« L’insécurité du photojournaliste en reportage ne me fait pas peur car c’est ma passion. » Interview de Zakaria Abdelkafi – Photojournaliste à l’AFP

La Maison des journalistes s’associe avec Magnum Photos pour présenter l’exposition D’ici, réalisée à l’occasion de la journée mondiale de la liberté de la presse, le 3 mai. Cette exposition s’affichera du 3 au 31 mai sur la façade de l’hôtel de ville de Paris et a vocation d’être itinérante. Journalistes exilés et photographes de Magnum Photos se mobilisent pour défendre la liberté de la presse en textes et en photos.

Menacés dans leurs pays pour avoir voulu exercer leur métier librement, ces journalistes, désormais accueillis en France, reprennent le stylo. Ils croisent leurs regards avec celui de photographes qui, eux aussi, s’engagent au quotidien pour documenter la marche du monde. Un journal issu de l’exposition est édité par Ouest France, partenaire de la MDJ.

Zakaria Abdelkafi, photographe syrien, a été correspondant de l’AFP à Alep en Syrie de 2013 à 2015. Depuis 2016, il vit à Paris après avoir été hébergé à la Maison des journalistes.


Je suis photojournaliste, c’est ma passion.


Photojournaliste, auteur de plusieurs célèbres photographies, il a accepté de répondre à nos questions autour de son travail et de la manière dont il a couvert les manifestations Gilets Jaunes et plus particulièrement l’Acte XVIII durant lequel il a été blessé.

Vous travaillez pour l’Agence France Presse – AFP – comme photojournaliste, pouvez-vous nous expliquer votre travail ?

Zakaria AbdelKhafi : « Depuis 2016, j’ai couvert tous les événements que j’ai pu : des manifestations aux matchs du PSG en passant par des événements plus ou moins festifs et politiques. A Paris, il y a beaucoup d’activités. Et depuis novembre, j’ai couvert toutes les manifestations des Gilets Jaunes.

Contrairement à d’autres personnes, je ressens un insurmontable besoin d’aller voir et de partager ce que je vois. Je suis journaliste, je suis photojournaliste, c’est ma passion.

Travailler à Paris, cela doit changer des conditions de travail en Syrie…

*Sourire* En Syrie, les manifestations pacifiques étaient durement réprimées par des policiers ou des militaires qui tiraient à balles réelles, et ceci bien avant la guerre. De plus, si tu étais pris en marge d’une manifestation, tu étais arrêté et jeté en prison.

En France, à part quand il y a des violences, les manifestations sont beaucoup plus humaines. Les manifestants sont face à face avec les gardiens de l’ordre. Selon les moments, ils se parlent, discutent, se chambrent ou s’invectivent.


Et quand la police exerce la violence, c’est maximum du gaz lacrymogène, des jets d’eau et maintenant des tirs de flashball. Cela n’a rien à voir avec la Syrie.


Qui plus est, je peux faire mon travail de photojournaliste. Je peux être avec les manifestants ou avec la police et faire des va et viens, je peux même être entre les deux.

Par contre, durant l’acte XVIII, le climat de violence a changé. C’était comme la guerre, y avait juste pas de balle réelle. Mais où était la police ?

Justement, lors de l’Acte XVIII , vous avez été blessé plusieurs fois. Pouvez-vous nous raconter cette manifestation décrite comme « ultra violente » ?

Oui, tout a commencé au niveau de l’Arc de Triomphe sur les Champs-Elysées. J’étais entre les manifestants et la police. Il y avait des nuages de gaz opaques, des tirs de flashball retentissaient… Et moi je prenais plein de photos ! Du coup je n’avais pas de recul, j’étais dans l’action.

D’un seul coup, j’ai senti quelque chose me frapper le visage et c’est devenu immédiatement irrespirable. Sans exagérer, je ne pouvais plus respirer ! En fait, je venais de recevoir une grenade de lacrymogène sur le visage et sans m’en rendre compte, j’avais respiré le gaz à plein poumon.

Durant cinq longues minutes, je ne parvenais pas à reprendre mon souffle, j’ai eu très peur. Peur de mourir. Les street medics sont arrivés, ils m’ont mis sur un brancard et m’ont évacué. Au bout d’une quinzaine de minutes, j’allais beaucoup mieux.


Durant cinq longues minutes, je ne parvenais pas à reprendre mon souffle, j’ai eu très peur. Peur de mourir.


Le chef de l’AFP dont je dépends m’a appelé pour prendre de mes nouvelles et m’a demandé d’arrêter. Mais moi j’allais bien ! J’ai demandé de continuer. J’ai passé un bon moment à le rassurer avant de repartir faire mon travail. Hors de question que j’arrête alors que je peux continuer !

J’en profite pour te raconter une anecdote : lorsque je suis arrivé en France, j’ai du passer des entretiens d’embauche pour être photographe. On m’a alors fait remarquer que durant la guerre en Syrie, j’avais perdu un œil. Et alors ? Un photographe n’a besoin que d’un œil ! C’est mon histoire, ma façon de faire, je devais continuer mon travail.

Cette journée ne s’arrête donc pas là , et elle est encore longue…

Oui, c’était plus tard et plus bas sur les Champs-Elysées. Il y avait trois manifestants non gilet jaune : le premier a cassé une vitrine, le second est rentré à l’intérieur pour voler de la marchandise tandis que le troisième filmait. Bon, je me suis dit que cela ferait une bonne photo…

Soudain, la Brigade anti-criminalité est intervenue : deux des trois en ont réchappé mais le troisième et moi-même nous nous sommes retrouvés interpellés très brutalement au point que j’ai eu un coup de matraque à mon œil.

Heureusement, j’ai pu démontrer que j’étais journaliste assez vite grâce à ma carte de presse et d’identité. Ils m’ont laissé appeler mon chef à l’AFP qui leur a confirmé ma version des faits.

Cette fois-ci, la manifestation se terminait…

Non ! J’ai terminé la manifestation vers Trocadéro. Des chevaux de la Police montée sont passés sous mes yeux, du coup j’ai photographié ! J’étais avec ma collègue de l’AFP, brassard et casque identifiable.


Et là, un flic me met « gratuitement » un coup de matraque dans la côte !


Derrière les chevaux, des flics de la BAC arrivent vers nous. Et là, un flic me met « gratuitement » un coup de matraque dans la côte ! J’ai eu mal immédiatement.

Bien sûr je réagis en lui montrant que je suis journaliste:  « Ce n’est pas gentil, je fais juste mon travail ! ». « Dégage ! » a-t-il répondu. Moi et ma collègue sommes alors partis. Mais je n’ai pas compris. Cela m’a rendu triste.

Avez-vous informé votre chef à l’AFP ?

Oui, d’ailleurs dès la premier événement il a voulu que j’aille à l’hôpital. Moi je ne voulais pas. J’ai juste vu le médecin interne à l’AFP et trois jours après j’ai fait un check up à l’hôpital.


Je ne porte pas plainte, ni moi, ni l’AFP. Il y a tellement de confrères qui souffrent de blessures graves que je ne vais pas y aller pour quelques bleus.


Je ne porte pas plainte, ni moi, ni l’AFP. Il y a tellement de confrères qui souffrent de blessures graves que je ne vais pas y aller pour quelques bleus. Et puis c’est toute une procédure…

Moi, photojournaliste, je veux faire mon travail tant que physiquement je peux le faire.

L’insérurité ne me fait pas peur car c’est ma passion.

En tant que photojournaliste, que retenez-vous de cette vingtaine de manifestations que vous avez couvertes pour l’AFP ?

La France a un peuple incroyable ! Ici la démocratie vit. Quelle France !

J’ai été blessé cinq fois dans ces manifestations, dont une fois par flashball. Mais je ne regrette rien et je n’en veux à personne, chacun fait son boulot comme il peut, moi, c’est le photojournalisme! »

Etat de la presse en Egypte : un champion déchu

[ANALYSE] Censure et contrôle d’Etat en Egypte : la mutation d’un pays pionnier dans le développement de la presse devenu champion de la censure et de la repression. Tout en étant à l’origine de la diffusion de la presse à imprimer dans le monde arabe, les gouvernements successifs ont progressivement limité la liberté d’expression jusqu’à aujourd’hui, où on se demande qu’il reste-t-il de l’espace pour une couverture médiatique indépendante, critique et libre.

Etat de la presse en Afghanistan : le pays où les journalistes meurent le plus

[ANALYSE] Durant les deux premiers mois de 2019, la Communauté des Médias Afghans a perdu trois de ses membres au cours de deux incidents successifs. Javid Noori, journaliste de radio, a été exécuté par des talibans le 5 janvier 2019 dans la province occidentale de Farah. La seconde attaque a visé les locaux d’une station de radio du nord est du pays et causé la mort de deux journalistes, Shafiq Aria et Rahimullah Rahmani. Sur les pas de 2018, l’année 2019 en Afghanistan s’annonce d’ores et déjà comme l’une des plus meutrières pour les journalistes en exercice.

Zoom sur la Tunisie : où en est la liberté de la presse ?

[LIBERTÉ DE LA PRESSE] Avec plus de quatre-vingt-dix médias de référence (presse écrite, sites web, chaînes de télé et stations de radio), la Tunisie dispose d’un large éventail de sites d’information. Cette situation est le résultat des mouvements populaires de 2011, qui ont abouti aux démissions de l’autocrate Zine Ben Ali, à la mise en place d’une démocratie et à l’élection d’une assemblée nationale constituante.

Presse au Maroc : de la censure à l’autocensure

[Liberté d’informer] Contrairement à l’image que le gouvernement marocain tente de promouvoir à l’étranger, la conquête de la liberté de la presse reste dans ce pays une bataille loin d’être gagnée. Une étude récente publiée dans l’Année du Maghreb (CNRS éditions) montre qu’il existe un fort décalage entre l’optimisme des autorités, qui affirment que le paysage médiatique marocain est libre et pluraliste, et les réalités observées sur le terrain par des organisations internationales telles que RSF, FH, Human Rights Watch ou Amnesty International.

Etat de la presse en Algérie : le témoignage de l’écrivain Boualem Sansal

[MEDIA] « En tant qu’intellectuel, je me sens le devoir de ne pas abandonner mon pays. L’Algérie a besoin de voix dissidante et d’intellectuels qui n’ont pas peur de dénoncer le manque de liberté de la presse dans le pays ». Il ne fait pas bon être journaliste en Algérie. Surtout si on critique le gouvernement. Ces dernières années, des centaines de journalistes algériens ont été emprisonnés à cause de leurs articles dans lesquels, d’une manière ou d’une autre, ils dénoncent le gouvernement dictatorial de Bouteflika.

Pourquoi la France est 39ème mondiale pour la liberté de la presse ?

Selon l’indice mondial de la liberté de la presse édité par Reporters Sans Frontières – RSF -, la France est classée 39ème pays sur 180 en termes de liberté de la presse. Nous nous sommes donc demandés pourquoi ? Pour obtenir cette réponse, il a fallu se poser d’autres questions : A qui appartient les médias ?  Quelles ont été les violences à l’égard des journalistes en France en 2017 ? Comment s‘est passé la dernière élection présidentielle ?

La propriété des médias français est très concentrée

Les médias qui appartenaient autrefois à des particuliers ou à des familles sont maintenant de plus en plus la propriété de sociétés privées et puissantes.

Plus de la moitié des médias imprimés et numériques français sont contrôlés par des sociétés de services financiers et d’assurance. Cette statistique, 51%, est près de trois fois supérieure à celle du secteur de l’information et de la communication, 18%, selon d’un rapport publié par le projet Media Independence, composé de Julia Cagé et Olivier Godechot de Sciences Po, Reporters Sans Frontières et SPIIL .

Grâce à des structures d’actionnariat complexes, il est très difficile d’identifier qui détient les actions d’un média. Il est donc impossible de déterminer si des préjugés externes ou des intérêts particuliers sont en jeu. La presse française est concentrée entre les mains de quelques hommes d’affaires fortunés qui s’appuient sur un manque de transparence, y compris dans la détention des parts dans les plus importants médias français.

A ce titre, il faut rappeler que la ligne éditoriale d’un journal ne se résume pas à ce qui est rapporté et comment il est rapporté, mais aussi par le contenu qui n’est pas publié.

Un exemple Le Monde

Le Monde a été acheté par Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Pierre Bergé en 2010, à travers une société appelée Le Monde Libre.

Pierre Bergé, via Berlys Média, détient La Société Éditrice du Monde de deux manières: le groupe média détient «26,67% du Monde Libre qui détient 63,8% de La Société Éditrice du Monde». Mais Berlys Média détient également 99,99% du capital de la Société Le Monde Indépendant qui détient à son tour 14,52% de La Société Éditrice du Monde « … Vous avez suivi ?

Cependant, Le Monde n’est pas le seul journal appartenant à des hommes d’affaires fortunés. Bernard Arnault, propriétaire et PDG de LVMH, est propriétaire de Aujourd’hui en France, Le Parisien, et Les Echos. Serge Dassault, propriétaire de Dassault System et de Dassault Aviation, est propriétaire du Figaro. Patrick Drahi, «magnat des télécommunications», est propriétaire de L’Express et de Libération.

L’opacité des médias

Ces organisations de médias privées sont statistiquement moins transparentes que leurs homologues publics. La complexité et le manque de transparence rendent quasiment impossible de reconstituer entièrement la structure de propriété d’un certain nombre de médias.

Il existe des lois qui préviennent les fortes concentrations de propriété et les biais potentiels. Selon une loi de 1986 sur la concentration de la propriété, « aucune acquisition de journaux ne sera approuvée en France dont l’entité combinée aura une part de circulation supérieure à 30%. »

Selon RSF, les groupes d’affaires fortunés peuvent avoir des intérêts qui vont à l’encontre d’un engagement en faveur d’un journalisme juste et précis. L’indépendance éditoriale et la survie économique sont menacées par les décisions managériales. Près de 100 journalistes ont quitté iTélé devenu CNews en quelques semaines à la suite d’une grève en novembre 2016. Les journalistes étaient mécontents des décisions prises par les responsables de la nouvelle chaîne et ont protesté.

Une augmentation récente de la violence

Au cours des dernières années, les forces de police françaises ont fait état de violences documentées contre des journalistes couvrant des manifestations et des manifestations, entraînant des fractures, une incapacité de travail et d’autres blessures.

  • Maxime Reynié, photojournaliste, a été frappé par des CRS pendant une manifestation à Toulouse en 2016.
  • Michel Soudais, rédacteur en chef adjoint de l’hebdo Politis a reçu un coup de matraque de la part d’un CRS.
  • Martin Lagardère, un autre photojournaliste a été <<brutalisé>> par un membre des compagnies de sécurisation et d’intervention (CSI) pendant une manifestation.
  • Thierry Vincent, s’est présenté comme journaliste, cela ne l’a pas empeché d’avoir perdu connaissance après qu’il ait été jeté à terre par un CRS en 2016.
  • Estelle Ruiz a été blessée par une grenade de désencerclement pendant qu’elle filmait une manifestation en 2017.
  • Ugo Amez, Louis Witter et Michael Bunel sont été des victimes de tirs de flashball.

Bien qu’ils se soient identifiés comme des membres de la presse, ces journalistes ont été ciblés et attaqués. La sécurité des journalistes n’est jamais garantie lorsqu’ils couvrent des événements dangereux, mais il n’y a aucune raison pour que la police attaque les personnes qui font leur travail.

RSF a soumis ces affaires à l’Ombudsman français pour enquêter les violences perpétrées par les forces de sécurité contre des journalistes qui ne faisaient que leur métier.

Influence des élections de 2017

La campagne présidentielle électorale de 2017 a été tendue et les médias ont fait face à la tension émis par des candidats. Les menaces et l’hostilité dont les médias ont fait l’objet pendant les élections n’ont fait que réduire la liberté de la presse.

Lors des réunions de François Fillon, des journalistes auraient été insultés, agressés physiquement et leur équipement a été endommagé. Lors d’un événement de campagne à Nice, les journalistes ont subit des crachats et des bousculades selon les rapports.

Jean-Luc Mélenchon a aussi attaqué verbalement les médias pendant sa campagne, insultant les journalistes et appelant à un « tribunal professionnel de la presse ».

Le Front national a interdit des journalistes de Mediapart et de TMC qui souhaitaient couvrir l’annonce de campagne officielle de Marine Le Pen en septembre 2016, affirmant qu’ils la traitent différemment.

Quand les médias ne sont pas autorisés à faire un reportage sur une campagne politique d’un grand politicien, il y a atteinte à la liberté de la presse. D’être menacé, humilié ou blessé est une atteinte grave aux droits des médias.

Voici pourquoi la France est 39ème de ce classement sur la liberté d’informer. La fermeture de la salle de presse de l’Élysée annoncée le 28 mars 2018 confirme une tendance qui dépasse les clivages politiques. Les responsables et les garants de la démocratie devraient pourtant se souvenir, que sans liberté d’investigation, sans liberté de critiquer, il n’y a point d’éloges flatteurs. Et même si la France est deuxième pour l’influence culturelle, cinquième pour l’éducation, elle n’est que 39ème pour la liberté de la presse.