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Afghanistan : cri d’alarme des femmes journalistes

Le 15 août 2021 semble avoir signé la mort de la presse en Afghanistan avec le retour au pouvoir des Talibans. Abandonné à son sort par l’OTAN et les Etats-Unis, le pays sombre depuis plus d’un an dans un obscurantisme total. Si le régime promettait vouloir respecter les droits de l’Homme, ses nombreuses politiques exclusives et autoritaires n’ont cessé de prouver le contraire. En un an, les médias afghans ont subi tant de répression que plus de 50% d’entre eux ont disparu. Des dizaines de journalistes ont été contraints de fuir le pays pour échapper au régime, sans pour autant renoncer à l’Afghanistan et à leur liberté. Comment s’organisent-ils à l’étranger et en Afghanistan pour faire entendre leurs voix et continuer leur travail sans risquer la prison ?

En septembre 2021, le gouvernement Taliban impose une directive contenant 11 articles pour censurer et contrôler la presse et les journalistes afghans. Ils utilisent les organes de presse pour répandre leurs propres informations, rendant le travail des journalistes très éprouvant. Selon le rapport du SIGAR, l’Inspecteur Général Spéciale pour la Reconstruction de l’Afghanistan, « des lois ont été promulguées pour prohiber la publication ou la diffusion d’informations considèrent contre l’Islam ou le régime. »

Plus de la moitié des médias fermés en Afghanistan

Depuis la prise de pouvoir, au moins 80 journalistes ont été arrêtés et tous subissent la censure. Plus de 51% des organes de presse ont été fermés et 80% des femmes journalistes se sont retrouvées sans emploi en 15 mois. Ainsi, 10 provinces sur 34 d’Afghanistan sont dépourvues de femmes journalistes. Zan et Bano TV, deux médias privés qui étaient dirigés par des femmes, ont dû stopper leurs activités et licencier leurs équipes, majoritairement féminines.

Le cas le plus récent est Kaboul News TV, une des plus grandes chaînes d’information du pays. Elle a été fondée par l’ancien chef de cabinet de l’ancien président Karzai, Karim Khorram. Durant ces dernières années, la chaîne était en opposition avec le gouvernement du président Ghani, mais a été fermée en 2021 sous la pression exercée par les Talibans et de difficultés économiques.

Depuis plusieurs mois, les femmes et filles ont vu leur liberté se réduire comme peau de chagrin. Elles n’ont désormais plus le droit d’aller à l’école ou d’exercer leur profession et les journalistes afghanes encore en place luttent pour garder cette dernière. Nous avons pu échanger avec l’une d’entre elles ainsi que des confrères désormais basés au Pakistan, pays limitrophe, sur leur condition actuelle et leurs moyens de lutte contre la censure et le régime. 

Facteur révélateur de leurs difficultés, les multiples obstacles rencontrés afin d’entrer en communication avec eux : les numéros de téléphones des journalistes réfugiés au Pakistan ne sont joignables que sur une période donnée, avant qu’ils ne soient redistribués à d’autres personnes. 

Deux contacts n’ont ainsi jamais répondu à nos appels, leur visa ayant expiré et leur numéro de téléphone donné à un autre réfugié. D’autres n’ont pas la mainmise sur leur téléphone, leur frère ou des inconnus répondant à leur place.

La double punition de la femme journaliste afghane

Heureusement, certains ont pu répondre à nos appels. Banafsha Binesh est une Afghane vivant toujours à Kaboul et travaillant pour TOLOnews, première chaîne d’information télévisée d’Afghanistan. Il nous faudra attendre le second appel qu’elle soit seule pour l’interviewer et obtenir des réponses sans détour. 

Banafsha Binesh pour TOLOnews

« Nous travaillons dans de très mauvaises conditions », déplore-t-elle au combiné. « La censure est extrêmement stricte et les interdits dans notre travail se multiplient. Par exemple, j’ai couvert il y a quelque temps un événement des Nations-Unies concernant la situation des Afghanes. Des représentants y critiquaient l’agenda et les politiques talibanes et nous avons reçu l’interdiction de diffuser notre reportage car nous n’avons pas le droit de critiquer le régime. » Avec sang-froid et fierté, Banafsha Binesh nous assure ne pas vouloir être anonymisée car elle se bat « déjà contre les Talibans depuis Kaboul. » 

Mais pourquoi continue-t-elle de travailler malgré la censure et le danger ? En-dehors de la nécessité de « faire entendre la voix des femmes et du peuple afghan », la journaliste explique être la seule à supporter financièrement sa famille. Sans elle, personne ne mangerait. TOLOnews n’a pas échappé à la répression et a réduit le nombre de ses employés d’elle-même, mais Banafsha Binesh est parvenue à conserver son poste. 

« Nous devons continuer notre travail et montrer à la communauté internationale que les Afghanes n’ont pas abandonné leur vie. Elles continuent de se battre pour leur liberté, la démocratie et à tenir tête aux talibans. Elles sont toujours vivantes ! », clame-t-elle d’une voix franche. « Si les Talibans ne nous laissent pas travailler, nous nous tiendrons debout et nous refuserons d’être dévalorisées. » 

Avant les Talibans, la jeune femme a expérimenté ce qu’elle qualifie de « vrai journalisme » lors de ses multiples reportages et refuse de s’en détourner.  « Avec [mes] collègues, nous élevons les voix du peuple qui vit sous la menace constante. Nous nous sentons comme des activistes, dans un sens. »

De la prison pour une interview

Mais son courage est quotidiennement menacé. Elle est terrifiée chaque matin à l’idée de se rendre à son bureau, étant à la fois femme et journaliste. « Un jour, alors que j’effectuais avec mon cameraman un reportage sur la terrible situation économique des Afghanes, nous avons été brutalement interrompus. J’interrogeais une vendeuse de crème glacée à Kaboul lorsque le Département des Renseignements du 8ème district de la ville est arrivé pour nous arrêter. Nous avons été emprisonnés pendant quatre heures, menacés et torturés. Ils nous ont interdit de faire des interviews et de donner une image négative du gouvernement. Nous n’avons pu diffuser notre travail. »

Banafsha Binesh et son caméraman.

Il ne s’agissait pas de l’unique intervention des Talibans durant ses heures de travail, loin de là. Binesh témoigne qu’à plusieurs reprises le régime a interrompu et coupé ses interventions en live, notamment lorsqu’elle interviewait des réfugiés ou des étudiants devant les écoles. Ce jour-là, « ils sont venus m’empêcher de parler avec les étudiants et les filles sur place, je n’ai pu que les saluer avant de devoir partir. » Elle ne peut d’ailleurs pas apparaître à l’écran sans son hijab et son masque.

Mais Banafsha Binesh et ses compatriotes ne peuvent remporter cette lutte seuls, martèle-t-elle à de nombreuses occasions. « C’est le rôle de la communauté internationale de mettre la pression sur les Talibans. Elle les rencontre tous les jours à Doha au Qatar, qu’attend-t-elle pour les obliger à respecter les droits des femmes, la liberté d’expression ? Nous ne pouvons plus aller dans les parcs ou au hammam, nous ne pouvons plus nous instruire ou faire des activités culturelles. Nous ne pourrons avancer sans la communauté internationale. Les journalistes du monde entier doivent aussi pouvoir porter l’attention sur l’Afghanistan et la condition des femmes ici, il en va de notre responsabilité. »

Tenter de remettre un pied à l’étrier du journalisme

D’autres journalistes n’ont eu d’autre choix que de s’enfuir loin du régime et de trouver refuge au Pakistan. La situation n’est hélas guère plus brillante pour eux, comme en témoignent les deux Afghans avec qui nous avons pu communiquer et qui ont tenu à rester anonymes. 

Le premier d’entre eux est basé au Pakistan depuis 15 mois et travaillait auparavant pour Itlat-E-Rooz Daily en tant que journaliste d’investigation et de la paix. Wahid Haderi et quatre membres de sa famille ont fui leur pays d’origine en août 2021. Il relate que ces derniers mois, les journalistes réfugiés étaient arrivés par des visas médicaux et de tourisme. « Mais sans un visa de journalistes, nous ne pouvons travailler au Pakistan. Il coûte environ 1000 dollars si on veut passer par un intermédiaire, une somme bien trop importante lorsqu’on a fui avec ce qu’on avait sur le dos et sans travail. » 

Wahid Haderi au travail

« La plupart des journalistes qui ont un visa ne l’ont que pour trois ou six mois et même le mien est arrivé à expiration. Le Pakistan a annoncé fermer les frontières et nos collègues n’ont d’autre choix que de passer la frontière illégalement. A la fin de l’année, ils risqueront trois ans de prison ou la déportation en Afghanistan, mais que peuvent-ils faire ? Beaucoup ont à charge une famille et ils ont plus de chance de répondre à leurs besoins depuis le Pakistan qu’en Afghanistan. »

Risquer la mort sur place ou tenter une maigre chance ailleurs, voilà ce qu’exprime notre intervenant. Il évoque des aides internationales aux conditions d’accès trop spécifiques pour véritablement aider les journalistes afghans. 

« Quelques organisations comme Amnesty International ou le Comité de Protection des Journalistes fournissent des aides financières, mais vous devez prouver que vous êtes en grand danger pour les obtenir. Or, la plupart ont fui sans aucun document légal pour sauver leur peau. Et quand bien même vous parvenez à toucher les aides, elles ne sont jamais suffisantes pour survivre plus de quelques semaines. Il faut par ailleurs que vous ayez été torturé ou emprisonné, pas simplement menacé. Ils sont pourtant tous victimes de problèmes mentaux ou psychologiques parce qu’ils sont traumatisés. Beaucoup n’arrivent toujours pas à évoquer leur vécu et leur fuite. » 

Wahid Haderi en reportage sur la liberté de la presse en Afghanistan

Même son de cloche au micro de notre troisième journaliste. Lui aussi s’est réfugié au Pakistan pour échapper à la mort promise par les Talibans, mais le pays n’est pas sûr pour les journalistes. « Nous nous sentons menacés ici aussi, nous ne pouvons pas non plus critiquer le gouvernement du Pakistan. Des groupes terroristes comme Daesh et les Talibans eux-mêmes ont de l’influence et des soutiens au Pakistan. Nous pouvons toujours être emprisonnés par Islamabad pour nos opinions ou à la suite de l’expiration de notre visa. Nombre de journalistes ne peuvent désormais même plus louer un appartement », se désole-t-il. « C’est une situation cauchemardesque. » Il a beau avoir demandé un visa à la France et l’Allemagne en février dernier, aucune réponse ne lui est parvenue.

Il nous confie attendre simplement de nous « qu’on nous laisse être entendus et de pouvoir travailler sans être menacés de mort ou de torture. » Près de 350 journalistes et acteurs des médias sont actuellement réfugiés au Pakistan et demandent à la communauté internationale de s’occuper de leurs dossiers d’asile.

Il s’agit de leur donner une réponse le plus rapidement possible, afin qu’ils puissent prendre un nouveau départ et avoir une vie normale. Ils doivent également être informés de leurs dossiers et visas qui nécessitent beaucoup de temps pour être examinés afin de les sortir de leur situation désespérée. Leur vie est en jeu.

Ces journalistes doivent être soutenus par la communauté internationale, sur la base d’un mécanisme clair et transparent, afin que leur voix puisse être entendue dans le pays. Les journalistes en danger en Afghanistan doivent également être évacués, et leur dossier d’asile doit être examiné dans un pays approprié.

Après tout, l’Afghanistan n’est pas figé dans l’immobilisme politique. Le fait que le gouvernement taliban ait conservé son bureau politique au Qatar signifie qu’ils veulent négocier dans de nombreux cas, ils ont des réunions régulières avec les représentants du bureau politique de l’Émirat islamique et des sections politiques européennes. Ces visites ont permis de faire comprendre aux talibans que le maintien de leur pouvoir politique dépend de l’acceptation des droits fondamentaux des citoyens.

Les questions de la liberté et des droits de l’homme, en particulier la liberté d’expression, ont été abordées avec les représentants politiques de ce groupe. Et cela a ouvert la voie à une conversation politique, conversation qui a abouti à la création d’un gouvernement global et à la fin de quarante ans de violence.

Maud Baheng Daizey et Noorwali Khpalwak

Les Assises du journalisme : prouver l’utilité sociale et démocratique des journalistes

Du 24 au 26 novembre prochains se tiendront les Assises du journalisme à Bruxelles, la première édition européenne des Assises. Fondées par Jérôme Bouvier, ancien chef de rédaction de RFI, elles ont pour vocation de penser le futur journaliste et réconcilier le public avec ce dernier, alors qu’une crise de confiance et de conscience ébranle la profession depuis quelques années. 

Dans un pays comptabilisant plus de 35.000 journalistes dotés de la carte de presse, il paraissait indispensable à Jérôme Bouvier de créer un espace d’échanges de la profession. Journalistes, éditeurs et citoyens sont donc conviés une fois par an depuis 2007 à venir s’interroger sur la définition du métier de journaliste et ses moyens de production. Mais en quoi consiste ce rendez-vous annuel et quels sont ses plus grands défis ?

L’information, pilier d’une société démocratique

Jérôme Bouvier, cheveux bruns, lunettes claires et moustache blanche, est président depuis 16 ans de l’association Journalisme et Citoyenneté, qui produit les Assises. Il possède deux sites, journalisme.com pour accompagner toutes les activités de l’association – et depuis deux ans Mediaeducation.fr, centré sur l’éducation à l’information. Les sites d’information sont connectés mais demeurent deux entités séparées, ayant un objectif commun : apprendre aux citoyens à s’informer et à faire confiance au travail des journalistes. 

Jérôme Bouvier, fondateur des Assises.

Jérôme Bouvier est un journaliste de renom, ayant été chef de rédaction à RFI, médiateur de Radio France ainsi que conseiller au cabinet du ministère de la Culture de 2015 à 2017. « Il ne peut pas y avoir une profession comme la nôtre tant critiquée sans avoir un moment de rassemblement », assure le président de Journalisme et Citoyenneté. Pour lui, les Assises étaient une nécessité dans un métier aussi méprisé, ce pourquoi il s’est tant battu pour leur donner vie.

Les Assises ont d’abord été organisées en itinérance en 2007, car Jérôme Bouvier a fait le choix des régions plutôt que celui de la capitale. Metz, Strasbourg, Tours, le Forum fait le tour de France. Des éditeurs, journalistes et citoyens sont invités à venir débattre et échanger gratuitement aux Assises sur les questions de liberté de la presse et l’attrait pour l’information. Forte de son succès en 2007, la première édition du forum avait conduit aux états généraux de la presse écrite diligentés par l’ancien président Nicolas Sarkozy. À partir de 2009, séduit par l’initiative, le Conseil de l’Europe proposera à Jérôme Bouvier de tenir une édition à Strasbourg.

En 2015,  les Assises s’installent à Tours pour de multiples raisons. Jérôme Bouvier répond que la ville héberge déjà une des 14 écoles reconnues par la profession, l’École Publique de Journalisme de Tours, située à moins d’une heure de Paris en voiture, permettant aisément des allers-retours. Les élèves de l’EPJT mettent ainsi la main à la pâte pour préparer et animer chaque édition de Tours. Depuis 7 ans maintenant, Tours est devenue LA ville des Assises françaises du journalisme.  

Leur mission est simple : « réinstaurer la confiance en apprenant aux citoyens à bien s’informer », un enjeu démocratique majeur qui passe par l’éducation à l’information. Des prix sont décernés aux meilleures initiatives à l’éducation, des workshops sont organisés avec le public, des visites dans les hôpitaux et les prisons sont planifiées. Plus de 1.000 jeunes passent ainsi chaque année dans les ateliers des Assises aux côtés des adultes. Si elles constituent un lieu d’échange autour du métier de journaliste, les Assises peuvent également être un refuge. Jérôme Bouvier le confirme d’une voix certaine, lui et son équipe sont les seuls à proposer de tels rendez-vous de la profession, validés par la communauté internationale des journalistes. Bien évidemment, « les Assises ne suffisent pas à résoudre pour autant la crise de confiance entre les journalistes et le public », mais constituent un excellent point de départ. Elles ont par ailleurs contribué à la naissance d’autres collectifs en vue de dialoguer avec le public. 

Le renouveau européen

Depuis le début d’année 2022, le gouvernement d’Emmanuel Macron évoque régulièrement la nouvelle tenue des états généraux, sans pour autant les concrétiser. Sans faiblir, le patron de Journalisme et Citoyenneté exprime avec fermeté son envie de transposer « toute la matière de réflexion des assises » aux états généraux. Son équipe et lui-même seraient honorés d’y participer à nouveau, notamment pour parler de leur baromètre sur l’utilité du journalisme, créé il y a six ans. Selon ce baromètre et Jérôme Bouvier, « la défiance envers les journalistes est toujours aussi forte, mais leur utilité est perceptible selon 92% de la population. Les journalistes sont remis en cause mais pas le journalisme. Si on veut regagner la confiance du public, il faut prouver notre utilité sociale et démocratique », martèle l’ancien conseiller au cabinet de la ministre de la Culture.

Il compte bien mettre en lumière cette utilité en novembre dans les locaux de l’IHECS, à Bruxelles. Cette édition, la première européenne, a été influencée par la guerre en Ukraine mais était en construction depuis un long moment déjà. « La grande soirée des Assises sera consacrée à l’Ukraine en partenariat avec Reporters sans frontières, ainsi que des journalistes ukrainiens et européens couvrant la guerre. Les questions relatives à la couverture de la guerre, les manipulations d’opinion et le rôle des médias seront au cœur des discussions », détaille Jérôme Bouvier. 

Le principal objectif ? Tenter de répondre au manque manifeste d’intérêt pour l’information d’une partie de la population, toute classe d’âge confondue. De multiples réflexions seront également abordées, notamment sur les nouveaux acteurs de la démocratie. « Avant, les collègues discutaient et argumentaient avec l’État », se remémore Jérôme Bouvier, « mais dans cinq ou 10 ans nous risquons d’avoir à discuter avec les multimilliardaires de la même trempe qu’Elon Musk. » Aujourd’hui, « une frange de la population tourne le dos aux journalistes malgré le fact-checking, notamment au niveau des vaccins. Ce n’est plus ‘voir pour le croire’ mais ‘je ne vois que ce je crois’ », se désole notre intervenant. Il veut recentrer le rôle du journalisme autour de l’essentiel, l’information. « Nous ne sommes pas là pour penser à la place des citoyens, mais pour rassembler des informations vérifiées et vérifiables pour leur laisser se forger leur propre opinion. » Comment s’en prémunir et obtenir des informations objectives ? Des réponses seront peut-être apportées entre le 24 et 26 novembre prochains.

La Tunisie, berceau des Assises africaines

La France n’est pas le seul pays à avoir besoin de soutenir ses journalistes et de leur permettre de se retrouver, loin de là : de nombreux journalistes au-delà de la Méditerranée avaient fait part de leur intérêt à faire naître et grandir leurs propres Assises dès la première édition. En Tunisie, alors que Kaïs Saïed s’est arrogé tous les pouvoirs et exerce une pression de plus en plus forte sur les médias nationaux, les Assises internationales de Tunis ont vu le jour en 2018, bien avant les nouvelles réformes du président. Jérôme Bouvier ne peut s’empêcher de dénoter une grande différence de traitement entre l’édition de 2018 et celle de mars 2022. 

Le premier forum avait été ouvert par le Premier ministre de l’époque en personne, et l’association avait pu constater « une véritable adhésion voire une fierté » de la part des Tunisiens à l’événement. Le pays a été choisi par l’association car il a vu naître le Printemps Arabe et il n’y avait pas meilleur pays pour le forum des journalistes africains et arabophones. Le ton de la seconde édition a néanmoins été plus austère, marquée par l’absence de représentants du gouvernement. Jérôme Bouvier assure cependant ne ressentir « aucune hostilité » de la part des autorités tunisiennes, ne recevant « pas un dinar pour tenir les Assises. »

En 2021, Maroc Hebdo a critiqué l’image « complètement erronée » de Jérôme Bouvier concernant la liberté de la presse au Maroc, arguant que les journalistes marocains invités à certaines conférences « ne sont plus liés à l’exercice du métier de journaliste que depuis l’extérieur du Maroc. » Sur un ton légèrement ironique, l’ancien directeur de rédaction de RFI assure qu’il « y a bien eu des incidents verbaux entre des journalistes marocains lors de la seconde à Tunis, lors des focus sur le Niger, le Yémen et le Maroc pour parler de leur presse muselée. » Certains intervenants ont eu des propos très critiques sur la liberté d’expression et de presse, alors que le Royaume du Maroc est très sensible à tout commentaire. « D’autres journalistes ne l’ont pas accepté », explique-t-il par téléphone. Selon lui, les accusations entre les deux camps de journalistes témoignent de la fracture du monde des médias au Maroc. « C’est un débat qui les concerne, mais les journalistes sont emprisonnés au Maroc et les vifs échanges ne concernaient que les Marocains. » Il rappelle que la seconde édition de Tunis ne constituait pas « une agression envers le régime, mais une réflexion. »

Pour vous inscrire aux Assises de Bruxelles, vous pouvez cliquer ici.

Maud Baheng Daizey

ELYAAS EHSAS : COUVRIR LA GUERRE LORSQU’ON Y EST NÉ 

Elyaas Ehsas est un journaliste Afghan né en 1993 à Pôle Khomeri, dans une famille Hazara Chite. Après avoir obtenu une licence en journalisme, Elyaas rejoint l’équipe de la chaîne de télévision Rah-e-Frada comme reporter de guerre. Un rêve d’enfant devenu cauchemar, lorsquil reçoit des menaces sérieuses d’un groupe de talibans, suite à son rejet de plusieurs demandes de collaboration.

Une vocation qui prend le temps de se construire

Elyaas n’avait pas pour vocation première le journalisme de guerre. C’est avec humour qu’il nous raconte ce qui l’a amené à occuper ce poste. “Au début, je voulais devenir présentateur télé, j’avais l’habitude d’aller sur les shows télévisés et j’adorais voir comment ils travaillaient. Je rêvais de devenir célèbre.” Après sa licence en relations publiques et journalisme, il postule à une offre pour être présentateur. S’il fait chou blanc, une place vacante au sein de la section reporter lui ouvre les bras : il plonge et en tombe immédiatement amoureux. Il prend alors conscience de l’importance du rôle de reporter : “Le véritable journalisme, c’est le reportage. Si tu travailles en tant que reporter télé, tu pourras être un bon présentateur. Le plus important dans le journalisme c’est l’information. Je peux couvrir un grand nombre de sujets, faire des recherches et interviewer des personnes au passé très hétéroclite. J’ai beaucoup appris de ces personnes, ce pourquoi j’aime tant le reportage.” C’est à ce moment précis que sa vie prend une autre tournure. Sa sympathie naturelle lui permet de se faire aisément une place auprès de personnes importantes telles que des chefs de police et des soldats afghans, parvenant ainsi à obtenir des informations essentielles sur le nombre de victimes ou les auteurs d’un attentat. “J’ai un don pour la communication et j’ai réussi à développer des relations avec des gens ayant le pouvoir de me ramener des informations utiles.” Il nous explique que rentrer en communication avec eux n’est pas tâche facile mais qu’il use de différentes méthodes pour approcher ses sources. Il fait des recherches au préalable, les observe et s’adapte. Il lui faut parfois déboucher une bouteille pour délier les langues. Cependant, leur humanité permet à Elyaas d’instaurer une proximité et d’obtenir des informations car tous ont un objectif commun : “Après tout, nous travaillons sur le même terrain, leur but est de sauver les vies des civils et le mien est de donner une voix aux gens qui ont perdu leurs proches.”

Sa jeunesse : entre guerre et responsabilité 

Ayant grandi dans une zone de conflit, Elyaas s’est familiarisé avec les sons des bombardements. Il nous raconte de façon anecdotique : “Le jour de ma naissance, mon père a tiré des balles vers le ciel pour exprimer sa joie. (..) Quand nous vivons dans un pays comme l’Afghanistan, nous sommes toujours proche des champs de bataille, et nous le devenons encore plus quand nous travaillons en tant que reporter de guerre”. Le regard vague, il enchaîne sur ses débuts dans son nouveau métier et évoque son ressenti des premières semaines : “La police laisse les médias voir le nombre de personnes qui ont été tuées. Au début, j’étais choqué, au cours de mes premières missions, lorsque j’ai vu les corps, les mains, les jambes, j’étais choqué, je ne pouvais plus dormir pendant des semaines. C’était si dur pour moi, mais au bout d’un certain temps ça s’est normalisé et ça me rend triste”.
Il précise qu’être journaliste dans un pays tel que l’Afghanistan n’est pas chose facile et que cela signifie la plupart du temps travailler sur des champs de mines. Il insiste également que rares sont les journalistes occidentaux souhaitant couvrir les événements afghans, ayant peur pour leur vie : “Ils pensent toujours à la sécurité, même les agences de presse internationales engagent des journalistes et cameramen afghans et les envoient en reportage. Mais pour nous, la guerre est normalisée et nous nous battons toujours sur la ligne de front.” Il assure que le danger est présent partout et comme les journalistes, les civils ne sont pas épargnés : “Quand je vivais en Afghanistan, il n’y avait aucune garantie que lorsque je quittais ma maison le matin, je pouvais revenir le soir, car il y avait toujours des explosions de bombes partout.”

En plus des bombes, Elyaas confronte également la mort dès son plus jeune âge : “J’ai perdu mon meilleur ami dans l’explosion d’une bombe (…) J’étais vraiment triste, nous étions si jeunes, et nous étions vraiment proches. Si cette bombe était arrivée 30 secondes après je l’aurais rejoint, je serais mort aussi. Je ne peux pas dire si je suis chanceux ou pas” Il nous explique alors pourquoi il a choisi ce métier, ou plutôt pourquoi ce métier l’a choisi : à travers la perte de son meilleur ami, Elyaas a trouvé dans le journalisme un refuge, un moyen de savoir ce qu’il se passait dans son pays et pourquoi ses citoyens étaient presque parfois destinés à une mort jugée inutile à ses yeux. Il continue en nous détaillant qu’il essayait de se trouver à travers cette guerre : il n’avait d’autre choix que de continuer ce métier dans lequel personne ne souhaitait se mettre en danger, que ce soit en raison de leur famille, de leurs enfants ou de la peur d’être en première ligne. On lui demande alors s’il a déjà été blessé physiquement par une explosion, il répond : “Malheureusement non, et je dis malheureusement parce que lorsque vous êtes blessé physiquement, vous ressentez la douleur, mais lorsque vous êtes blessé mentalement, c’est difficile parce que vous n’avez aucun symptôme.” En repensant à ce qu’il a été amené à voir au cours de sa carrière, il évoque de nouveau son traumatisme, qui demeure encore très présent

L’humain au cœur du métier de journaliste

Cependant, il revient toujours à cette responsabilité de couvrir la guerre, tout en mesurant le risque, que sa mère ne souhaitait pas qu’il prenne : “C’était tellement risqué, ma mère n’aimait pas que je sois journaliste et que je travaille pour des chaînes de télévision car nous étions si proches de l’incident et des explosions de bombes. Parfois, si quelqu’un se fait exploser, on peut être touché aussi, ça arrive souvent.” Lors de notre discussion, nous avons remarqué qu’Elyaas utilise deux mots pour définir sa vision du journalisme : responsabilité et devoir. “Ma mère désapprouvait mon choix de carrière, mais être journaliste était plus qu’un métier pour moi, c’était ma responsabilité et ma mission. Je devais à mon peuple de dévoiler la vérité. En tant que reporter, j’ai pu rencontrer de nombreuses personnes qui m’ont apporté énormément personnellement et professionnellement”.  L’amour des gens et le côté humain de son métier ont poussé Elyaas a continué à couvrir les événements politiques et les cérémonies nationales, en pratiquant un journalisme indépendant et libre : “Vous ne travaillez pas pour le gouvernement, ni pour aucun parti politique, car ce sont les gens qui paient votre salaire, ceux qui regardent la télévision et lisent le journal. Si vous travaillez honnêtement avec eux, ils vous paieront un bon salaire et vous encourageront. S’ils n’aiment pas votre travail et s’ils pensent que vous leur mentez et que vous ne faites pas honnêtement votre travail, ils ne vous regardent pas.”  Il illustre ses propos en nous racontant, ému, qu’une fois, alors qu’il était reporter en Afghanistan, un commerçant ne voulait pas le laisser partir tant qu’il n’avait pas bu la tasse de thé qu’il lui offrait. Il poursuit :  “Cela signifie beaucoup pour moi, dans le journalisme on ne peut pas avoir beaucoup d’argent mais on peut avoir beaucoup d’amour.”

Tout s’arrête brutalement lorsqu’Elyaas reçoit des menaces téléphoniques d’un groupe de talibans. Au début, il explique ne pas avoir pris cet appel au sérieux. C’est au second appel, au ton beaucoup plus inquiétant qu’Elyaas prend peur. Les talibans le menacent directement et lui proposent une collaboration étroite, ce à quoi il répond négativement, invoquant son éthique professionnelle. Une vérification du numéro confirmera l’origine de l’appel : il s’agit d’une région où un des groupes talibans les plus dangereux a élu domicile. Il décide malgré tout de demander protection auprès du chef de la police qu’il connaît, de par ses nombreuses relations intrinsèques à son travail. Ce dernier lui conseille d’acheter une arme lui expliquant que lui-même ne peut se protéger et faisant même peser le doute sur le fait qu’un de ses collègues travaille pour les Talibans. “J’ai été déçu quand j’ai entendu ça, je me suis dit qu’il n’y avait pas d’espace sûr pour moi, je suis juste un idiot. Je suis venu ici pour demander de l’aide alors qu’ils ne peuvent même pas s’aider eux-mêmes.”

Le parti pris d’Elyaas pour la démocratie et l’incapacité des forces de l’ordre à le protéger l’amènera ainsi à fuir l’Afghanistan, quelques jours après ce second appel. “À ce moment-là, ils étaient probablement en train de réfléchir à des moyens de me tuer, alors je ne pouvais pas prendre le risque et j’ai dû fuir“. Cela marque le début de son périple à travers l’Europe, en 2015, où il a connu de nombreuses difficultés, le poussant parfois à abandonner. 

Après avoir traversé de nombreuses frontières, il arrive en Suède en 2016 : “En Suède, j’étais entre l’enfer et le paradis, parce que dans le camp, tu ne fais que gâcher ta vie.” Cependant, il tente de se reconstruire et apprend le suédois. Après quelque temps, il travaille pour la Croix Rouge suédoise, d’abord en tant que stagiaire puis comme chargé de communication sur la migration où il fait de l’interprétariat. Il effectue également d’autres activités en parallèle lui permettant de continuer de pratiquer son métier de journaliste. Après avoir passé près de 5 ans sur le territoire suédois, sa demande d’asile est rejetée et il est forcé de fuir à nouveau. 

En arrivant en France en Septembre 2020, il dort dans la rue durant près de 4 mois. Il énonce alors les nombreuses difficultés auxquelles il a dû faire face en tant que demandeurs d’asile :  “Je me bats avec la langue, le système, la police qui nous traite comme de la merde, je me bats pour trouver de la nourriture, trouver des toilettes {…} vous perdez tout, et vous n’êtes même pas reconnu comme un être humain.

Il poursuit, nous parlant de l’Afghanistan et de la difficulté de l’exil : “Dans mon pays j’avais tout, je n’avais pas beaucoup d’argent mais j’avais du respect. Ici, ils m’ont traité comme de la merde et m’ont arrêté pour rien, en utilisant des gaz lacrymogènes, j’étais entouré de bombes et j’ai vu des corps détruits, je suis venu vous demander de l’aide mais vous m’avez arrêté pour rien”.  Il conclut : “Si j’avais 20% de chance d’être protégé dans mon pays, je n’aurais pas demandé de protection ici“.

Aujourd’hui résident à la Maison des Journalistes et ayant obtenu le statut de réfugié en France, il tente de se reconstruire à nouveau. Il essaie de faire face à son trouble de stress post-traumatique en créant un média en ligne sur l’actualité afghane et en prenant des cours de français afin de mieux s’intégrer. 

Vous pouvez suivre les publications d’Elyaas sur Gioma Media.

Portrait réalisé et retranscrit par Sarah Hachani, étudiante en Master 2 d’Expertise Economique des Politiques et Projets de Développement à l’IEDES, Sorbonne Paris 1. Avec la participation de Rim Benomar.

Ahmad Muaddamani, journaliste syrien exilé: « Les Misérables » me rappelle ma situation

Je suis Ahmad Muaddamani, je viens de Syrie. J’habite maintenant à Paris. En Syrie, j’ai travaillé en tant que photographe et designer graphique dans la ville qui s’appelle Daraya.” C’est par ces mots que le jeune journaliste de 28 ans se présente, en français, qu’il a appris en six mois seulement.

 

  •  Par Léna Jghima, étudiante, stagiaire à Maison des journalistes (MDJ). 

Le 27 août 2016, Ahmad est contraint de quitter sa ville, Daraya, après que le régime de Bachar Al Assad l’ait finalement conquis et chassé les rebelles. Lorsqu’on lui demande pourquoi il est forcé de s’en aller de ce lieu symbole de la révolte, Ahmad répond: Parce que nous avons fait une révolution à Daraya et donc le régime syrien a fait un siège. Ils ont bombardé la ville avec leurs forces aériennes”. Ici, Ahmad évoque la Révolution syrienne, en cours depuis le 15 mars 2011. Cette dernière a depuis laissé place à une répression sanglante de la part du régime, dont le triste bilan s’élève à 400 000 morts. La moitié de la population a été déplacée et un quart de la population, dont Ahmad et sa famille, ont dû s’exiler à l’étranger. 

Dès 2011, beaucoup choisissent de fuir à la suite de l’éclatement de la Révolution. “Je suis resté parce qu’il n’y a pas beaucoup de journalistes pour documenter les violations et les transmettre au monde.” C’est donc par engagement, pour dénoncer les exactions commises par le régime d’Al Assad lors du siège de Daraya, qu’Ahmad choisit de ne pas s’enfuir, malgré le danger, et de mener à bien sa mission de “media activist”. Lors de ce siège, qui dura près de 4 ans (de novembre 2012 à août 2016) et à l’issue duquel 90 % de la ville est détruite, la répression du pouvoir à l’encontre des journalistes bat son plein.

Photo prise par Ahmad du lieu de commémorations de ses amis journalistes, photographes ou photojournaliste tués par les bombes du régime alors qu’ils faisaient leur métier.

A Daraya, Ahmad ne se sépare jamais de son appareil photo, car il entend bien transmettre au monde la réalité de ce qu’il se passe en Syrie : la vérité. Mais ce n’est pas tout, “pendant le siège, j’ai travaillé avec Delphine Minoui, une journaliste française, pour faire un film et un livre sur ce qu’il se passe à Daraya : Les passeurs de livres de Daraya”. Ces deux productions qu’évoque Ahmad retracent l’histoire de la construction d’une bibliothèque secrète à Daraya. Au milieu des ruines d’une ville assiégée, affamée et détruite par les bombardements incessants du régime, un groupe de jeunes syriens, parmi lesquels se trouve Ahmad, va partir à la recherche de livres dans les décombres. Ils sauvent ainsi près de 15 000 ouvrages qu’ils rassemblent dans un abri clandestin, donnant naissance à la bibliothèque de Daraya.

Photo de la bibliothèque secrète de Daraya prise par Ahmad et suite à laquelle il fut contacté par Delphine Minoui

Forcé de quitter Daraya et d’aller vivre à Idlib en 2016, une ville au Nord de la Syrie, l’engagement d’Ahmad, son combat en faveur de la liberté devenu un devoir d’information, et de l’instruction massive commencée avec la bibliothèque, se poursuit. “Après j’ai habité un an à Idlib et j’ai fait de la voiture avec mes amis. Nous avons fait le tour d’Idleb pour aider les enfants à lire et écrire etc… Parce qu’à Idleb la situation est très difficile pour tout le monde.” En effet, la ville qui a accueilli des centaines de milliers de réfugiés depuis le début de la guerre est, aujourd’hui encore, le théâtre de violences extrêmes perpétrées par le régime d’Al Assad. Ces dernières ont même été qualifiées de crimes de guerre voire de crimes contre l’humanité par les Nations Unies. C’est au milieu de ce chaos qu’Ahmad et ses amis tentent de permettre à des enfants de s’instruire, “parce qu’il y a les forces aériennes qui bombardent les écoles et la ville.” Lorsqu’on lui demande si le régime bombarde les écoles alors même que des enfants s’y trouvent, Ahmad répond : “Oui, ils bombardent tout le monde.”

C’est finalement en 2018 qu’Ahmad décide de quitter à son tour la Syrie et part s’installer en Turquie. Là-bas, il travaille en tant que designer graphique avec une organisation syrienne basée en Syrie. Son choix de quitter son pays, voici comment il l’explique : “Il n’y a pas d’universités. Il n’y a pas de futur. Et la situation en Syrie elle passe par beaucoup d’intermédiaires. Il y a beaucoup de pays comme la Russie, les Etats-Unis ou l’Iran qui prennent contrôle de la Syrie.” Pour Ahmad, si la situation en Syrie est si compliquée et semble s’enliser, c’est en grande partie à cause de ces puissances étrangères. Le pays en guerre est devenu le théâtre d’affrontement de leurs intérêts : “C’est très difficile à cause des pays comme l’Iran et la Russie, car les Etats-Unis et l’UE sont partis et les ont laissés dévorer la Syrie”.

Mais même en Turquie, la situation demeure très difficile pour Ahmad qui, en tant que réfugié syrien sans papiers, est obligé d’obtenir une autorisation du gouvernement afin de se déplacer d’une ville à une autre. De plus, Ahmad dépeint une atmosphère presque xénophobe qui le pousse à prendre contact avec l’ambassade française de Turquie en 2020, dans le but d’obtenir un visa. Au bout de six mois, il obtient les papiers l’autorisant à traverser la frontière pour se rendre en France.

Arrivé en France, Ahmad reste d’abord à Grenoble où une famille française l’héberge quelques jours. Il passe ensuite quelques mois à Bordeaux au sein d’une autre famille qui lui permet de faire d’important progrès en français. Ahmad garde une grande affection pour cette famille bordelaise avec qui il est toujours en contact : “je les aime beaucoup parce qu’ils m’ont beaucoup aidé. Je ne les oublierai pas.” Il espère même pouvoir leur rendre hommage en faisant ce qu’il fait de mieux : “j’espère un jour pouvoir faire un petit film qui parle des gens, comme cette famille, qui aident les personnes”. Ce qui marque Ahmad lorsqu’il arrive en France, c’est d’abord la gentillesse des personnes qu’il rencontre : “tout le monde en France est mignon et gentil. Et tout le monde essaye de nous aider, car on ne parle pas bien français”. Mais c’est aussi la facilité avec laquelle il parvient à établir le contact “En France, je peux avoir une connexion avec les Français. En Turquie c’est très difficile.”

C’est au bout de deux mois passés avec la famille bordelaise qu’Ahmad décide de contacter la Maison des journalistes, dont il avait entendu parler alors qu’il était encore en Turquie. Depuis qu’il l’a intégrée, Ahmad cherche à travailler mais aussi à reprendre des études : “Actuellement j’ai besoin des deux. D’un travail et d’étudier.” Il recherche notamment un cours de français à la faculté. Lorsqu’on lui demande s’il aimerait continuer à faire le même travail, Ahmad répond de façon très réaliste : “Non, parce que c’est difficile de faire comme avant, spécialiste média. C’est difficile d’écrire des textes en français. C’est pourquoi j’ai choisi le design qui est plus facile en français et le montage vidéo.”

En effet, Ahmad garde les pieds sur terre et a conscience que même en France, tout n’est pas parfait. Bien qu’il affirme ne jamais avoir été victime de racisme sur le territoire, il a récemment eu une mauvaise expérience lors d’un rendez-vous chez Pôle Emploi : “Cette femme elle m’a dit : « pourquoi tu viens à Pôle Emploi tout seul ? Viens avec quelqu’un qui parle français, arabe. » C’était très méchant.” Par ailleurs, un autre événement récent l’a beaucoup marqué, voire perturbé. “La France a accepté il y a un mois que le régime syrien fasse un centre d’élection dans l’ambassade syrienne. Il est difficile de comprendre pourquoi.” Le 26 mai 2021 ont eu lieu les élections présidentielles syriennes, à l’issue desquelles Bachar el-Assad a été réélu président pour un nouveau mandat de 7 ans, à 95,1 % des voix. Ces élections jouées d’avance, Ahmad ne comprend pas qu’elles aient été autorisées à avoir lieu en France : “c’est très difficile de voir quelqu’un faire une élection non démocratique en France : le pays de la démocratie” alors que l’Allemagne a quant à elle, interdite aux Syriens d’aller voter dans son ambassade. Aux yeux d’Ahmad, la France a accepté la tenue d’élections dont le résultat allait de toute façon jouer en la faveur d’une “machine à tuer”, dit-il en parlant du régime de Bachar el-Assad. “Le gouvernement français accepte que des criminels de guerre et dictateurs fassent une élection en France.” finit-il par ajouter.

Lorsqu’on l’interroge sur un éventuel retour en Syrie, Ahmad confie. Mais cela nécessiterait une amélioration de la situation en Syrie qui semble malheureusement peu probable pour l’instant selon lui.


Interrogé sur les raisons de son pessimisme, Ahmad évoque à nouveau le rôle joué par les puissances étrangères dans l’enlisement de la situation, “Parce que l’Iran et la Russie donnent de l’argent au régime syrien et ils ont aidé le régime à attaquer les gens et la ville. Les Etats-Unis et l’UE ensemble nous ont aidé mais seulement en donnant de l’argent.” Pour lui, un soutien économique ne suffit pas : “nous avons besoin d’être aidés politiquement. Pour la démocratie, pour finir avec les 40 ans au pouvoir de la même famille à la tête du régime syrien…une machine à tuer”. Car le rêve d’Ahmad, et celui de millions d’autres syriens, c’est la liberté et la démocratie. “Et la démocratie est très importante pour tout le monde” rappelle-t-il. “Je n’ai pas confiance en la communauté internationale pour changer les choses. Ils sont entrés en Syrie juste pour se battre contre Al Qaïda, contre les terroristes. Mais le terrorisme c’est aussi le régime syrien.” Selon lui, le régime de Bachar al-Assad ayant tué bien plus de Syriens que les organisations extrémistes, c’est ce dernier qui est “fondamentalement le premier partisan du terrorisme.”


Photo prise par Ahmad d’un cimetière de fortune dans lequel sont enterrées des victimes du régime de Bachar al-Assad

Lorsque Ahmed raconte son parcours difficile, il reste humble et doux. Il est motivé par son désir de faire des progrès en français et fait de nombreux efforts pendant notre échange.

Pour finir, Ahmad a accepté de partager un morceau qu’il aime tout particulièrement. Ce dernier est issu du film musical Les Misérables, réalisé par Tom Hooper en 2012. Ce film, Ahmad l’a vu à de nombreuses reprises pendant le siège de Daraya. Cette chanson fait écho à son histoire, à la situation dans laquelle il se trouvait au sein de cette ville assiégée

Les paroles, les personnages dans le film, celles des Misérables… Tout me rappelle ma situation dans ma ville, Daraya.”

 

There’s a grief that can’t be spoken

There’s a pain goes on and on

Empty chairs at empty tables

Now my friends are dead and gone

Here they talked of revolution

Here it was they lit the flame

Here they sang about tomorrow

And tomorrow never came…” complète Ahmad, alors que la musique joue.

 

 

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RENCONTRE. Ignace Dalle, le récit de carrière d’un véteran de l’AFP

Journaliste spécialiste du monde arabe. Diplômé de l’École supérieure de journalisme de Lille et en études arabes à l’université Saint Joseph de Beyrouth, Ignace Dalle est un ancien journaliste de l’Agence France Presse. Rencontre.

  •  Par Ange Fabre, étudiant en droit et science politique et Léna Jghima, étudiante, stagiaires à Maison des journalistes (MDJ). 

Mercredi 23 juin à 15 heures, la Maison des journalistes (MDJ) a eu l’honneur de recevoir Monsieur Ignace Dalle, journaliste spécialiste du monde arabe, ancien directeur du bureau de l’AFP au Maroc et auteur de nombreux ouvrages. Ce fut l’occasion d’entendre le récit de carrière d’un journaliste français passé, des années 1970 aux années 2000, par l’Egypte, le Liban et surtout le Maroc. Au fil de la narration d’Ignace on découvre une vocation faite de voyages, de drames et d’épreuves, mais aussi d’amitiés, le tout dessinant un intense récit humain, intellectuellement stimulant et émouvant. 

Un véteran de l’AFP

Journaliste spécialiste du monde arabe. Diplômé de l’École supérieure de journalisme de Lille et en études arabes à l’université Saint Joseph de Beyrouth, Ignace Dalle est un ancien journaliste de l’Agence France Presse. Il a passé de nombreuses années en poste dans le monde arabe, notamment au Liban, en Égypte et au Maroc. De 1992 à 1996, il dirige le bureau de l’AFP à Rabat. Il a été le premier journaliste à (longuement) écouter les rescapés de Tazmamart. C’est lui qui a recueilli et mis en forme les mémoires d’Ahmed Marzouki, dans le best-seller “Tazmamart cellule 10”. 

Ignace Dalle s’est installé face à une quinzaine de résidents, anciens résidents et membres de l’équipe de la MDJ pour partager son expérience et le récit de sa carrière. Il entame son récit par les raisons de cette vocation. Il raconte un voyage autour de la Méditerranée avant ses études qui le laissera amoureux du monde arabe et décidé à faire de cette passion son métier. Il sort diplômé de l’école de journalisme de Lille, travaille ensuite au Figaro et deux ans plus tard obtient une place d’envoyé spécial de l’AFP au Liban. 

Rencontre avec Ignace Dalle à la Maison des journalistes

Pour comprendre la complexité du monde arabe 

L’invité nous conte alors son arrivée dans un pays déchiré par la guerre à la fin des années 1970. Il fait son entrée dans Beyrouth bombardé en pleine guerre du Liban, il nous confie avoir été terrorisé dans son hôtel, allongé au milieu de la chambre. Le personnel, habitué à cet environnement violent, s’en amuse : « Si tu commences à te coucher dès que tu entends une bombe ça va être difficile ». Il met près de huit jours à s’habituer au contexte. Il affirme que ce fut son premier contact avec la guerre et sa brutalité, mais il confie « On s’habitue malheureusement assez vite à ces périodes de violence »

Travailler à Beyrouth et ses coupures d’électricité incessantes était particulièrement complexe. Ignace Dalle a ensuite suivi l’armée syrienne dans la guerre au Liban, il est le témoin interloqué des massacres fratricides entre peuples arabes au Liban, l’armée syrienne pourchassant les rebelles palestiniens dans les montagnes. “Beyrouth a été une très bonne école pour comprendre la complexité du monde arabe” résume-t-il. Mais il confie également avec une certaine tristesse : “Durant les années 1980 Beyrouth a été la seule ville méditerranéenne où il n’y avait plus de vie nocturne, couvre-feu oblige, où les patrouilles militaires seules animaient les rues.” 

En 1980, Ignace Dalle est nommé au bureau de l’AFP, au Caire. Un contexte difficile, les journalistes européens n’ayant que très peu accès aux informations, le gouvernement égyptien privilégiant les médias américains. Il explique que l’administration était particulièrement laborieuse et lente en comparaison avec le Liban. A côté de la “bureaucratie infernale” du Caire, il découvre un pays à l’histoire infiniment riche par son histoire, sa culture et ses habitants qu’il dit avoir trouvés très aimables. 

En 1981, le président Anouar El-Sadate est assassiné, cela lui “tombe sur la tête”. Il explique que l’événement est perçu comme une bonne nouvelle par une majorité du peuple égyptien, lequel est resté très rancunier envers le président depuis les accords de Camp David, lorsque Sadate négocia la paix avec Israël en 1978. Beaucoup d’Egyptiens jugent qu’il a tout cédé à Israël dans les négociations, nous explique Ignace Dalle. Il raconte également la difficulté pour couvrir l’événement, le pouvoir ne partageant pas les informations sur la santé du président hospitalisé avec les Européens mais seulement avec les journalistes américains. Il explique avoir même rencontré des difficultés pour écrire l’article sur la mort du président face aux réticences du chef de la traduction, pourtant lié par contrat à l’AFP, à traduire les papiers sur la mort d’El-Sadate. 

Chez “notre ami le roi” 

Ignace Dalle quitte ensuite l’Egypte pour le Soudan, où il affirme “souffler un peu”, loin de l’agitation du Caire. Puis une guerre civile y éclate en 1984, il retourne alors en France et, quatre ans plus tard, est nommé directeur du bureau de l’AFP à Rabat, au Maroc. 

Entre-temps, lors de son passage en France il connaît un douloureux épisode avec la sortie de son livre “La Syrie du général Assad” qui décrit le fonctionnement du régime syrien. Il reçoit des menaces de mort, lui et sa famille subissent des intimidations, Rifaat al-Assad, frère du dictateur alors en place et exilé en France, lui fait un procès, avec une armée d’avocats français. Le motif de ses accusations devant la justice est que les témoignages cités dans l’ouvrage ne présentent pas de sources. Pour protéger les personnes qui ont pu lui permettre d’obtenir ces informations, Ignace Dalle n’a pas donné le nom de ses informateurs. Or, s’il l’avait fait, le régime syrien aurait retrouvé ses sources, qui auraient été en grand danger. Il ne peut donc donner d’informations sur ses sources . Les juges, compatissants, le condamnent à un franc symbolique et lui épargnent les frais de publication du dossier de jugement. 

Arrivé au Maroc en 1992, Ignace Dalle succède au précédent directeur du bureau de l’AFP à Rabat, mort dans un accident de voiture. Malgré quelques soupçons et questionnements il s’avérera que c’était véritablement un accident. L’invité relate alors au public un événement très important de son parcours. Peu de temps après son arrivée à Rabat, il reçoit la visite de trois anciens prisonniers politiques, dont le militaire Ahmed Marzouki, venus faire entendre leur voix au sujet des indemnisations promises par le roi suite à leur détention, promesses restées sans acte. Ignace Dalle nous confie l’admiration qu’il éprouva pour le courage de ces trois individus risquant la prison et la mort dans leur quête de justice. Il s’investit pour leur cause et travaille durant cette période avec l’Association marocaine des droits humains, qu’il juge très compétente et surtout courageuse car poursuivie un peu partout par les autorités monarchiques. Au sein de cette association il se lie d’amitié avec Ahmed Marzouki, un survivant de Tazmamart. Enfermé pendant 18 ans, cet ancien officier, devenu écrivain et activiste politique, lui raconte son enfer durant ses années de détention. L’ancien journaliste de l’AFP recommande à ce sujet la lecture du livre Tazmamart cellule 10, best-seller d’Ahmed Marzouki sur son calvaire dans l’enfer de cette prison secrète destinée aux prisonniers politiques. 

Il termine sa période marocaine en 1996 dans une atmosphère de fin de règne d’Hassan II, synonyme d’un assouplissement du régime, lequel relâche alors des familles d’opposants et libère plusieurs prisonniers. Marzouki devra cependant attendre 1999 et la mort d’Hassan II pour publier son ouvrage. 

Il rentre en France puis est envoyé en divers lieux couvrir l’actualité, le Togo, Mururoa et les essais nucléaires français, la Bosnie durant la guerre. Il est ensuite nommé rédacteur en chef de l’AFP sur les affaires américaines et nord-européennes puis directeur de la documentation et des archives 

Lorsqu’il est interrogé sur les moments les plus frappants de sa carrière, Ignace Dalle répond : l’assassinat de Sadate, événement majeur tant pour l’Histoire que pour sa carrière de journaliste mise alors à rude épreuve. Il cite aussi la découverte de la terrible prison marocaine de Tazmamart et des récits “à faire des cauchemars debout”, des horreurs qui y sont commises contre les opposants politiques. Au-delà de ces épisodes politiques sombres et parfois cruels, Ignace Dalle affirme avoir gagné et conservé beaucoup d’amitiés au Maroc, au Liban, en Algérie, etc. 

Regard sur un monde des médias en transformation 

Dressant un bilan d’une région qu’il a si bien connue, Ignace Dalle décrit un monde arabe de nos jours bien moins accessible qu’au début de sa carrière, du fait des guerres civiles et du durcissement des régimes. Il explique qu’il est désormais très compliqué d’y voyager de manière indépendante, d’aller y faire des reportages, et cela même sur la majeure partie du continent africain, de manière plus générale, “Autrefois on pouvait faire une grande partie du continent en voiture d’un pays à l’autre, aujourd’hui c’est impossible”. Les journalistes africains présents acquiescent alors avec une certaine mélancolie. Les auditeurs ont pu ensuite le questionner sur l’actualité du métier de journaliste et sur certains événements de l’actualité récente. Il explique que désormais dans beaucoup de pays les journalistes correspondants sont des locaux à qui les agences envoient directement du matériel journalistique. Ces correspondants sont souvent polyvalents et traitent l’aspect technique, le montage, la vidéo, l’enregistrement, le travail écrit et de documentation eux-mêmes. Cependant, dans les régions où l’actualité demeure particulièrement complexe à décrypter, comme au Liban ou en Syrie, le besoin d’envoyer des journalistes experts et spécialisés demeure. 

Un changement d’époque dans le journalisme. Il décrit également comment les correspondants francophones ont laissé la place à une majorité de correspondants anglophones au Proche-Orient ces vingt dernières années. 

Répondant à une interrogation sur le problème des “fake news”, Ignace Dalle explique alors l’enjeu crucial de crédibilité et de légitimité pour de grandes agences comme l’AFP, particulièrement vigilante face à la menace nouvelle et grandissante des “fake news” et de la désinformation. Ignace Dalle nous rappelle alors les mesures mises en place par de nombreux grands médias comme l’AFP comme un pôle entier de “fact checking” au sein de l’agence. Interrogé sur la possibilité d’apporter son expertise aux médias français pour un journaliste exilé, l’ancien correspondant fait état de la difficulté de trouver du travail pour les journalistes réfugiés en France, qui peinent dans leurs recherches alors qu’ils pourraient pourtant apporter un éclairage important aux rédactions françaises. 

Une question émerge alors sur la fermeture du compte twitter de Donald Trump. L’invité du jour reconnaît le mal fait par l’ex-président des Etats-Unis à la crédibilité de la presse et les nombreuses fake news qu’il a relayées. Cependant, il ne donne pour autant pas tout son crédit à des mesures comme celle-ci, qu’il juge, bien que satisfaisantes à court-terme, problématiques quant à l’utilisation arbitraire qui est faite de la liberté d’expression par le réseau social. “C’est vrai que ça nous a fait du bien qu’il se taise un peu celui-là, mais bien sûr on ne peut pas dire que ce soit une vraie solution.” ironise-t-il. 

Enfin, livrant son opinion sur la presse internationale à la demande du public, Ignace Dalle vante les mérites de la presse britannique qu’il juge intellectuellement remarquable, citant The Economist et The Guardian. Il rappelle aussi que la BBC, institution remarquable bien que déclinante, reste incontournable. Il se montre plus modéré sur les médias américains, recommandant CNN pour sa couverture de l’actualité internationale. 

Interrogé sur la qualité du contenu livré aujourd’hui par l’AFP Ignace Dalle vante la qualité de l’agence, malgré des moyens bien moins étendus que ceux des agences anglo-saxonnes. Il loue également son recul vis-à-vis de la politique étrangère française sur laquelle elle ne s’aligne pas automatiquement, conservant une approche critique. 

Photo de souvenir avec les participants

Les bouteilles d’eau bien entamées et les têtes stimulées, vient cependant l’heure de clore cette rencontre ayant duré près de deux heures. Certains spectateurs regrettent de ne pas pouvoir poursuivre encore l’échange qui aura captivé l’attention du petit monde réuni durant cet après-midi du 23 juin à la Maison des journalistes.

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PORTRAIT. Avec Anas, photojournaliste syrien, «dans sa maison»

Photojournaliste syrien réfugié en France, Anas a été au plus près du drame syrien pendant sept ans dans la périphérie de Damas.

  •   Par  Ange Fabre, étudiant en droit et science politique et Clémence Papion, étudiante en Master de Droit International Public, stagiaires à la  Maison des journalistes. 

“Je suis Anas Mohamed Ali. Syrien, vivant en France depuis avril 2019, je viens de la Ghouta orientale près de Damas et j’ai 27 ans.” C’est ainsi, sur un ton mesuré, que se présente Anas. Ce qui frappe à la première rencontre avec lui, c’est le calme de son expression verbale, la douceur de ses gestes et la sérénité dans son regard, tout cela contraste avec la rudesse de son récit.

      Anas a connu la Révolution syrienne, en 2011, puis la guerre jusqu’en 2018, année pendant laquelle il s’est réfugié en France. Lorsque la Révolution éclate, en 2011, 

tous les médias et journalistes étaient pro-gouvernementaux”. Il se retrouve acteur de l’Histoire, par la force des choses et débute sa vocation de photojournaliste, “A chaque manifestation quotidienne il n’y avait aucun journaliste. J’ai commencé par filmer avec mon téléphone, ayant pris cette habitude, les gens m’ont appelé journaliste. Cette activité est ainsi devenue mon métier.” Anas a appris sur le tas pendant les événements. Au début, il développe cette activité de photojournaliste via les réseaux sociaux et un média syrien “peu renommé”. “ Au début, je filme pour les gens parce que j’adhère au mouvement, mais au bout de trois, quatre ans je fais comme tous journalistes, ayant appris sur internet, et en ayant fait ma profession, sans donner mon avis personnel. Avoir cette éthique journalistique expose les journalistes au danger des groupuscules de l’opposition syrienne un peu partout dans le pays. C’est ce qui m’est arrivé moi-même lorsque Faylaq al-Rahmane [La Légion du Tout Miséricordieux ») un groupe islamiste rebelle] m’a arrêté pendant deux jours. On m’a libéré uniquement grâce au soutien des ONG. En 2014 Jaych al-Islam (L’armée de l’Islam, un groupe rebelle de la guerre) m’a contraint de signer un engagement dans lequel j’atteste ne plus interview les ancienes détenus maltrétaites dans leur geôles”.  

Quand nous lui demandons s’il utilisait son propre nom et exprimait sa propre opinion il nous confie n’avoir révélé son identité qu’après trois, quatre ans. Comme dans tout régime despotique, la surveillance est omniprésente : “Dans chaque ville en Syrie il y a des collaborateurs, mais on ne sait jamais vraiment qui…” Les premières représailles n’ont pas tardé. Dès la première année sa famille en est le témoin direct : “Fin 2011, la police secrète, les moukhabarat sont venus chez moi et deux de mes frères. J’ai eu de la chance, je n’étais pas là, mais après cela j’ai dû me cacher sept mois.” Le régime de Bachar al-Assad veille, il est particulièrement visé en tant que photojournaliste mais également ses frères. “Quand ils venaient chez nous ils disaient que s’ils nous attrapaient ils enverraient nos têtes coupées. “Si on l’attrape on t’enverra sa tête morte”, disaient-ils à mon père. C’était les services secrets.” 

Pendant quatre ans, Anas a vécu le siège dans sa ville de Kafr Batna. “Le siège a commencé en 2013. Après on a eu les attaques chimiques, jusqu’à sa fin. Encerclés par les militaires, il nous était impossible de partir.” Durant ce conflit Anas nous narre avoir été au plus près des combats, entre les rebelles, l’armée du gouvernement et les russes. “J’étais photojournaliste dans les quartiers où il y avait des affrontements”. Ce travail était son quotidien, “si on a un travail avec un média on travaille, sinon on filme quand même parce qu’il y a forcément quelque chose qui va se produire, quelqu’un qui meurt ou une action importante, donc il faut toujours être prêt à filmer. L’appareil photo était toujours avec moi.” 

Durant sept ans vécus au plus près de la guerre, il explique avoir eu de nombreux problèmes, avec le régime qui le recherchait mais aussi avec les russes, le hezbollah, les iraniens… Lorsque la police secrète est venue le chercher, il s’est caché pendant sept mois, changeant sans cesse de cachette. Après la reprise de sa ville par les forces de Bachar Al-Assad soutenues par les Russes, il a été déplacé dans une ville au Nord de la Syrie. Rester était impossible. “ Les gens manifestaient depuis 2011. Si nous restions, nous étions morts ou prisonniers, il n’y avait pas d’autre choix, Certains sont restés, aujourd’hui ils sont en prison ou bien morts.” Son pays est désormais déchiré entre les influences étrangères, “Les turcs, les russes, les américains, les iraniens, chacun veut quelque chose de mon pays.

Anas a dû quitter sa ville au cours d’un déplacement forcé organisé par les militaires syriens et russes, comme soixante mille autres personnes. Il a dû payer 700 € à des passeurs pour pouvoir fuir en Turquie, en échappant aux militaires turcs. “J’ai fait comme les petits enfants. J’ai rampé par terre pendant 15h, devant éviter les militaires Turcs, toutes les nuits, et on se cachait la journée.” Une fois en Turquie il s’est envolé vers la France après avoir fait sa demande de visa obtenu en 3 mois, auprès de l’ambassade de France en Turquie. 

Quand on lui demande comment s’est déroulée son arrivée en France, Anas nous répond “C’était dur. La première année en France a été compliquée.” Il lui a fallu huit mois pour intégrer ce qui est désormais chez lui, la Maison des journalistes. Mais il a évidemment connu les déboires de tout exilé dans un pays inconnu et dont il ne parle pas la langue “ Chaque semaine ou chaque mois je me déplaçais chez mon ami ou chez une personne. Ne pas parler anglais, ni français, ne connaître personne…ce fut un peu compliqué la première année en France.” 

S’il reconnaît que “la première année en France c’était dur,” il affirme que “Maintenant ça va, je suis calme, j’apprends toujours le français.” Anas se qualifie de journaliste-citoyen. Cependant en France il ne peut continuer sa vocation à plein temps et doit travailler dans d’autres domaines pour vivre : “Je travaille avec les personnes âgées depuis un mois. Ça ne fait pas longtemps mais ça va, je suis heureux de travailler.” Il n’a pas renoncé à sa profession de journaliste et compte bien continuer à l’exercer : “L’an prochain je vais étudier la photographie, en ce moment je prépare le dossier pour m’inscrire à Paris 8.” Cela peut sembler ironique, ayant filmé la guerre au plus près pendant sept ans, de devoir ensuite étudier un métier déjà pratiqué, “Je pense avoir l’avantage de mon expérience.” nous répond-il modestement. Quand nous lui demandons s’il est confiant pour son admission il semble serein pour la suite, “Pour l’instant je suis étudiant à l’université, l’assistante sociale m’a dit de ne pas m’inquiéter et de rester calme, qu’on allait s’occuper de mon dossier. Mais ça va pour l’instant je ne m’inquiète pas car je sens que de bonnes choses arrivent.”

Malgré d’autres possibilités, il a choisi de rester en France. Il explique son choix, et nous rappelle que notre pays, pour beaucoup d’exilés et de réfugiés dans le monde, est un idéal, “la France c’est le pays qui nous accepte quand on vient par la Turquie, il n’y a pas d’autre pays. Mais, une autre raison est que la France est le pays des libertés. Beaucoup de gens rêvent d’y venir.” D’autres destinations en Europe lui ont été conseillées, mais Anas dit avoir tenu à rester ici, “Le premier mois ici en France, beaucoup d’amis m’ont conseillé, “ ne reste pas ici en France, pars en Belgique ou en Allemagne ”, j’ai dit non, je veux rester en France.” Les propos d’Anas peuvent toucher notre sensibilité patriotique mais nous rappellent aussi notre devoir vis-à-vis des valeurs humanistes qu’inspire notre pays, “Je trouve que les lois pour les réfugiés, pour les étrangers sont plus claires en France. Quand on voit le gouvernement du Danemark, qui souhaite renvoyer les réfugiés en Syrie.” 

De ses photos prises en Syrie, Anas explique qu’il ne les montre pas à tout le monde, de temps en temps à certains de ses amis intéressés, mais il ne les a jamais montrées aux médias français. “ Parfois il y a des médias qui viennent ici mais je n’aime pas leur en parler parce que je me sens mal, ils vont nous voir comme un cake, comme un gâteau : “Waouh toi Syrien tu as fait cela, plus jeune tu as été photojournaliste”. C’est normal, mais moi je me sens mal par rapport à cela.” Le regard de l’autre peut être dur voire violent. Quand on lui demande s’il a subi du racisme en France il répond “ je vois toujours des gens très gentils. J’ai beaucoup d’amis français gentils avec moi. Je n’ai jamais été victime d’actions bizarres.” Il retient cependant un épisode marquant, partagé par beaucoup de ceux qui viennent d’arriver en France et qui souhaitent travailler et commencer une nouvelle vie, celui de la confrontation avec l’administration de Pôle emploi. “ J’ai dit que je voulais travailler en tant que photojournaliste, elle m’a dit “Non tu ne peux pas.” J’ai demandé pourquoi et elle m’a dit que je ne parlais pas vraiment français.” Continuer son travail de journaliste ici en France, alors qu’il commençait à peine à apprendre le français, semblait inconcevable pour le personnel de l’administration française. “Elle m’a dit que le métier de photojournaliste serait trop difficile pour moi et que les français étudiaient 3 ou 4 ans pour le devenir. Moi j’ai dit que j’ai travaillé 8 ans mais elle m’a dit que ce n’était pas une bonne idée.” “Lorsque je lui ai demandé de répéter une de ses questions car je ne comprenais pas certains mots, elle m’a dit “C’est la France, il faut parler français.” Moi je parle français avec vous et je l’ai vécu comme du racisme.” Pour beaucoup de journalistes exilés en France, il est presque impossible de continuer, ils se voient donc souvent proposer d’autres métiers, plus “accessibles”, qui n’ont rien à voir avec leur vocation. “Elle m’a dit, ne travaille pas en tant que photojournaliste, va travailler comme électricien car il y a beaucoup d’argent, tu n’as pas besoin de parler français, tu travailles avec les arabes.”

Lorsque nous l’interrogeons sur un éventuel retour en Syrie, quand la guerre et les troubles seront passés, il nous répond assez catégoriquement, “ je pense que non.” Puis il hésite un peu, il nous dit que, peut-être, plus tard, il pourrait revenir pour sa famille “ juste pour les voir”. Les siens, il ne les a pas revus depuis son arrivée en France. Ses frères avec leurs femmes et leurs enfants y sont toujours : “ ils sont au calme, ils ont leurs enfants, ils travaillent… mais pour les autres familles comme mes parents la situation est compliquée, parce qu’ils sont à Damas.”

Au moment de clore notre entretien nous lui demandons s’il possède quelque chose qui lui rappelle son pays. Il part un moment puis revient avec un livre. Il nous montre Paroles de Jacques Prévert et tient à nous faire la lecture d’une partie d’un poème du recueil, “Dans ma maison”, tout en expliquant ce qui lui rappelle sa propre histoire. 

 

 

Dans ma maison

Dans ma maison vous viendrez

D’ailleurs ce n’est pas ma maison

Je ne sais pas à qui elle est

Je suis entré comme ça un jour

Il n’y avait personne

Seulement des piments rouges accrochés au mur blanc

Je suis resté longtemps dans cette maison

Personne n’est venu

Mais tous les jours et tous les jours

Je vous ai attendue

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PORTRAIT. Meiirbek, journaliste kazakh exilé : «Continuer à écrire, c’est les protéger»

Meiirbek est né en 1984 en Chine mais a émigré, dès ses 22 ans, au Kazakhstan. Là-bas, il était ingénieur dans une entreprise pétrolière. Rien ne le destinait vraiment à s’engager dans une lutte pour la liberté d’expression et la liberté de la presse. Et pourtant, en 2018, plusieurs de ses proches disparaissent un à un : l’un de ses professeurs, quelques collègues… Très vite, il comprend que ces derniers ont été emmenés dans des camps de concentration chinois.

  •   Par Clémence Papion, étudiante en Master de Droit International Public et Ange Fabre, étudiant en Droit et Science politique, stagiaires à la Maison des journalistes. 

Lorsque Meiirbek comprend que ses proches disparus sont déportés en camp de concentration, il décide  de s’engager dans la lutte pour révéler les agissements des autorités chinoises . Il rejoint donc une association pour la défense des droits humains au Kazakhstan : Atajurt Kazakh Human Rights. En son sein, il a participé à faire connaître des victimes, mais aussi des familles de victimes sans nouvelles d’un de leurs proches.

En 2019, le responsable de l’association est arrêté. « Le gouvernement kazakhe a des relations très proches avec le gouvernement chinois ». Allant encore plus loin dans la répression, les forces de l’ordre kazakhes ferment les bureaux de l’association et prennent tous les ordinateurs. Pour continuer à se faire entendre, tout en essayant d’éviter de se faire emprisonné comme son responsable, Meiirbek décide de créer un compte sur plusieurs réseaux sociaux sous une fausse identité. « J’ai créé un compte qui s’appelait Erkin Azat, Erkin, en turc ça veut dire liberté, et Azat, en persança veut aussi dire liberté ». Même les collègues de Meiirbek ne sont pas dans la confidence : « Je n’aime pas le dire aux autres. Si je le fais, peut-être que le gouvernement kazakhe le saura, et après ils me chercheront. On ne sait jamais qui travaille pour qui. »

Ce compte lui a été plus qu’utile. « Au sein de l’association, après avoir interviewé des victimes, on a contacté des médias, notamment au Kazakhstan. Mais ils n’en voulaient pas, ils ne veulent pas se mêler de ce qui touche à la Chine. Le gouvernement contrôle les médias au Kazakhstan. Toutes les infos que nous recevons ont été triées. » Des médias ont commencé à s’intéresser aux histoires qu’il racontait, aux témoignages qu’il relayait. « C’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à recevoir des menaces, aussi bien par le gouvernement Kazakhe que par le gouvernement chinois. J’ai reçu des messages sur Messenger qui disaient « Votre responsable a été arrêté, le prochain sur la liste, c’est vous. Attention » ».

Le responsable de Meiirbek est finalement libéré au bout de quelques mois, après la pression importante  d’Amnesty International par le biais d’une pétition. Se sentant encore en danger, ce dernier émigre aux États-Unis. De son côté, Meiirbek continue sa lutte au Kazakhstan.

Afin de mieux comprendre le contexte de persécution des minorités ethnique au Xinjiang, Meiirbek nous explique la situation. « Xi Jinping est élu en 2012. C’est un dictateur. Lors de sa deuxième année de mandat, il commence à arrêter ses opposants politiques. C’est là que des camps ont commencé à être créés, en 2016 donc. À partir de septembre 2018, il a commencé à arrêter non seulement les opposants politiques, mais également plusieurs minorités présentes en Chine telles que les Ouïghours ou les Kazakhs. Pourquoi ? Pour créer une unité chinoise, une population totalement homogène, sans différence. Dans ces camps il faut parler chinois, aucune autre langue n’est acceptée. Comme excuse à ces arrestations, Xi Jinping évoque le terrorisme. Mais tous ceux que je connais qui ont été enfermés dans ces camps n’étaient pas des terroristes, le problème c’est leur appartenance ethnique.»

Grâce aux interviews qu’il a menées, Meiirbek sait que les personnes enfermées dans ces camps sont soumises à du travail forcé entre 10 et 12h par jour. « Surtout de la couture, et il faut aller vite. Il y a un quota de vêtements à produire par jour, et s’il n’est pas atteint, le salaire est réduit. Cette histoire de salaire, c’est pour faire beau sur le papier, mais chaque excuse est bonne pour le réduire : un retard, une couture de travers, un rythme trop lent. Si bien qu’à la fin du mois, le salaire est réduit à néant et ils ne reçoivent rien. »

Outre ces informations sur le travail forcé, Meiirbek a découvert des pratiques impensables visant à limiter le plus possible l’accroissement des minorités. Au fil des interviews, ce qui s’apparentait à de simples vaccins pour éviter les maladies au sein des camps, s’est finalement révélé être une campagne de stérilisation de masse. « C’est vraiment un génocide, on cherche à mettre définitivement fin à une ethnie, une population. Le pire, c’est que si une femme arrive dans le camp alors qu’elle est enceinte, même de sept ou huit mois, ils lui font subir un avortement. »

C’est avec beaucoup de force que Meiirbek nous raconte ces histoires qui font désormais parties de lui. Révolté par ce qui se passait autour de lui, il mène une lutte sans relâche, mettant sa propre liberté en péril. Alors que les menaces deviennent de plus en plus importantes, Meiirbek établit un contact avec plusieurs associations et médias français, ainsi qu’avec l’Ambassade de France au Kazakhstan. Grâce à leur aide précieuse, il a pu se réfugier en France où Amnesty International, France 24 et l’AFP l’ont directement dirigé et mis en contact avec la Maison des Journalistes. Au mois de mai 2019, Meiirbek en devient résident. Le choix de la France est comme une évidence pour lui : « En Belgique, on parle français au sein des enceintes de l’Union Européenne. En Suisse, on parle français au sein des enceintes de l’Organisation des Nations Unies. Donc je pense que le français est important pour moi, pour continuer mon travail, c’est pourquoi j’ai choisi la France. »

Ici, Meiirbek compte bien continuer sa lutte pour les Droits de l’Homme. « Je participe à beaucoup de manifestations, d’ailleurs j’ai encore été menacé en juin 2020 par un individu qui devait être proche du gouvernement chinois, dans la rue, comme ça. Il m’a posé beaucoup de questions. Heureusement, lorsque j’ai reçu ma carte de citoyenneté, la préfecture m’avait donné un numéro où appeler si j’avais un jour besoin d’aide. Je les ai appelés et le préfet de police l’a fait arrêter, mais il a fui. » Cette lutte, il ne la consacre pas seulement aux répressions menées par le gouvernement chinois. Il s’intéresse à toutes sortes de débats. Il explique de manière posée et réfléchie « Au Kazakhstan au début, nous avions pas mal de libertés. On avait Skype, Facebook, mais maintenant c’est devenu plus dur. Petit à petit l’étau se resserre sans qu’on s’en rende compte. Une telle répression, ça ne se fait pas d’un coup. Alors quand j’ai entendu parler de la loi Sécurité Globale en France, je me suis dit qu’il fallait manifester, pour empêcher le développement d’un processus de limitation des libertés. Donc je soutiens les droits de l’Homme pour tout le monde, même français et européens ».

Meiirbek interviewé en marge d’une manifestation, à Paris

Devant tant de détermination et d’engagement se pose la question des menaces subies par la famille. Les parents de Meiirbek, ainsi que deux de ses frères vivent au Kazakhstan, « Pour eux tout va bien ». Mais un de ses frères et sa sœur, eux, vivent en Chine. « Lorsque le gouvernement chinois a découvert l’identité d’Erkin Azat, c’est-à-dire moi, ils sont allés les voir et les ont menacé. Ils savaient que j’étais hors de portée alors ils leur ont dit que si jamais je continuais de rédiger des articles, c’est eux qui seraient enfermés. Mais je ne céderai pas. Continuer à écrire, c’est les protéger, car ainsi tout le monde est au courant. Si je me taisais, c’est là que ça deviendrait dangereux pour eux, et pour toutes les minorités. C’est ce qu’ils cherchent, étouffer le sujet. »

Lorsqu’on lui demande s’il pense que la situation pourra un jour s’améliorer en Chine, il apparaît mitigé. « Vous savez, la répression est de plus en plus grande. Toute excuse est bonne pour emprisonner quelqu’un : avoir dit As-Salam Aleykoum, être rentré dans une mosquée, avoir posé des questions aux forces de l’ordre lorsqu’on ne comprend pas pourquoi on fait l’objet d’un contrôle… Désormais, même les Han chinois peuvent être emprisonnés. Ils sont pourtant la population majoritaire au Xinjiang, région où les camps se sont développés.». D’un autre côté, il est certain que le fait que le sujet de l’enfermement des Ouïghours se développe au sein de la communauté internationale est une bonne chose. « Moi j’ai encore des contacts en Chine, et ils m’indiquent que la situation s’améliore un peu. Si on continue d’en parler, la pression s’intensifiera pour la Chine et elle sera obligée de ralentir cette politique de répression ».

Après deux ans de vie à la Maison des Journalistes, Meiirbek a désormais son propre logement en région parisienne. Motivé, il tient à perfectionner son français afin de pouvoir demander la nationalité française, pays qu’il qualifie comme sa “troisième patrie”. A ce sujet, il souhaite nous lire un texte qu’il a rédigé : « Qu’est-ce que la France m’a donné ? », un poème en hommage au pays qui lui a offert l’asile. Une fois la nationalité acquise, il souhaite intégrer une formation de journalisme. « Je suis citoyen-journaliste moi, je n’ai pour l’instant aucun diplôme en la matière. Mais c’est dans cette voie que je veux poursuivre ».

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