseigneur Ante Jozic a eu un grave accident de voiture (…) et est maintenant hospitalisé pour traitement immédiat (…) Le drame est survenu le dimanche 7 avril, vers 18h. Le diplomate est rentré en collision frontale avec une autre voiture. Les deux conducteurs ont été immédiatement conduits à l’hôpital. Mais, le second (âgé de 24 ans) est décédé plus tard (…) L’état de santé d’Ante est devenu stable après sa première opération, dans la nuit du dimanche 8 avril », a déclaré Monseigneur Yavier Herrera-Corona, responsable de la mission du Saint-siège, à Hong Kong.

Un accident tragique qui en rappelle d’autres…

Il y a sept ans, Monseigneur Ambrose Madhta, n’avait pas eu la même chance.

Le Nonce Apostolique et Doyen du Corps diplomatique accrédité en Côte d’Ivoire, est décédé tragiquement à la suite d’un accident en voiture sur l’axe routier Biankouma-Man (Côte d’Ivoire), le samedi 8 décembre 2012.

Le représentant du Pape était alors en mission de paix dans l’ouest du pays. Pour l’immortaliser, un Centre d’actions culturelles et de développement lui a été dédié à Abobo, dans une commune d’Abidjan. C’est un projet d’une valeur de 500.000 FCfa, qui sera consacré à la promotion de la non-violence.

Il avait été remplacé par Mgr Joseph Spiteri, qui depuis a été affecté au Liban, le 7 mars 2018.

Monseigneur Ante Jozic est donc son remplaçant. Il a notamment été le représentant du Pape en Chine Continentale pendant 10 ans. L’accord provisoire entre le Vatican et la République populaire de Chine sur les nominations d’évêques, signé le 22 septembre 2018, a été approuvé au cours de son mandat.

Monseigneur Ante Jozic a été nommé en Côte d’Ivoire par le Saint Père le 2 février. Puis, il a quitté Hong-Kong pour Split, son diocèse d’origine, en vue de sa nomination épiscopale prévue à Abidjan, le 1er mai 2019. C’est pendant ce séjour que Monseigneur Ante Jozic a eu l’accident.

Alain Frilet, Parole de Photographes : « la photographie n’a jamais été une preuve »

La Maison des journalistes s’associe avec Magnum Photos pour présenter l’exposition D’ici, réalisée à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai. Cette exposition s’affichera du 3 au 31 mai 2019 sur la façade de l’hôtel de ville de Paris et a vocation d’être itinérante. Journalistes exilés et photographes de Magnum Photos se mobilisent pour défendre la liberté de la presse en textes et en photos.

Menacés dans leurs pays pour avoir voulu exercer leur métier librement, ces journalistes, désormais accueillis en France, reprennent le stylo. Ils croisent leurs regards avec celui de photographes qui, eux aussi, s’engagent au quotidien pour documenter la marche du monde. Un journal issu de l’exposition est édité par Ouest France, partenaire de la MDJ.

Alain Frilet est photojournaliste, il a travaillé une vingtaine d’années au journal Libération jusqu’en 1996. Depuis, Alain Frilet a notamment créé et dirige l’association Parole de Photographes. C’est dans le cadre de cette association que l’Oeil de la Maison des journalistes l’a rencontré. 

Parole de Photographes organise des projections rencontres entre des photographes invités à commenter leurs travaux projetés et le grand public. Alain Frilet participe aussi à la création d’ateliers-photo pour enfants afin de leur faire découvrir le sens et la portée des images, et les initier à la prise de vue photographique. 

Pourquoi avez-vous ciblé un jeune public avec votre programme Parole de Photographes, qui enseigne la compréhension de l’image et les techniques de la photographie?

La photographie est un outil d’expression complètement démocratique. Quelque soit le bagage socio-culturel de la personne, elle peut s’exprimer par la photographie. On n’a pas besoin d’avoir fait des grands études, il faut simplement avoir envie de témoigner, montrer, raconter…

La photographie est devenue un moyen d’expression démocratique et générale. Tout le monde aujourd’hui prend des photos et les jeunes en font encore plus, grâce aux téléphones portables qui facilitent l’expression de soi.

Notre objectif est d’enseigner aux adolescents, jeunes adultes et aux plus petits, le sens de l’image et à prendre des photos. Aujourd’hui, Parole de photographe mène à peu près trois cents ateliers par an à Paris.

Pourquoi est-il important d’apprendre aux jeunes de savoir lire des images mais aussi de se méfier des manipulations ?

Aujourd’hui le volume d’image créée est devenu phénoménal !

Chaque jour, des milliards de photographies sont faites dans le monde et certaines présentent des failles. La photographie n’a jamais été une preuve : on commence par ça, il faut dire aux enfants que la photographie ce n’est pas la vérité, c’est une vérité et c’est la vôtre. L’important, c’est de montrer aux jeunes que la photographie est d’abord l’expression du photographe.


« La photographie n’a jamais été une preuve : on commence par ça, il faut dire aux enfants que la photographie n’est pas la vérité, c’est une vérité et c’est la vôtre. »


Au-delà de cette vérité subjective ou partielle, il y a aussi la manipulation. La manipulation d’images ne date pas d’hier, elle née en même temps que la photographie !

Par exemple, si vous vous plongez dans les images de l’Union Soviétique, vous pouvez noter que parmi les portraits des dirigeants communistes d’années en années, certains visages disparaissent. Ils disparaissent des photos (mais étaient bien présents dans la tribune) parce qu’on les a gommés.

L’image était alors manipulée manuellement. Cette tromperie s’est faite et a été connue. Aujourd’hui la tromperie des photographies est intégrée à l’information, ce qui peut devenir une arme anti-citoyenne.

C’est pour ces raisons qu’on alerte les jeunes aux risques qu’ils courent quand ils ne connaissent ni l’origine, ni le diffuseur de l’image.

Somme-nous, jeune public, de plus en plus manipulés ou au contraire,  de plus en plus informés concernant les images détournées?

A défaut de définir ce qu’est « une bonne information », toutes le manipulations sont possibles. On peut faire croire tout à n’importe qui! C’est pour cela qu’il faut systématiquement s’assurer de la source.

Parmi la prolifération de sites qui se prétendent être des sites d’informations digne de ce nom, et qui ne le sont pas. Ces sites ne sont pas validés car il ne sont pas gérés par des journalistes.


Je ne comprends pas comment aujourd’hui la lecture de l’image et de l’information n’est pas enseignée à l’école, au même titre que l’histoire, la géographie, les mathématiques ! L’information devrait être une classe, dans toutes ces étapes. C’est la responsabilité de l’Etat !


Encore une fois, une photographie en soi n’est pas une preuve, comme un texte rédigé n’en est pas forcément une. Il faut avoir l’authenticité de la personne qui fournit l’information et qui atteste du professionnalisme et de l’éthique. Si on ne l’a pas, il faut au minimum conserver un doute.

Je ne comprends pas comment aujourd’hui la lecture de l’image et de l’information n’est pas enseignée à l’école, au même titre que l’histoire, la géographie, les mathématiques ! L’information devrait être une classe, dans toutes ces étapes. C’est la responsabilité de l’Etat ! Nous on intervient dans des écoles en tant que photographe, mais on ne peut pas s’imposer. Cela dépasse notre rôle.

Association Parole de photographe

Donc la photographie qui accompagne une information, n’est pas une information indépendante, elle a besoin d’être argumentée par un article ?

Oui, la photographie est un élément d’information. La photo ne peut pas être seule et avoir valeur d’information, elle doit être accompagnée d’une légende dans laquelle les questions fondamentales sont posées.

Aujourd’hui, toutes les nouvelles générations font face a des centaines d’images chaque minute, est-ce réaliste d’attendre ce processus de vérification pour chaque photographie ?

Dans l’information il y a un rapport avec le temps qui est indispensable. On a perdu la qualité d’information à partir du moment où l’on a accepté la contrainte de l’information immédiate car elle est source d’erreur.

Aujourd’hui on est dans une volonté de tout comprendre, tout de suite. Ce n’est pas possible. En tant que journaliste, on ne peut pas informer tout de suite, par contre on montre tout de suite.

Informer c’est un travail, un contexte, une analyse et le pourquoi du comment, sans oublier le où… Sinon on a simplement des impressions. Impression n’est pas information. Tant qu’on n’aura pas éduqué les gens à cette prudence là, on sera toujours vulnérable aux manipulations.

Pensez-vous que le métier de photojournalisme est en danger?

C’est la fin d’une époque : on ne peut plus avoir une confiance aveugle dans tous les domaines, presse inclus. Il y a des bons journalistes et des mauvais, certains sont consciencieux, d’autres le sont moins.


Un journaliste est censé ramener une information à travers sa sensibilité, sa culture, son bagage… Il écrit avec ses mots, donc il va donner à comprendre ce qu’il a envie de donner à comprendre.


Dans mon métier, il y a certainement des journalistes avec qui je ne m’identifie pas. Mais même un journaliste que je qualifierais d’honnête, l’information reste forcément subjective.

Un journaliste est censé ramener une information à travers sa sensibilité, sa culture, son bagage… Il écrit avec ses mots, donc il va donner à comprendre ce qu’il a envie de donner à comprendre.

Le visuel est aussi forcément subjectif car la photographie est prise du point de vue du photographe, avec des angles et des accents qui ont été choisis. La même histoire peut être racontée infiniment de manières différentes.

Pour les journalistes qui suivent les codes d’éthique, leur métier n’est pas en danger car on porte une pierre à l’édifice de la démocratie. On enseigne au public à comprendre le monde dans lequel les citoyens vivent de manière à pouvoir faire un choix qui leur correspond au mieux.

Quelles sont les responsabilités d’un photojournaliste?

Les photographes doivent tous pouvoir photographier, mais pas forcément tout publier. Il en va de la responsabilité du diffuseur de suivre certaines règles sur le respect de la vie privée, l’atteinte à la dignité, de l’être humain… Il faut faire attention à comment nos photos sont utilisées après les avoir prises.


Il ne faut surtout pas faire porter la responsabilité sur l’acculturation du public. On porte une part de la responsabilité et c’est à nous de résoudre cela de façon interne, entre photographe et journaliste.


On ne doit plus donner des cartes de presse aux journalistes qui trahissent ou manipulent les codes en photo et en texte. C’est ce qui nous enlève notre crédibilité et qui porte un fort préjudice au métier : c’est quand on trahit la confiance du lecteur et de la profession.

Il ne faut surtout pas faire porter la responsabilité sur l’acculturation du public. On porte une part de la responsabilité et c’est à nous de résoudre cela de façon interne, entre photographe et journaliste.

Le photojournaliste, ce n’est pas une personne qui prend une photo et la publie sur un réseau social. C’est quelqu’un qui commet un acte d’information en respectant un certains nombres de règles et d’éthique.

Découvrez le site de l’association Parole de photographes et leur page Facebook.

« L’insécurité du photojournaliste en reportage ne me fait pas peur car c’est ma passion. » Interview de Zakaria Abdelkafi – Photojournaliste à l’AFP

La Maison des journalistes s’associe avec Magnum Photos pour présenter l’exposition D’ici, réalisée à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai. Cette exposition s’affichera du 3 au 31 mai sur la façade de l’hôtel de ville de Paris et a vocation d’être itinérante. Journalistes exilés et photographes de Magnum Photos se mobilisent pour défendre la liberté de la presse en textes et en photos.

Menacés dans leurs pays pour avoir voulu exercer leur métier librement, ces journalistes, désormais accueillis en France, reprennent le stylo. Ils croisent leurs regards avec celui de photographes qui, eux aussi, s’engagent au quotidien pour documenter la marche du monde. Un journal issu de l’exposition est édité par Ouest France, partenaire de la MDJ.

Zakaria Abdelkafi, photographe syrien, a été correspondant de l’AFP à Alep en Syrie de 2013 à 2015. Depuis 2016, il vit à Paris après avoir été hébergé à la Maison des journalistes.


Je suis photojournaliste, c’est ma passion.


Photojournaliste, auteur de plusieurs célèbres photographies, il a accepté de répondre à nos questions autour de son travail et de la manière dont il a couvert les manifestations Gilets Jaunes et plus particulièrement l’Acte XVIII durant lequel il a été blessé.

Vous travaillez pour l’Agence France Presse – AFP – comme photojournaliste, pouvez-vous nous expliquer votre travail ?

Zakaria AbdelKhafi : « Depuis 2016, j’ai couvert tous les événements que j’ai pu : des manifestations aux matchs du PSG en passant par des événements plus ou moins festifs et politiques. A Paris, il y a beaucoup d’activités. Et depuis novembre, j’ai couvert toutes les manifestations des Gilets Jaunes.

Contrairement à d’autres personnes, je ressens un insurmontable besoin d’aller voir et de partager ce que je vois. Je suis journaliste, je suis photojournaliste, c’est ma passion.

Travailler à Paris, cela doit changer des conditions de travail en Syrie…

*Sourire* En Syrie, les manifestations pacifiques étaient durement réprimées par des policiers ou des militaires qui tiraient à balles réelles, et ceci bien avant la guerre. De plus, si tu étais pris en marge d’une manifestation, tu étais arrêté et jeté en prison.

En France, à part quand il y a des violences, les manifestations sont beaucoup plus humaines. Les manifestants sont face à face avec les gardiens de l’ordre. Selon les moments, ils se parlent, discutent, se chambrent ou s’invectivent.


Et quand la police exerce la violence, c’est maximum du gaz lacrymogène, des jets d’eau et maintenant des tirs de flashball. Cela n’a rien à voir avec la Syrie.


Qui plus est, je peux faire mon travail de photojournaliste. Je peux être avec les manifestants ou avec la police et faire des va et viens, je peux même être entre les deux.

Par contre, durant l’acte XVIII, le climat de violence a changé. C’était comme la guerre, y avait juste pas de balle réelle. Mais où était la police ?

Justement, lors de l’Acte XVIII , vous avez été blessé plusieurs fois. Pouvez-vous nous raconter cette manifestation décrite comme « ultra violente » ?

Oui, tout a commencé au niveau de l’Arc de Triomphe sur les Champs-Elysées. J’étais entre les manifestants et la police. Il y avait des nuages de gaz opaques, des tirs de flashball retentissaient… Et moi je prenais plein de photos ! Du coup je n’avais pas de recul, j’étais dans l’action.

D’un seul coup, j’ai senti quelque chose me frapper le visage et c’est devenu immédiatement irrespirable. Sans exagérer, je ne pouvais plus respirer ! En fait, je venais de recevoir une grenade de lacrymogène sur le visage et sans m’en rendre compte, j’avais respiré le gaz à plein poumon.

Durant cinq longues minutes, je ne parvenais pas à reprendre mon souffle, j’ai eu très peur. Peur de mourir. Les street medics sont arrivés, ils m’ont mis sur un brancard et m’ont évacué. Au bout d’une quinzaine de minutes, j’allais beaucoup mieux.


Durant cinq longues minutes, je ne parvenais pas à reprendre mon souffle, j’ai eu très peur. Peur de mourir.


Le chef de l’AFP dont je dépends m’a appelé pour prendre de mes nouvelles et m’a demandé d’arrêter. Mais moi j’allais bien ! J’ai demandé de continuer. J’ai passé un bon moment à le rassurer avant de repartir faire mon travail. Hors de question que j’arrête alors que je peux continuer !

J’en profite pour te raconter une anecdote : lorsque je suis arrivé en France, j’ai du passer des entretiens d’embauche pour être photographe. On m’a alors fait remarquer que durant la guerre en Syrie, j’avais perdu un œil. Et alors ? Un photographe n’a besoin que d’un œil ! C’est mon histoire, ma façon de faire, je devais continuer mon travail.

Cette journée ne s’arrête donc pas là , et elle est encore longue…

Oui, c’était plus tard et plus bas sur les Champs-Elysées. Il y avait trois manifestants non gilet jaune : le premier a cassé une vitrine, le second est rentré à l’intérieur pour voler de la marchandise tandis que le troisième filmait. Bon, je me suis dit que cela ferait une bonne photo…

Soudain, la Brigade anti-criminalité est intervenue : deux des trois en ont réchappé mais le troisième et moi-même nous nous sommes retrouvés interpellés très brutalement au point que j’ai eu un coup de matraque à mon œil.

Heureusement, j’ai pu démontrer que j’étais journaliste assez vite grâce à ma carte de presse et d’identité. Ils m’ont laissé appeler mon chef à l’AFP qui leur a confirmé ma version des faits.

Cette fois-ci, la manifestation se terminait…

Non ! J’ai terminé la manifestation vers Trocadéro. Des chevaux de la Police montée sont passés sous mes yeux, du coup j’ai photographié ! J’étais avec ma collègue de l’AFP, brassard et casque identifiable.


Et là, un flic me met « gratuitement » un coup de matraque dans la côte !


Derrière les chevaux, des flics de la BAC arrivent vers nous. Et là, un flic me met « gratuitement » un coup de matraque dans la côte ! J’ai eu mal immédiatement.

Bien sûr je réagis en lui montrant que je suis journaliste:  « Ce n’est pas gentil, je fais juste mon travail ! ». « Dégage ! » a-t-il répondu. Moi et ma collègue sommes alors partis. Mais je n’ai pas compris. Cela m’a rendu triste.

Avez-vous informé votre chef à l’AFP ?

Oui, d’ailleurs dès la premier événement il a voulu que j’aille à l’hôpital. Moi je ne voulais pas. J’ai juste vu le médecin interne à l’AFP et trois jours après j’ai fait un check up à l’hôpital.


Je ne porte pas plainte, ni moi, ni l’AFP. Il y a tellement de confrères qui souffrent de blessures graves que je ne vais pas y aller pour quelques bleus.


Je ne porte pas plainte, ni moi, ni l’AFP. Il y a tellement de confrères qui souffrent de blessures graves que je ne vais pas y aller pour quelques bleus. Et puis c’est toute une procédure…

Moi, photojournaliste, je veux faire mon travail tant que physiquement je peux le faire.

L’insérurité ne me fait pas peur car c’est ma passion.

En tant que photojournaliste, que retenez-vous de cette vingtaine de manifestations que vous avez couvertes pour l’AFP ?

La France a un peuple incroyable ! Ici la démocratie vit. Quelle France !

J’ai été blessé cinq fois dans ces manifestations, dont une fois par flashball. Mais je ne regrette rien et je n’en veux à personne, chacun fait son boulot comme il peut, moi, c’est le photojournalisme! »

6 gardes à vue après l’agression d’un agent de sécurité protégeant des journalistes !

[FRANCE] Les faits sont survenus à Rouen le 23 février en marge d’une manifestation des gilets jaunes. Plusieurs journalistes de la chaine d’information en continue LCI avaient été pris à partie. Les images de l’agression ont tourné en boucle le 23 Février à Rouen. Lors de l’acte XV du mouvement des gilets jaunes, plusieurs journalistes de LCI ont été pris à partie par des manifestants et, un agent de sécurité qui accompagnait l’équipe a été roué de coups.