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Mortaza Behboudi, reporter de guerre : “tous les médias doivent s’assurer que les pigistes sont en sécurité”

Emprisonné plus de 280 jours dans de multiples prisons de la capitale afghane, le journaliste franco-afghan Mortaza Behboudi est de retour en France. Innocenté sur les accusations d’espionnage qui le visaient, il a été libéré le 18 octobre 2023 après 10 mois de prison. Ancien journaliste de la MDJ, il  livre un retour d’expérience pour l’Œil à destination des jeunes reporters de guerre.

La nécessité d’une meilleure prise en charge des reporters 

Dans notre article précédent, nous avions évoqué les conditions de détention de Mortaza à Kaboul, ainsi que l’isolement des journalistes sur les zones de conflit. Ces derniers sont souvent livrés à eux-mêmes sur le terrain, sans assurance ou protection d’un média.

« En tant que journaliste indépendant, j’ai été sur plusieurs terrains difficiles : pays en guerre, camps de réfugiés » où il a côtoyé de nombreux confrères et consœurs pigistes. « Ils sont très précaires car ils n’ont pas d’assurance. Nous avons des commandes avec des médias, mais pas forcément de contrat », ce qui exclut une protection. 

« Très souvent, notre bulletin de salaire est notre contrat. Avant cela, sur le terrain, nous devons avancer les frais et notre matériel. Il faut alors travailler pour plusieurs médias afin de couvrir nos frais sur place : logement, transports, fixeur… Il est capital d’avoir plusieurs commandes pour partager les frais entre les médias, car aucun ne prendra l’intégralité en charge. »

Pour obtenir sa libération, rédactions, associations et proches remuent ciel et terre durant des mois. Le journaliste a pu compter sur sa femme Aleksandra, dont les immenses efforts ont fini par payer. « Aleksandra était en contact permanent avec les rédactions françaises. Lorsque je n’ai plus donné signe de vie, elle a appelé tous les médias avec lesquels je travaillais à l’époque, ainsi que RSF. »

Car « lorsqu’un journaliste est arrêté, c’est la rédaction pour laquelle il travaillait à ce moment-là qu’il faut contacter, et non tous les médias pour lesquels il effectue des commandes. Mais sans assurance, il est très difficile de s’équiper et de se protéger. »

Mais tous les journaux français ne disposent pas des mêmes moyens ni de la même expérience du front. Ainsi, France 24 a mis en place une formation « reportage zone dangereuse »,  en partenariat avec l’INA. Sous l’égide du directeur de la sûreté à France Médias Monde, Jean-Christophe Gérard, les journalistes et techniciens de reportage apprennent à évaluer les risques sur le terrain, et s’entraînent aux techniques de premiers secours et de protection. D’une durée de six jours, la formation a pour objectif de « réduire les risques, mieux organiser ses déplacements » et développer un comportement adapté « en cas d’enlèvement ou d’arrestation arbitraire. »

« Les grands médias comme France Télévisions peuvent et savent en permanence où nous sommes. Les autres journaux en revanche ne nous suivent pas forcément, et ne disposent pas tous d’une équipe de sécurité. Mais ils sont aussi moins spécialisés dans le reportage de guerre », tempère Mortaza, pour qui des mesures s’imposent néanmoins. 

Il est en effet indispensable que « tous les médias s’assurent que le ou la pigiste est en sécurité », peu importe leur taille. « Le journaliste devrait signer son contrat avant de partir, les risques sont bien trop grands sans. Nous partons généralement avec notre propre matériel et nous ne possédons pas tous des gilets pare-balles ou des casques. » 

Nombreux sont les journalistes qui empruntent du matériel à RSF pour assurer leur protection. « Il faut aussi que les médias généralisent la surveillance de notre IME, notre numéro d’identification mobile, qui permet de connaître notre position GPS en temps réel. »

« Vous ne pouvez pas connaître le terrain sans les journalistes locaux »

Toutes ces informations et mesures de sécurité, Mortaza les a intégrées au fil de son expérience sur le terrain. Mais depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, des centaines de jeunes reporters peu ou prou expérimentés se sont précipités pour couvrir l’actualité du front. Ils se sont très vite retrouvés démunis pour une grande partie d’entre eux, s’étant lancés dans l’aventure sans l’aval d’une rédaction et sans équipement de protection.

« Aujourd’hui, les jeunes reporters doivent en faire plus pour leur sécurité. Premièrement, il est vital de trouver un bon fixeur. Si je veux aller faire un reportage sur les Houthis au Yémen, c’est lui qui dénichera des Houthis à interviewer, qui planifiera les trajets, organisera les rencontres… Il faut lui vouer une entière confiance », explique le journaliste. 

« Deuxièmement, lorsqu’on part sur de tels terrains, il faut lire et communiquer avec les médias et journalistes locaux. Vous ne pouvez pas apprendre à connaître le terrain sans eux », tranche Mortaza d’un ton ferme. Grâce à ces journalistes, les étrangers savent ainsi où aller, quelles zones éviter et quel angle choisir pour leur reportage. 

« Soyez connectés avec eux et votre fixeur, ces échanges sont primordiaux. » Cela peut permettre d’éviter de terribles erreurs, comme ramener du matériel interdit (un drone, une caméra spéciale…) sur une zone sensible et se faire arrêter. « Enfin, il faut également avoir bien étudié le pays en amont, surtout si l’on veut faire un reportage de qualité. Le travail journalistique réside dans l’étude du terrain et le temps passé dessus, dans les rencontres avec la population locale afin de rendre compte de leur réalité. Quand un pays est en conflit, ce dernier a besoin de ses journalistes, c’est d’abord à eux de travailler sur leur pays natal. »

Si Mortaza ne tient plus à raconter en détail sa longue épreuve dans les geôles de Kaboul, il demeure toutefois très attaché à sa vocation : le journalisme. Pour lui, un seul mot d’ordre, aller de l’avant. « Les talibans m’ont interdit d’aller dans les manifestations » où il avait l’habitude d’interroger les Afghans, « mais pas de travailler avec les médias étrangers. Je me vois continuer de faire des reportages dans mon pays, notamment pour parler de la crise humanitaire. Je veux continuer de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. » Un courage sans faille pour un reporter d’exception.

Maud Baheng Daizey

EMI. « Déconstruire ou dénoncer, mais ne rien laisser passer »

Les assassinats de Samuel Paty (16 octobre 2020) et Dominique Bernard (13 octobre 2023) ont profondément bouleversé la France. Tués pour avoir voulu transmettre leurs connaissances et le respect de la démocratie, la disparition des deux hommes a marqué le pays. Un mois après la mort de Dominique Bernard, comment les professeurs vivent-ils leur métier ? L’enseignement est-il toujours une arme face à la violence ?

L’Œil de la Maison des journalistes s’est penché sur le corps de métier des enseignants longtemps critiqué, et qui aujourd’hui se retrouve victime du terrorisme. Alors qu’une centaine d’élèves ont reçu une sanction disciplinaire pour avoir perturbé les hommages dans leurs établissements, les enseignants éprouvent de plus en plus de difficultés à parler de laïcité et de liberté d’expression. Lundi 27 novembre, un premier procès s’est ouvert à l’encontre de six adolescents, accusés de complicité dans l’assassinat de Samuel Paty et de dénonciation calomnieuse.

Nous sommes allés interroger deux professeurs de lycée, l’un documentaliste et le second enseignant d’histoire-géographie, ainsi que Serge Barbet, le directeur du CLEMI, afin de savoir si ce ressenti était généralisé à tous les acteurs de l’éducation. 

L’empathie des élèves très forte envers leurs enseignants

Dans un lycée polyvalent à Bourg-en-Bresse, la professeure documentaliste Danielle G. témoigne d’une hausse de la sécurité autour de son établissement depuis la mort de Dominique Bernard. Elle a animé en avril 2023 un Renvoyé Spécial avec la journaliste ukrainienne Nadiia Ivanova en ce sens, une expérience riche en découvertes pour elle et les élèves. Une rencontre des plus primordiales pour la documentaliste, que la mort de Dominique Bernard a ébranlée. Car élèves comme professeurs se sont sentis concernés par les menaces envers les enseignants. 

« Notre établissement était particulièrement touché car nous avons reçu des menaces à la mort de Dominique Bernard, dès le lundi 16 octobre. Des policiers sont venus surveiller le lycée. Puis le lendemain, ce sont les soldats Sentinelle » qui ont pris le relais, explique Danielle G. « Nous avons même dû évacuer le vendredi 20, suite à une alerte à la bombe. »

Un sentiment d’insécurité qui n’arrivera pas à prendre le pas sur l’enseignement, mais qui marque les esprits. Pour la documentaliste, le deuil de Dominique Bernard n’a pas été vécu comme celui de Samuel Paty. « Cette année, j’étais un peu sidérée. Pour Samuel Paty j’avais besoin d’en parler et de partager avec les collègues. J’avais réalisé un mur virtuel sur un pad numérique à destination des enseignants, avec des ressources pour les aider ainsi que les élèves. Je m’étais démenée. Cette fois-ci, n’ayant pas cours le lundi 16, j’ai hésité à me rendre au lycée. Je n’avais pas envie de me regrouper avec les autres, j’ai eu une réaction très différente », nous confie-t-elle avec quelques hésitations. Mais les mots de Danielle G. sont toujours justement choisis. Elle exprime simplement une certaine incompréhension des événements, à l’unisson avec ses confrères et consœurs.

« J’ai culpabilisé de ne pas rejoindre les collègues mais je n’avais pas envie, pourtant je m’étais beaucoup engagée avec mes collègues et les élèves, notamment par des hommages à la date anniversaire de la mort de Monsieur Paty. Ici, j’avais envie d’être seule. Je voulais attendre d’avoir plus de recul avant d’en discuter avec les élèves. Et étant professeur documentaliste, je n’ai pas de classe à prendre en charge. Je suis donc arrivée le lundi après-midi, pour la minute de silence. »

Une façon comme une autre de vivre le traumatisme, qui relève également d’une certaine « lassitude. » Selon la documentaliste, d’autres professeurs « ont préféré rester dans les classes pour éviter les mouvements de foule et s’attendaient à des perturbations », qui n’ont pas eu lieu. Le discours du directeur « a apaisé » les élèves, qui ont « tout de suite été très respectueux. » 

Une « surprise » pour Danielle G., « car notre minute de silence a été programmée pour le lundi après-midi dans la cour. Alors qu’à la mort de Samuel Paty, les élèves étaient restés dans les classes pour éviter les perturbations et mouvement de foule – pour rappel, nous avons 2 300 élèves dans nos locaux. Mais cette fois-ci, et à la demande de quelques professeurs, nous nous sommes retrouvés dehors. Nous étions au moins 1 000 personnes. Je m’attendais vraiment à ce qu’il y ait de la provocation, des petites incivilités… Ils restent des adolescents après tout. Mais tout s’est très bien passé, il n’y a eu aucun bruit parasite ni dérangement pour l’hommage. »

Le Centre de Documentation et d’Information sous-estimé dans l’EMI ?

Depuis plusieurs années, les professeurs documentalists font venir une fois par an les expositions du collectif Cartooning For Peace auprès des élèves « pour travailler sur les caricatures, de la liberté de la presse et d’expression », souvent en collaboration avec les professeurs d’histoire. « Même s’il y a de la provocation, le dialogue reste possible », assure-t-elle sur un ton mesuré.

« Malheureusement, les collègues sont psychologiquement armés, nous commençons à avoir l’expérience pour aborder ces thématiques », atteste-t-elle avec une pointe de fatalisme dans la voix. Liberté d’expression, laïcité, éducation à l’information… Tant de sujets susceptibles de provoquer l’ire des jeunes, et dont la sensibilité s’est profondément accrue ces dernières années. Malgré les alertes du corps enseignant, les politiques publiques ne semblent suffire à apaiser les tensions.

« Nous ne nous sentons pas du tout soutenus par le gouvernement ou les autres acteurs de l’enseignement », constate tristement la professeure. « Nous ne parlons jamais du travail des professeurs documentalistes concernant l’éducation aux médias et à l’information, on se concentre surtout sur les professeurs d’histoire-géographie et on oublie nos compétences. » 

« Il faut aussi nous donner les moyens humains de faire des cours complets d’EMI », tempête Danielle G. « Par exemple j’ai 17 classes de seconde, de 35 élèves chacune », l’empêchant de suivre tout le monde. « Clairement, nous ne pouvons pas faire de la sensibilisation tout seuls ! Pareillement au collège, où les profs documentalistes font découvrir l’EMI aux élèves : ils sont seuls et ont du mal à organiser des séances de sensibilisation. Les chefs d’établissements refusent de bloquer les CDI pendant plusieurs heures par exemple, il faut donc trouver du temps et de l’espace », ce qui peut mener à des casse-tête organisationnels

« Il y a donc beaucoup de disparités » dans le suivi des élèves et leur enseignement. « A vrai dire, on ne pense à l’EMI que lorsqu’un professeur est assassiné ou qu’il y a des attentats. En dehors, on l’oublie totalement. Nous nous sentons abandonnés », déplore la documentaliste en évoquant ses confrères et consœurs. 

« En conséquence, nous faisons de l’EMI par saupoudrage. On ne peut pas dire que rien ne se fait car il y a des professeurs très compétents et le travail très important du CLEMI. Mais j’ai beaucoup de collègues qui n’y connaissent rien et doivent se former eux-mêmes », conclut-elle.

En seconde, depuis septembre 2019, les élèves ont désormais des cours de SNT, Sciences Numériques et Technologie. Ces derniers sont censés démocratiser l’usage du numérique, d’en saisir les enjeux et les dangers. « Dans ces cours, il y a un chapitre sur les réseaux sociaux ; nous proposons donc aux professeurs en charge – dans notre cas, le prof de maths – de compléter avec nos enseignements. Mais ce n’est jamais suffisant ni équivalent pour toutes les classes et tous les établissements », affirme la documentaliste. « Le CLEMI veille véritablement à nous former en EMI mais il en faudrait plus et sur tout le territoire. »

Enfin, un autre point critique pour la professeure : le manque de formation initiale en EMI du corps enseignant. « Nous devons nous former nous-mêmes la plupart du temps, que nous ayons des facilités ou non. En 30 ans de carrière, je n’ai jamais eu de formation initiale EMI, qui n’existait pas dans les années 90. Certains de mes confrères et consœurs ne s’y connaissent pas du tout, alors qu’on doit être assurés pour en parler aux élèves. Nous avons dû avoir recours à l’autoformation, pour compléter la formation continue. Cette discipline, passionnante mais en évolution constante, exige de rester informé au fur et à mesure de ses évolutions. »

« Sans compter qu’aujourd’hui, il faut également consacrer des heures à l’égalité des sexes, l’inclusion, les valeurs de la République… On nous en demande toujours plus. » De quoi décourager les plus aguerris.

« Les professeurs sont loin de se désengager »

Mais pour Serge Barbet, directeur du CLEMI, ce renoncement serait fictif ou du moins exagéré. Le Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information (CLEMI) créé en avril 1983 a pour mission « de promouvoir, notamment par des actions de formation, l’utilisation pluraliste des moyens d’information dans l’enseignement afin de favoriser une meilleure compréhension par les élèves du monde qui les entoure », peut-on lire sur leur site

Pour parvenir à ses fins, le CLEMI assure depuis 40 ans la formation en EMI d’enseignants des premier et second degrés, conçoit et diffuse des ressources pédagogiques en direction des enseignants et des familles. Le Centre organise également des rencontres, des concours ou des événements comme la Semaine de la presse et des médias dans l’École à des fins éducatives.

Serge Barbet travaille depuis de longues années aux côtés des enseignants, et s’est tenu à leurs côtés lors des assassinats de Dominique Bernard et Samuel Paty. Auprès de l’Œil, il rapporte ne pas avoir perçu de retour d’une baisse d’attention de la part des élèves dans ces thématiques.  

« Je n’ai pas ce type de remontées précisément, mais il est vrai que nous sommes dans un contexte de tensions internationales et nationales inédites par leur ampleur. Lorsqu’on aborde les questions de terrorisme, cela se fait avec une certaine gravité. Cette gravité ne peut qu’entraîner une écoute, un questionnement plus intense de la part des élèves. Nous ne partons malheureusement pas d’un terrain vierge car l’école a déjà été la cible d’attaque terroriste. Il y a trois ans avec Samuel Paty mais aussi en janvier 2015, en mars 2012 à Otzar Hatorah à Toulouse… Tous ces éléments constituent une antériorité, qui ont poussé les opérateurs comme le CLEMI à proposer aux enseignants des ressources et formations plus en lien avec les problématiques que ces attaques terroristes soulèvent. »

Le CLEMI travaille actuellement sur plusieurs axes : la lutte contre la désinformation, contre les discours de haine et le renforcement des fondamentaux de l’EMI (comment l’information est réalisée, par qui, dans quels conditions et contexte…) afin que les élèves aient une appréhension plus rationnelle de l’information. Il programme aussi de la prévention primaire aux processus de radicalisation des jeunes, les rendre plus critiques face à des récits de propagande. 

« Ce travail est plus que jamais indispensable dans un contexte de « brouillard informationnel » où il nous faut impérativement savoir donner des repères et des bons réflexes pour accéder à une information fiable. »

Alors les enseignants seraient-ils vraiment muselés dans leur travail ? « Nous entendons souvent ressurgir, lorsqu’il y a des attentats, le débat « les enseignants vont-ils se censurer face aux élèves ? » Cela m’a souvent fait réagir, car les discours ne s’accordent pas avec nos observations. » Serge Barbet en est formel et tient absolument à mettre l’accent sur le phénomène. 

« Le CLEMI mène un certain nombre d’actions (à l’instar de la Semaine de la presse et des médias dans l’Ecole), et n’a pas enregistré de désaffection ou retrait des enseignants, bien au contraire. Nous avons comptabilisé plus d’inscrits à nos programmes depuis l’attentat contre Samuel Paty. Loin de se désengager, les enseignants nous demandent plus de formations en éducation aux médias et à l’information. »

« Nous formons les enseignants à l’EMI, mais aussi les chefs d’établissement, les CPE, personnels de direction et d’encadrement qui sont de plus en plus concernés par cette problématique. Eux-mêmes demandent à être formés, ce pourquoi nous développons des formations spécifiques et un certain nombre de ressources les concernant directement », à leur demande et à celle du ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse.

« Personnellement, cela m’a fait souvent réagir : on parle de désengagement mais ce n’est pas ce que nous constatons, notamment lors de la Semaine de la presse et des médias dans l’école qui s’étend sur près d’un mois, ainsi que nos autres activités », dénote le directeur de CLEMI. « C’est le cas avec nos concours de médias scolaires, Mediatiks et Zéro Cliché, où nous avons de plus en plus de professeurs qui s’inscrivent. »

L’histoire-géographie en première ligne ?

Une volonté dans laquelle David Lucas, enseignant d’histoire-géographie depuis 2004 et auparavant professeur de lettres, peut se reconnaître. Il est dans l’éducation depuis 1994 et aujourd’hui, enseigne l’EMI « à travers l’écrit et de manière un peu plus poussée que l’histoire-géographie, du fait de mon parcours de lettres. » 

Travaillant à Brunoy dans le lycée Joseph Talma, il stipule que « l’éducation aux médias et à l’information demeure absolument essentielle, car elle ne passe pas seulement par les disciplines scolaires ou universitaires » : les jeunes sont confrontés en permanence à des images qu’il faut savoir recontextualiser ou déconstruire, ce qu’on n’apprend pas dans les manuels scolaires classiques.

Il avait candidaté à Renvoyé Spécial en 2022 après discussion avec les documentalistes de son établissement, qui lui ont présenté le dispositif. « Je travaille avec eux assez régulièrement notamment durant la semaine de la presse », explique l’enseignant. « C’est ainsi qu’avec un autre collègue, nous avons fait une demande collective, puis j’ai pris en charge la visite de Manar Rachwani prévue pour le 10 février 2023. »

Sa visite, qualifiée de « rouleau-compresseur » et « d’absolument passionnante » par David Lucas, a rencontré un franc succès auprès des jeunes. « Nous avons pu faire un travail poussé et de qualité avec le journaliste, et cette rencontre a constitué l’un des temps forts de l’année, ce qui m’a incité à repostuler pour 2024. » L’intervention de Manar a été un « déclic » pour ces derniers, qui se sont plus intéressés à la liberté de la presse et à la protection des journalistes.

Le meurtre de Samuel Paty correspond à la période où le lycée Joseph Talma décide de prendre quelques mesures de sécurité : les entrées et sorties sont « davantage contrôlées » grâce à une nouvelle carte d’identification, également du fait d’intrusions antérieures. « Ce n’est pas une conséquence immédiate et directe de la mort de Samuel Paty », précise l’enseignant. 

« La semaine du 13 octobre 2023 était très chargée en émotions, nous préparions l’hommage pour Samuel Paty (décédé le 16 octobre 2020) lorsque Dominique Bernard a été assassiné à son tour. »

« Nous avons d’abord été sidérés, nous pensions annuler l’hommage dans la journée. » Mais très rapidement, s’ensuivent des directives ministérielles et un double hommage est alors organisé dans l’établissement. « Nous étions au comble de l’émotion, tant les professeurs que les élèves» 

Le choc passé, les professeurs élaborent des textes à lire à leurs lycéens, afin de transmettre leurs ressentis. Des temps forts et émouvants, ponctués par les questions des élèves. « Pour la première fois, ils m’ont demandé si j’avais peur en tant qu’enseignant. Je voulais leur dire que je ressentais une peur diffuse, mais pas de ceux qui j’avais en face de moi. Pourtant dans un premier temps, j’ai assuré ne pas avoir peur, puis j’ai nuancé : je ne me sentais pas en danger dans l’établissement, mais qu’il s’agissait d’une peur diffuse qui touche tous les profs, en particulier ceux d’histoire-géographie. »

Car les professeurs d’histoire sont les premiers à être confrontés à la défiance des élèves. « Nous transmettons la démocratie française, la construction des valeurs de la République, les retours en arrière comme au temps de Vichy… Nous sommes souvent pris à partie et nous devons démontrer l’importance de la démocratie. Nous sommes alors en opposition avec les élèves, donc nous nous disons que nous aussi, nous pourrions être attaqués. Il en va de même lorsqu’on parle de l’égalité hommes-femmes. »

« Mais nous nous devons d’enseigner la différence entre la dictature et la démocratie, nous avons pour travail de transmettre les valeurs de la République », explique-t-il. Continuer de travailler dans ce funeste contexte ? « Plus que jamais », assène David Lucas. Il en tire une grande force pour donner ses cours. « C’est bien parce que j’ai peur et que la question se pose que je dois continuer mes leçons », et discuter avec les élèves. « Mais j’ai parlé de la peur à mes élèves car ils m’ont posé la question. Ce qui me vient d’abord à l’esprit et au cœur, c’est la tristesse. C’est cela qui compte le plus, et qui nous ou a le plus marqué avec mes collègues. Nous donnons tout pour enseigner, notre démarche est humaniste. Pourquoi nous tuer ? »

Il affirme par ailleurs sentir sa profession être « plus soutenue depuis la mort de Dominique Bernard que celle de Samuel Paty » ; les discours, textes et directives sont « plus rassurantes » qu’en 2020, bien que leur mise en œuvre demeure complexe et lente. « Après la mort de Samuel Paty, nous avions l’impression que le pays était plus dans l’hommage et non la protection », confie-t-il d’une voix un peu lasse. Ce qui n’est, pour l’heure, plus le cas aujourd’hui. Le professeur espère néanmoins que des actions concrètes suivront. 

Pour le professeur d’histoire-géographie, il est indéniable que l’apologie du terrorisme en classe et les menaces aux enseignants doivent être prises plus sérieusement en compte, et ne jamais être ignorées. « Déconstruire ou dénoncer, mais ne rien laisser passer », martèle-t-il au téléphone.

 « Le problème, c’est l’emprise que peuvent avoir les idées complotistes notamment en ligne. Elles sont très complexes à déconstruire. Pour exemple, un exposé que j’avais fait faire aux élèves sur le complotisme. Je voulais qu’ils définissent ce mot, qu’ils expliquent pourquoi et comment lutter contre. Mais ils n’ont pas saisi la même problématique : pour eux, il fallait traiter la théorie complotiste comme une opinion. » Un jeu dangereux où chacun peut cataloguer un fait comme avéré sans vérification préalable. « Cela démontre aussi l’importance de l’intervention de journaliste comme Manar Rachwani », rajoute David Lucas, ravi par le programme Renvoyé Spécial.

Une nécessité dans un contexte aussi sensible que le meurtre d’agents de l’Education nationale et face à la recrudescence de violences. Grâce aux programmes comme ceux du CLEMI et de la MDJ, les professeurs sont enfin épaulées dans l’EMI et l’approche de la liberté de la presse. L’éducation étant un pilier de la société, ces enseignants et enseignantes ne pourraient délaisser leur vocation : il s’agit de la première barrière contre la violence et le terrorisme, capables d’accompagner les jeunes citoyens tout au long de leur vie.

Maud Baheng Daizey

Médias en Seine. Dans les cœurs des Français, la confiance règne ?

Ce mercredi 22 novembre s’est tenu le festival annuel « Médias en Seine », organisé par France Info et le groupe Les Echos-Le Parisien dans les locaux de la Maison de la Radio. Cette année, l’événement s’est concentré sur la confiance des Français envers les médias ainsi que l’EMI. Retour sur les grands débats et solutions rapportées par les journalistes et experts de l’information.

Les Français inscrits dans une relation paradoxale avec les médias

Le même jour, les résultats de la 37ème édition du baromètre La Croix sur la confiance des Français ont été rendus publics. Jean-Christophe Ploquin et Guillaume Caline, respectivement rédacteur en chef du journal La Croix et membre de l’institut de sondage Kantar, ont présenté les chiffres au festival. 

Les deux spécialistes dénotent d’abord une « consommation très diversifiée des médias », ainsi qu’un certain nombre de paradoxes : 58% des personnes interrogées font confiance à la presse quotidienne nationale mais 56% estiment que « les journalistes ne sont pas indépendants des pressions de l’argent et du pouvoir. » Il ressort du sondage une histoire d’amour-haine entre les Français et leurs médias. Les journaux télévisés et les chaînes d’informations en continu demeurent très plébiscités par les Français, bien que 57% d’entre eux se méfient des médias lorsqu’ils traitent des grands sujets d’actualité.

Fait intéressant, ce sont les – de 35 ans qui sont les plus enclins à payer pour une information de qualité, contrairement aux Français plus âgés : 55% se disent favorables à un soutien financier, contre 26% des plus âgés. « Lorsque l’info est sourcée, elle demande un coût, une valeur, ce pourquoi elle a un prix », explique Nathalie Sonnac, ex-membre du CSA. « Or les gens ne sont plus prêts à payer, ce pourquoi il faut revaloriser l’information. Le journaliste a un rôle à jouer avec ses connaissances, sa distinction des faits et participe à la fabrication de l’opinion française. Il existe par ailleurs deux leviers pour contrer la défiance : la régulation des réseaux sociaux et l’éducation aux médias et à l’information ».

Les JT, la presse régionale et la radio sont les médias dans lesquels les Français accordent le plus leur confiance. Pourtant, sur les 58% qui ont foi en la presse quotidienne nationale, 80% d’entre eux se tournent d’abord vers leurs proches pour s’informer. Enfin, 70% des Français usent des réseaux sociaux pour s’informer, mais seulement 25% d’entre eux font confiance à ces canaux.

© Maud Baheng Daizey
Présentation du baromètre par Jean-Christophe Ploquin et Guillaume Caline.

« Le baromètre sur la confiance dans les médias montre qu’il y a une défiance qui s’installe entre les citoyens et les médias », avait reconnu la ministre de la Culture Rima Abdul-Malak lors de son intervention à Médias en Seine. « Aujourd’hui, indépendance comme pluralisme sont des enjeux clés pour resserrer ce lien de confiance entre les citoyens et les médias. Si nous voulons prendre soin de notre démocratie, nous devons prendre soin de ce bien commun qu’est l’information. »

« Il faut que les journalistes soient indépendants de leur actionnaire, économiquement et idéologiquement. Qu’il y ait un pluralisme d’opinions plutôt qu’une seule ligne avec que des personnes qui pensent la même chose dans le même média », a-t-elle proposé. Mais elle a réaffirmé son opposition « à une régulation européenne de la presse, ou à la création d’un super régulateur européen de la presse », comme discuté à la Commission européenne.

Pour Nicolas Charbonnier, directeur des rédactions du Parisien/Aujourd’hui en France et vice-président du Press Club de France, il ne faut surtout pas « oublier les lecteurs, nous avons aussi laissé la parole à ceux qui n’auraient pas dû l’avoir. Si on veut être sérieux, donnons la parole à des chercheurs, scientifiques et médecins » et non des pseudo-experts. « On nous reproche aujourd’hui de ne pas aller à Gaza, mais on ne peut pas y aller sauf avec l’armée israélienne, ce qui nous empêcherait de travailler convenablement. L’information et aller sur le terrain, ça coûte cher, il faut que le public s’en rende compte. Nous sommes des médiateurs, on dit ce que l’on observe sur le terrain. Tout cela, il faut l’expliquer dans une démarche de transparence », a-t-il avancé.

De nombreuses solutions sont déjà mises en place dans divers pays d’Europe, notamment ceux du Nord. La Norvège fait ainsi figure de proue dans sa liberté de la presse et la confiance envers les médias qu’elle inspire. Alors, quels enseignements tirer de ses pratiques du journalisme ? Pourquoi la Norvège est-elle si spéciale ?

La pandémie, amplificatrice de la méfiance

Des interrogations auxquelles « Médias en Seine » a accordé une oreille très attentive, par le biais d’une table ronde. Animée par la productrice radio Cathinka Rondan, et Nic Newman, chercheur senior à l’Institut Reuters, « Médias scandinaves : comment conserver la confiance du public » a débattu des différences systémiques entre la Norvège et la France sur le sujet.

Première différence notable, le traitement des informations comme la pandémie et l’impact sur la population : en France, la confiance n’a fait que baisser, avec une perte de 8% depuis 2015 (38 à 30 points), en particulier avec le coronavirus. Les Français avaient trouvé le traitement des informations très « anxiogène » selon le baromètre 2022, alors que les Norvégiens ont accru leur foi envers leurs propres médias (46 à 53 points). La France s’est vue perdre de l’intérêt envers l’information, aux antipodes du pays nordique où les gens sont plus enclins à payer pour rester informés que les Français. (39 contre 11%). 

Selon Cathinka Rondan, les journalistes norvégiens « avaient une vision plus positive de la pandémie et tentaient de mettre les solutions en avant. De plus, les journaux coûtent aussi moins chers, nos médias parlent directement aux enfants » avec de nombreuses émissions adaptées et un solide programme d’EMI dans les écoles. Des journaux télévisés sont diffusés tous les jours pour leur expliquer les informations, ou encore pour leur enseigner les méthodes d’analyse d’une image. L’éthique du journalisme est également une thématique chérie par les Norvégiens, qui se forment dès le plus jeune âge à l’éducation aux médias et à l’information.

« L’EMI, c’est aussi éduquer à l’usage des écrans et des algorithmes »

Une politique qui rentre en forte résonance avec la conférence réunissant le directeur du CLEMI Serge Barbet, la doctorante Medialab Manon Berriche, ainsi que la maîtresse de conférences en psychologie Séverine Erhel. Tous réclament un « enseignement transversal » de l’EMI en France, qui ne saurait reposer sur les seules épaules des professeurs d’histoire-géographie et documentalistes.

L’EMI peut en effet être assimilée à d’autres matières scolaires : le français, l’enseignement moral et civique, les Sciences Numériques et Technologiques, les Sciences Economiques et Sociales… Car il ne s’agit pas seulement d’apprendre à « lire » une image : il faut également savoir décrypter des données, ou bien comprendre le fonctionnement des algorithmes (pourquoi reçois-je telle information sur mes réseaux par exemple). 

« L’EMI permet de renforcer les capacités de compréhension du sujet sur tous les supports », a clamé Serge Barbet lors de la conférence. « C’est aussi un enjeu de salubrité publique : arrêtons de nous concentrer sur le temps d’écran pour se poser la question des pratiques de l’écran. Sont-elles bénéfiques, permettent-elles la socialisation, ou sont-elles délétères et renforcent-elles l’isolement, abaissent-elles la capacité d’attention ? »

Selon la chercheuse Séverine Erhel « l’EMI concerne aussi pour les parents, faut trouver des terrains communs pour que les parents puissent eux-mêmes se renseigner et s’informer, car ils sont parfois démunis par les réseaux sociaux. En tant que citoyens, il faut que nous prenions les rênes de ces derniers afin qu’ils soient décentralisés. »

Mais surtout, de solides connaissances en EMI permettraient aux citoyens d’avoir une meilleure perception et critique des médias français, comme le prouve la Norvège et la Finlande. À travers « Médias en Seine », des solutions ont pu être transmises et permettre de faire avancer la réflexion. Le baromètre Lacroix pourrait révéler en quelques années de nouveaux chiffres bien plus rassurants si la France investissait dans l’EMI, tant auprès des jeunes que des parents. 

Crédits photos : Médias en Seine, Maud Baheng Daizey

Maud Baheng Daizey

Massacres et destructions à Gaza : la France, les U.S.A et le Royaume-Uni entre peur, rétropédalage et jusqu’au-boutiste.

Une tribune de Ghys Fortune BEMBA DOMBE

La France qui interdisait les manifestations palestiniennes le 28 octobre sur son territoire, soutient l’Israël avec les U.S.A et le Royaume Uni. Toutes ces puissances se trouvent désormais devant un dilemme : continuer à soutenir ou condamner Israël.

Les frappes israéliennes mardi 1er et mercredi 2 novembre sur le plus grand camp de réfugiés de la Palestine, Jabaliya, où vivent 159.000 personnes, les bombardements intempestifs des écoles, des civils dans les hôpitaux, des ambulances et partout ailleurs à Gaza ainsi que le blocus de l’enclave pendant des jours s’apparentent à des crimes de guerre. Pour sa part, le président brésilien, Lula da Silva dénonçait fin octobre un « génocide ».

Bien que le Quai d’Orsay se dit « profondément inquiet du très lourd bilan » et réitère « son appel à une trêve humanitaire et à la protection des populations civiles ; une obligation du droit international qui s’impose à tous ». Cependant, l’histoire retiendra que la France de Macron, les U.S.A de Biden et le Royaume Uni de Rishi ont cautionné les velléités d’Israël en déclarant sans limites, « qu’Israël a le droit de se défendre contre le Hamas ». De même, la patronne de l’Union Européenne, Ursula Von der Leyen, en ne condamnant pas Israël au départ, est accusée d’encourager les massacres à Gaza.

Il faut craindre, un embrasement dans le monde avec les discours des leaders Iraniens et Libanais, les missiles lancés par les rebelles Houthis du Yémen par-dessus la Mer Rouge le 31 octobre, les tags qui se généralisent en Occident, les manifestations géantes à Londres et dans les pays arabes.

Pendant ce temps, plus d’une personne interrogée sous anonymat félicite Arnaud Froger qui a mis ouvertement en cause la responsabilité d’Israël dans l’assassinat des journalistes ; Reporters Sans Frontières particulièrement en saisissant la Cour Pénale Internationale pour crimes de guerre le 31 octobre, contrairement aux gouvernants britanniques, français et américains qui semblent faire le médecin après la mort.

Quel jugement porter face au regain de violences au Moyen-Orient ?

Faut-il se taire ou croiser les bras devant les destructions et les pilonnages en Cisjordanie et à Gaza perpétrés par la force disproportionnée de Tsahal qui transforme des quartiers entiers en champ de ruines ? Que dire des Palestiniens qui sont tués régulièrement par les colons israéliens en Cisjordanie ? Les personnes qui défendent leurs droits de terre peuvent- elles être assimilées à des terroristes ? Si c’est le cas, pourquoi alors aider les Ukrainiens à reconquérir la Crimée et d’autres portions de terre de l’Ukraine occupées par la Russie ? Où sont passés les accords d’Oslo de 1993 ? Autant de questions qui devraient faire réfléchir les médiateurs internationaux pour ouvrir des négociations sur la voie des deux États.

Le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, est revenu à Tel-Aviv au vingt-huitième jour de « l’opération Épées de fer » (3 novembre) avec la même tonalité, mais en ajoutant cette fois-ci, une dose humanitaire et d’application des accords : « l’Israël a le droit de se défendre tout en épargnant les civils ; une pause humanitaire s’impose pour acheminer l’aide à Gaza avec projection de deux États ».

37 journalistes tués en deux semaines de conflit à Gaza

De son côté, le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, pointe du doigt, « les U.S.A qui bloquent les résolutions des Nations Unies. Ils sont les véritables responsables des massacres de Gaza exécutés par Israël ». Il soutient l’attaque du 7 octobre du Hamas contre les Israéliens. D’après lui, c’est la conséquence logique du blocus de Gaza depuis des décennies, de l’incendie de la mosquée d’al-Aqsa le 5 avril dernier, des tueries de Colons.

Loin de nous l’idée de soutenir le Hamas, la sacralité des faits et de la vie humaine recommande de ne pas passer sous silence le carnage des journalistes, des civils et la destruction sans précédent de Gaza depuis 75 ans. Se taire devant les violations des droits et les actes terroristes, c’est trahir le métier du journalisme et les institutions françaises qui nous encouragent mensuellement à promouvoir les libertés fondamentales, la laïcité et l’éducation aux médias dans les universités, les lycées, les Epides, les centres pénitentiaires, etc. D’ailleurs les autorités françaises conviendraient avec nous en procédant au rétropédalage et en autorisant, le 2 novembre des manifestations palestiniennes et une conférence internationale humanitaire le 9 novembre 2023.

Comme l’enseigne la sagesse populaire : « la violence n’engendre que la violence ». En d’autres termes, continuer à bombarder les Gazaouis pour quelques raisons que ce soit, c’est encourager des milliers des rescapés à se radicaliser et à rejoindre le Hamas.

Crédits photos : Mohammed Ibrahim.

Ghys Fortuné Bemba Dombe

Le journaliste franco-afghan Mortaza Behboudi libéré après plus de 9 mois de détention

Après exactement 284 jours d’emprisonnement à Kaboul, la justice talibane a ordonné ce mercredi 18 octobre la libération du journaliste Mortaza Behboudi. Un véritable soulagement pour ses proches.

Libéré et délivré. Âgé de 29 ans, le journaliste franco-afghan Mortaza Behboudi a appris ce mercredi 18 octobre sa libération, après plus de neuf mois de détention. Le collaborateur de France Télévisions, Arte, Radio France ou encore Médiapart et hébergé par la Maison des journalistes en 2015 a été acquitté par la justice afghane ce jour. L’ONG Reporters sans frontières (RSF), qui l’a accompagné tout au long de ces 284 jours derrière les barreaux s’est réjouie de sa libération.
« Lors d’une audience de la cour criminelle de Kaboul, ce jour, les juges ont prononcé son acquittement de toutes infractions, incluant , l’espionnage, le « soutien illégal à des étrangers » et l’aide au franchissement de frontières vers « l’étranger », réagit RSF.

Arrêté pour espionnage
Alors qu’il était arrivé à Kaboul (Afghanistan) le 5 janvier 2023 et qu’il effectuait des démarches pour obtenir une accréditation dans le but de réaliser un reportage, Mortaza Behboudi a été placé en détention deux jours plus tard. Il a été accusé d’espionnage par les Talibans. « Il a été arrêté pas en tant que journaliste, mais parce qu’il a des relations directes avec des opposants à notre régime », a déclaré Zabihullah Mujahid, le porte parole des Talibans au pouvoir, dans un reportage de France Télévisions, diffusé au début du mois de juillet.

Son arrestation, rendue publique par RSF un mois plus tard, avait provoqué une forte mobilisation des médias français en faveur de sa libération. Mortaza Behboudi est notamment co-auteur de la série de reportages « À travers l’Afghanistan, sous les Talibans » publiée sur Médiapart et récompensée l’année
dernière par le prix Bayeux des correspondants de guerre
et le prix Varenne de la presse quotidienne française.

« Le journalisme n’est pas un crime »
L’épouse de Mortaza Behboudi, Aleksandra Mostovaja, a tout de suite réagi à sa remise en liberté, dans un communiqué publié par Reporters sans frontières : « Avec la libération de Mortaza, la lumière est revenue dans mon monde et la vie peut désormais recommencer. Je suis reconnaissante pour tout le soutien reçu, pour avoir pu voir comment la personnalité de Mortaza a brillé même dans les moments les plus sombres. Personne ne devrait subir de détention arbitraire ni la douleur de ne pas savoir ce qu’il est advenu d’un être cher. Je le répète : le journalisme n’est pas un crime ».

Chistophe Deloire, le secrétaire général de RSF, a précisé que Mortaza Behboudi devrait regagner la France d’ici la fin de semaine.

Au total dans le monde, 514 journalistes et 23 collaborateurs de médias restent en détention, d’après Reporters sans frontières.

Mortaza Behboudi, enfin libre

Article de Chad Akoum


Photo en avant © Le journaliste franco-afghan Mortaza Behboudi, le 16 octobre 2020, à Lorient (Morbihan). (QUEMENER YVES-MARIE / MAXPPP)

FRANCE. La journaliste d’investigation Ariane Lavrilleux en garde-à-vue

Mise à jour : La journaliste Ariane Lavrilleux a finalement été remise en liberté ce mercredi 20 septembre, après une garde à vue qui aura duré au total 39 heures. Sur franceinfo ce vendredi 22 septembre, elle dénonce “une attaque claire, nette et précise contre la liberté d’informer. Tous mes outils de travail, dont mon ordinateur, ont été perquisitionnés. On a utilisé des outils de cybersurveillance pour fouiller mes mails. C’est une expérience très violente”. Jeudi 21 septembre, un ancien militaire a été mis en examen notamment pour détournement et divulgation du secret de défense nationale. Il est considéré par la justice comme l’une des sources d’Ariane Lavrilleux.

C’est une nouvelle qui a bouleversé le monde du journalisme français : la journaliste de Disclose, Ariane Lavrilleux, a été placée en garde-à-vue et son domicile a été perquisitionné mardi 19 septembre. En cause, ses révélations sur les “Egypt Papers” et les concessions de la France à la dictature du maréchal al-Sissi, ainsi que sur les multiples ventes d’armes françaises à l’Arabie Saoudite, gardées secrètes jusqu’en 2019. La Maison des Journalistes dénonce cette attaque manifeste contre la liberté de la presse et la protection des sources des journalistes. 

“Les journalistes de Disclose enquêtent pendant plusieurs mois, et en équipe, sur des sujets d’intérêt général trop souvent délaissés. Crimes environnementaux, délinquance financière, santé publique, lobby industriel, vente d’armes, violences sexuelles… Nos enquêtes exposent les dérives et les abus de pouvoir. Elles permettent de demander des comptes aux responsables et d’obtenir un impact positif pour la société”, explique le site d’information. 

Disclose, journal d’investigation en accès libre

Fondé en 2018 par Mathias Destal et Geoffrey Livolsi, le journal compte une vingtaine de journalistes collaborateurs ayant mis en lumière de nombreuses affaires, notamment la vente d’armes françaises utilisées dans le conflit au Yémen. Depuis, les enquêtes de Disclose percutent et font trembler le pouvoir. 

Un site d’information dont les membres sont sujets à de nombreuses plaintes, et Ariane Lavrilleux n’y a pas échappé. Elle avait participé à la révélation d’un scandale d’Etat, l’Egypt Papers, ainsi qu’à 4 autres articles. Elle y aurait dévoilé “des informations confidentiel-défense” selon les enquêteurs de la DGSI. 

Mardi 19 septembre à 6h00, une juge d’instruction et des membres de la DGSI, la Direction générale de la Sécurité intérieure, ont perquisitionné son domicile avant de la placer en garde-à-vue, dans le cadre d’une procédure d’exception. 

“L’Egypt Papers” avait en effet révélé une mission militaire secrète de la France en Egypte, l’opération Sirli. Initiée en 2015 par la France, cette opération a fourni “du renseignement aérien à la dictature du maréchal Abdel Fattah al-Sissi.” 

“Des informations qui, sous couvert de lutte contre le terrorisme, ont servi à mener une campagne de bombardements systématiques contre des civils soupçonnés de contrebande dans le désert occidental, à la frontière avec la Libye”, rapporte Disclose. 

Des révélations qui avaient mené à des plaintes de plusieurs ONG contre l’Etat français et mis des bâtons dans les roues de ce dernier. D’autres articles signés par la journaliste avait dévoilé des ventes d’armes françaises ou d’avions Rafale à l’Egypte, des contrats discutables et aux lourdes conséquences pour les civils et communautés ethniques visées. 

Nous avons publié ces informations confidentielles car elles étaient, et elles restent, d’intérêt général. Elles éclairent le débat public sur la réalité des relations diplomatiques de la France avec des dictatures.” 

Elles jettent une lumière crue sur des armes, fabriquées dans notre pays, et retournées contre des populations civiles, au Yémen et en Égypte. Qu’importe si ces révélations sont gênantes pour l’État français : Ariane doit être libérée au plus vite, sans aucune poursuite,” assène Disclose par newsletter ce matin.  

Pour soutenir le site d’investigation, vous pouvez cliquer sur ce lien.

Crédits photo : Disclose, Ariane Lavrilleux.

Maud Baheng Daizey

Rentrée 2023  : JARIS, un centre de formation qui prône l’inclusion 

En cette période de reprise scolaire, JARIS accueille pour sa rentrée 2023 treize nouvelles personnes en situation de handicap physique, psychique ou avec des troubles du développement. Focus sur un centre de formation unique en France, avec son fondateur, Eric Canda.

Un bénéficiaire de la formation JARIS, lors d’un atelier de montage vidéo ©JARIS

Il n’y a pas que les jeunes écoliers qui pourront entendre la traditionnelle cloche de l’école, synonyme de rentrée scolaire. Au sein du centre de formation JARIS Act’Pro, qui effectue sa 18ème rentrée depuis 2005, ce sont treize personnes, des hommes et des femmes, en situation de handicap physique, psychique, ou avec des troubles du développement et d’autres autonomes âgés de 18 à 35 ans qui sont accueillis ici.

Le centre, situé au Plessis-Trévise dans le Val-de-Marne, mise depuis presque deux décennies sur l’inclusion. Son fondateur, Éric Canda, diplômé de l’École Nationale Louis Lumière, réalisateur de courts-métrages et lui-même en situation de handicap suite à une inflammation des articulations, a décidé d’ouvrir et de développer JARIS (« Journalistes Apprentis Reporters Interviewers Solidaires ») dans un but précis : garantir l’égalité des chances. 

Une salle de classe à l’intérieur du centre JARIS ©JARIS

« On sait que les personnes en situation de handicap peuvent rencontrer beaucoup  de difficultés dans l’apprentissage, puis dans la vie professionnelle par la suite, avec des entreprises qui ne s’adaptent pas toujours à elles. J’ai voulu créer JARIS avec toute une équipe qui soit la plus pédagogue possible pour que les personnes que nous accompagnons puisse vraiment avoir du concret dans et après leur formation », explique le cinéaste.

Les formations, qui concernent les domaines des médias, du journalisme, de l’audiovisuel, du cinéma, de l’image animée et du jeu vidéo se déroulent au total sur 490 heures réparties en 70 jours sur 4 mois, avec un stage de professionnalisation rémunéré de trois à six mois. Ce stage se déroule en immersion totale dans une entreprise adaptée selon le profil et le parcours du bénéficiaire. 

Un centre de formation qui s’adapte à tout type de handicap

18% :  ce chiffre a récemment été mis en lumière dans un communiqué publié par l’Unapei, premier réseau français de défense des personnes avec trouble du neuro-développement, polyhandicap et handicap : il s’agit du pourcentage d’enfants ou adolescents en situation de handicap qui « n’ont aucune heure de scolarisation par semaine ». Eric Canda, lui, ne peut pas supporter que des personnes puissent être pénalisées à cause de leur handicap.

« Notre priorité, c’est vraiment le bien-être général de tous nos bénéficiaires », insiste le fondateur de JARIS. Ainsi, le centre de formation est entièrement adapté à toute forme de handicap, avec par exemple une accessibilité prévue pour les personnes en fauteuil roulant, mais aussi une signalétique adaptée pour les personnes malvoyantes. 

Pour Éric Canda, toutes les spécialités proposées par JARIS ont des objectifs communs : « On a mis en place tout un panel de spécialisations qui permettent dans un premier temps d’acquérir les fondamentaux d’un métier, d’avoir un point de vue critique, mais aussi d’avoir une expérience concrète en entreprise avec le stage en immersion. Il permet de se professionnaliser dans les métiers de l’audiovisuel ». 

Un bénéficiaire de JARIS dans un studio de tournage. ©JARIS 

Une formation gratuite pour les bénéficiaires 

Pour dispenser ses ateliers, JARIS Act’Pro fait appel à des experts dans leur domaine. « Nous proposons à nos bénéficiaires des enseignements dispensés par des professionnels reconnus qui sont toujours en activité, comme la chroniqueuse Laëtitia Bernard, qui est non-voyante ou encore Yves Dewulf,  qui a été photographe et journaliste à France-Soir et qui est actuellement journaliste reporter d’images (JRI) à France 3. Il a plus de 10 000 reportages à son actif », développe-t-il. 

Chaque intervenant a une même mission : partager sa passion, tout en s’adaptant à chaque handicap. « En cette nouvelle rentrée, nous accueillons notamment deux personnes tétraplégiques. Nos locaux sont bien évidemment adaptés pour les recevoir et pour qu’ils puissent circuler en fauteuil. Pendant plusieurs rentrées, nous avons aussi eu plusieurs bénéficiaires qui sont autistes Asperger. La règle est simple : prendre le temps avec chaque élève et être le plus pédagogue possible », détaille Éric Canda.

C’est bien pour cela que le fondateur de JARIS préfère accueillir des effectifs réduits de douze personnes, (treize cette année, “au vu de la grande qualité des candidatures”),  afin que chacun puisse avoir un apprentissage à son rythme et personnalisé.

« Cette année, nous avons reçu 72 candidatures. Nous organisons différents entretiens, que cela soit en distanciel et en présentiel, afin que notre équipe soit sûre de la cohérence et du projet souhaité du candidat », distille Éric Canda. 

Dans les couloirs du centre de formation JARIS. ©JARIS 

JARIS accompagne ses bénéficiaires jusqu’à ce que ces derniers puissent trouver un emploi, ce qui peut parfois prendre deux, voire trois années. « Le coût de l’accompagnement s’élève à 12.500 euros par personne, mais il est intégralement pris en charge par nos partenaires médias, M6, France Télévisions, TF1, Radio France, Arte France ou encore France Média Monde, ainsi que Pôle Emploi et les différents conseils régionaux », précise Eric Canda. Les douze bénéficiaires n’ont ainsi rien à débourser. 

Des ateliers divers et variés 

Le centre de formation JARIS propose un large panel d’ateliers. Éric Canda a pris la décision de miser sur des cours pratiques et ludiques, comme des ateliers d’expression orale, de diction, de gestion du stress et de ses émotions, de comportement face à un interlocuteur, d’affirmation de soi, ou encore des mises en situation d’un entretien d’embauche. « Le but de ces ateliers, c’est vraiment que nos bénéficiaires se sentent le moins bloqués possible par leur handicap et gagnent de plus en plus confiance en eux », affirme le créateur de JARIS. 

Des bénéficiaires de JARIS, lors d’un atelier de journalisme dispensé par le centre de formation. ©JARIS 

Le centre mise aussi beaucoup sur la dramaturgie, cet art de composer une pièce de théâtre… dont les treize bénéficiaires sont les principaux protagonistes. « C’est effectivement comme au théâtre, les douze personnes se mettent en scène en déterminant des obstacles qu’ils doivent eux-mêmes franchir », détaille Éric Canda. « Le premier aspect qui vient, c’est naturellement leur handicap. Ils doivent trouver les ressources pour le surmonter. Bien-sûr, on les accompagne, on ne les laisse pas livrer à eux-mêmes ! », sourit-il.

Accompagnés, notamment par Hélène Blondel, professeur de théâtre et de cinéma et comédienne depuis maintenant dix ans. « L’activité théâtrale permet de se surpasser et de repousser sans cesse ses limites, c’est un très bon exercice pratique, qui peut permettre à chacun de se découvrir des facettes parfois insoupçonnées », souligne Éric Canda.

Chaque semaine et à la fin de tout atelier, les participants de la formation JARIS sont évalués sur l’évolution des compétences acquises.  L’occasion de maintenir un suivi des connaissances assimilées par les bénéficiaires. 

Eric Canda se dit « très fier de la pérennité de cette structure, unique en France ». Il nourrit toutefois un petit regret : ne pas avoir réussi encore à trouver des partenariats pour développer d’autres structures semblables.

En 18 années d’existence, JARIS revendique plus de 80% de parcours d’insertion positifs. Le centre de formation a accompagné au total 240 personnes, « dont 196 sont actuellement en emploi ou ont repris des études », précise le site de JARIS. 
Si vous désirez postuler pour la prochaine session, vous pouvez vous rendre sur le site www.jaris.fr et cliquer sur l’onglet “inscription”. 
Des bénéficiaires de JARIS en pleine séquence de tournage. ©JARIS

Crédits photos : ©JARIS

Un article de Chad Akoum – Service Civique à la MDJ –