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Afrique de l’Ouest : ces élections qui tuent l’espoir

Dans les pays développés, démocratiques, et dans la plupart de ceux qui aspirent à l’être, les urnes constituent une sorte de blanchisserie de la démocratie. Elles « nettoient » et accouchent, en principe, du propre pour donner des nouveaux habits à la République, un nouvel élan. C’est tout le contraire pour l’Afrique qu’elles habillent d’un accoutrement cachant contestations et violences meurtrières. En témoignent, singulièrement, les résultats de récentes élections au Niger, en Guinée Conakry et en Côte-d’Ivoire.

Pendant quasiment une semaine, Niamey, capitale du Niger, et plusieurs autres villes du pays flambaient de colère. On chahutait, on bousculait, on incendiait maisons de particuliers et bâtiments publics. Avec des morts à la clé. Et pour cause. Tout était parti, mardi 23 février, par la publication des résultats du deuxième tour de la présidentielle, remporté sans contexte par Mohamed Bazoum. Selon ces résultats, celui-ci avait récolté 55,75 % des voix, face à son rival de l’opposition, Mahamud Ousman, avec 44,25 % des suffrages.

Pourtant, le président sortant, Mahamadou Issoufou, avait écarté du chemin la pierre d’achoppement consistant à modifier la Constitution pour un « troisième mandat ». Astuce permettant aux présidents en place de se maintenir au pouvoir, mais ayant pour conséquences de générer des mouvements de protestations violents. Tout était donc fondé pour assister, cette fois, à des élections paisibles. On avait vite oublié que les désordres post-électoraux, en Afrique, étaient la règle et leur contraire l’exception.

Or, en novembre et en octobre derniers, il y a eu élection présidentielle, respectivement en Côte-d’Ivoire et en Guinée Conakry. Les présidents des deux pays ont procédé à une modification de Constitution pour un « troisième mandat » et se sont, de ce fait, maintenus à leur fauteuil. Mais, sur fond des crises pré et post-électorales, émaillées de brutalités : destructions de biens publics et bains de sang. L’opinion tant locale qu’internationale l’avait décrié à tue-tête, et on avait cru que cela était suffisant pour servir d’exemple au Niger. Bernique !

Manifestation contre la modification de la Constitution en Guinée, le 24 octobre à Conakry – Crédit : Aboubacarkhoraa

Les deux exemples laissent perplexe. En Côte-d’Ivoire, après avoir publiquement promis de quitter le pouvoir, le président Ouattara est spectaculairement revenu sur sa décision. Or, il est à classer parmi ce que l’Afrique a de meilleur, en termes d’élites intellectuelles. Il a renié la parole donnée, qui a valeur de serment. Sans scrupule. Il en est de même du président guinéen Alpha Condé, professeur des universités, y compris à la Sorbonne. Il s’accroche au pouvoir, à plus de quatre-vingts ans d’âge, après avoir lutté, lui-même, des décennies durant, contre l’aspérité des dictatures guinéennes.

Comment penser, dans ce contexte de proximité de temps (en l’espace de cinq mois) et de position géographique (le Niger est même voisin de la Côte-d’Ivoire) que ces attitudes de responsables politiques ivoiriens et guinéens, et des événements qui y sont liés, n’aient pas eu un impact sur le plan mental des Nigériens votants ? N’avaient-ils pas vu, instinctivement, une « main frauduleuse » dans les résultats d’élections organisées par un alter ego de l’Ivoirien Ouattara et du Guinéen Condé ?

Il y a, à cet égard, un problème fondamental de confiance, qui va continuer de se poser pendant longtemps encore entre les dirigeants africains et leurs peuples, dont la maturité politique ne cesse de croître.

Par Jean-Jules LEMA LANDU, journaliste congolais, réfugié en France

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Hussein Chaker : “J’ai une relation spirituelle avec la France”

Portrait de Hussein Chaker

Je m’appelle Hussein Chaker. Je suis un kurde syrien. Je fais partie de ces gens qui naissent accusés de séparatisme ou d’opposition au pouvoir en place”. C’est par ces mots que Hussein Chaker, journaliste Kurde syrien réfugié en France et résident de la Maison des journalistes, se présente.

Hussein est, en 1980, à Hassaké dans le nord-est de la Syrie. Comme beaucoup de ses amis d’enfance, il est vite confronté aux difficultés liées à sa langue maternelle et à son identité kurde.A l’école primaire je ne savais pas parler un mot d’arabe. C’est étrange, car je connaissais par cœur des versets de Coran. Les débuts étaient trop durs. Mais, avec le temps, je suis devenu très bon, surtout en expression écrite. J’étais meilleur que mes amis arabes (rires). Je n’avais besoin d’aucune aide pour faire mes devoirs. Je suis quelqu’un d’autonome de nature. Cela a peut-être joué un rôle, je pense.”

Ludwig Deutsch – In the Madrasa [1890], © Gandalf’s Gallery

Au collège, en parallèle par l’enseignement classique, Hussein a intégré un Kuttab, une école traditionnelle soufie. Mon père voulait absolument que j’ai ce double enseignement. Pour lui c’est une manière de pratiquer la culture locale et de la sauvegarder”. Les katatib [pluriel de Kuttab] datent d’au moins mille ans. Dans cette institution, Hussein a étudié la littérature, la philosophie, et même les mathématiques. Ce sont également des lieux de débat où on peut discuter de la culture, de la poésie et même de la politique. Là aussi j’étais brillant. Pour moi c’était aussi une manière de m’affirmer. Cette façon de s’imposer par les études cache le complexe du traitement qu’on nous impose nous les kurdes. J’aime la langue arabe. Je la considère non seulement comme ma seconde langue mais aussi comme ma seconde langue maternelle.”

Un service militaire (très) obligatoire 

Une fois le baccalauréat obtenu, Hussein part à l’université… Non, pas encore. Hussein est appelé au service militaire obligatoire. Il est devenu soldat dans la ville de Homs. Son séjour dans l’armée devait durer un an et demi mais il a finalement duré 3 ans et vingt jours ! En effet, à cause du décès du président Hafez el-Assad [1930-2000], l’armée a décidé de prolonger son service, comme c’était le cas pour d’autres jeunes comme lui. Le régime avait peur des perturbations et voulait s’assurer d’une transition politique calme du pouvoir à son fils Bachar. Qu’est ce que j’ai appris de l’armée? c’est vrai que j’ai manié les armes et tout, mais je n’ai rien appris d’utile… Si, probablement deux choses : la méditation, le fait d’être seul face à la nature surtout pendant les tours de garde. Le reste, que des maladies physiques. Mon visage a aussi changé. Les rides sont apparues trop vite”. Mais le plus triste dans cette histoire aux yeux de Hussein est d’avoir servi une armée qui allait, par la suite, retourner ses armes contre ses propres citoyens (“printemps arabe” à partir de 2011 notamment). Aujourd’hui, c’est une période très douloureuse de ma vie (soupir). Comment osent-ils utiliser leurs armes et nous bombarder, alors qu’il n’y avait aucun ennemi externe. Juste pour défendre le despotisme et anéantir la révolution?!

Le président syrien Bachar al-Assad

Une fois le baccalauréat obtenu, et le service militaire obligatoire terminé, Hussein décide de partir à Damas, la capitale, pour étudier le journalisme et réaliser son rêve d’enfance. Depuis petit je voyais mon père écouter la radio. J’adorais la voix de la radio. Mais c’est surtout en commençant à corriger les erreurs politiques et de langue des présentateurs télé et en remarquant leur manque de neutralité que ma volonté de devenir journaliste s’est confirmée”. Mais les formations étaient trop techniques. Une perte de temps pour Hussein qui voulait aller vite. Ses conditions économiques devant la cherté de la vie dans la capitale l’ont contraint à s’arrêter au bout d’une année pour retourner à Hassaké, sa ville natale, pour étudier le droit cette fois. Pour moi, c’est une condition pour comprendre la société. Certains pensent qu’il suffit d’apprendre des lois par cœur. Non. Le droit est une discipline globale. Pour mettre en place des lois il faut comprendre la société et prendre en compte les aspects politique, humains, économique, etc.

Le double enseignement (classique et traditionnel), le service militaire et les études universitaires ont déjà forgé la personnalité de Hussein. Il devient alors très actif sur les questions liées à la culture kurde. On travaillait en marge des organisations politiques kurdes prohibées officiellement mais encore tolérées à l’époque par le régime.”

Le printemps avorté

Hussein se retrouve rapidement sur la liste des ennemis du régime qui a arrêté plusieurs de ses amis. Il fuit alors vers le Liban jusqu’aux prémices du printemps syrien. Il revient pour y participer.J’avais espoir d’un changement. Pour avoir, enfin, une démocratie. En effet, début 2011 le printemps arabe éclate et n’épargne pas la Syrie. Tout le monde connaît la suite : le régime a réprimé violemment les manifestations causant des milliers de morts et le pays bascule alors dans une guerre civile.Le régime a même libéré des terroristes des prisons pour nous terroriser. De la sorte, il a obligé la révolution à prendre les armes et les choses se sont compliquées”. L’histoire est en effet compliquée et Hussein insiste souvent sur ce point. Il n’hésite pas à nuancer et à préciser qu’il simplifie quand cela est nécessaire. Il estime, par exemple, qu’il y avait, au tout début de la révolution, comme une sorte d’alliance entre certaines parties kurdes et le régime. Des kurdes comme moi ont rejoint la révolution, tandis que d’autres ne l’ont pas fait. C’est la nature humaine. Le régime prenait en compte ce facteur et tentait de garder les kurdes à l’écart de cette lutte. C’est ainsi qu’il n’a pas, par exemple, bombardé les régions kurdes. Il a aussi naturalisé des kurdes auxquels il avait auparavant ôté la nationalité. D’un autre côté, nous [les kurdes] n’avons pas l’habitude d’utiliser la violence car on vivait dans les plaines et non pas les montagnes qui encouragent la lutte armée. Malheureusement, le terrorisme est vite apparu et les kurdes ont été obligés de prendre les armes pour se défendre et même à s’allier aux américains… L’histoire est plus compliquée que ça mais j’essaye, encore une fois, de simplifier les choses”.

Afin d’écraser la révolution, le régime annonce dans les journaux et la télévision qu’il va appeler un grand nombre de jeunes pour rejoindre l’armée. Hussein faisait partie de la tranche d’âge annoncée. Il quitte alors le pays pour se réfugier au Kurdistan irakien. Là-bas, j’ai travaillé comme préparateur et présentateur de programmes télévisés. Mon émission parlait de questions liées à la philosophie politique, sur le radicalisme par exemple”. Avec la montée du terrorisme de Daesh (“l’État islamique”) en Syrie et en Iraq (2014), il reçoit des menaces de mort car on le considérait comme quelqu’un qui diffusait l’athéisme. “Je ne faisais que poser des questions. Mais des questions précises sur l’Islam et les droits Humains, l’Islam et les droits des minorités, ou encore le patrimoine islamique. J’organisais des débats et il y avait des pour et des contre”. Hussein est contraint de changer continuellement d’adresse et parfois de ville. En 2016 il fuit vers la Turquie pour s’installer à Gaziantep avant d’entrer en contact avec l’organisation Reporters Sans Frontières (RSF) pour demander de l’aide et obtenir, en 2019, un visa pour la France. “J’ai une relation spirituelle avec la France. C’est le pays de la laïcité et moi je suis laïc. Je sens que la langue française est proche de la langue kurde et de mon cœur. J’ai lu la charte des droits de l’homme de la révolution et j’ai regardé son film plusieurs fois et je continue d’ailleurs à le revoir de temps en temps. J’ai vu les églises construites au style gothique. Je croyais que cette architecture existait uniquement en Italie. Ça existe aussi chez nous et ça date de l’époque des Croisades. C’est un véritable exemple de brassage des civilisations entre l’orient et l’occident. »

Un souvenir

S’il y a un objet précieux pour Hussein c’est Mem et Zin”, un recueil de poèmes (Diwan en arabe) écrit en 1692 par Ehmedê Xanî (1650-1707). “Ce Diwan, connu dans la culture kurde, parle d’une histoire d’amour impossible entre Mem et la princesse Zîn. » Hussein considère l’auteur comme la première personne à conceptualiser, de manière ‘claire et moderne’, l’idée d’un « nationalisme kurde ».

 » Il est aussi, probablement, le premier poète soufi à écrire des poèmes pour enfants. C’est un modèle pour moi. Cet ouvrage, qui date d’environ 4 siècles, jouit d’une grande valeur scientifique et émotionnelle. Il m’a accompagné partout le long de mes voyages. Je l’ai lu et relu plusieurs fois. Il me rappelle que je suis kurde et que l’amour n’est pas facile. Je suis attiré par les histoires d’amour impossibles. Rien que de le regarder stimule mon humanisme”, conclut Hussein.

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