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GUINEE. La presse au front contre la junte militaire

Alhussein Sano est un intellectuel guinéen coiffé de nombreuses étiquettes : journaliste, animateur TV, producteur et réalisateur de documentaires institutionnels et de fictions. Il est entré dans le monde des médias avec la création de son agence de production MAXI PLUS en 1995, et peut se targuer d’une expérience journalistique de 28 ans. Aujourd’hui accueilli à la Maison des Journalistes, Alhussein nous évoque l’affaiblissement de la liberté de la presse en Guinée à travers son parcours et ses épreuves.

En 2007, son émission CLAP centrée sur les arts et la culture intègre le programme de la télévision nationale (RTG1) est sa plus grande fierté. Satisfaite des audiences, la chaîne lui demande alors de parfaire les programmes de la grille à partir de 2009. Malgré la belle route professionnelle qui s’offre à lui, Alhussein note néanmoins que les remplacements au sein de la chaîne RTG sont basés sur l’ethnie : « l’administration de la RTG a été très malinkinisée à partir de 2010 (NDLR : l’ethnie malinké est devenue majoritaire chez les administrateurs), c’était impressionnant : la nouvelle ligne éditoriale se basait désormais sur les éloges du nouveau président de l’époque, Alpha Condé », au mépris de la neutralité journalistique. 

Malgré une situation politique chaotique, Alhussein est nommé directeur des programmes en 2013, « sur proposition du directeur de l’époque. » Il poursuit alors ses projets pour RTG et pour MAXI PLUS, « l’une des sociétés de production les mieux équipées du pays. » 

L’ethnie, élément central de la vie d’un journaliste guinéen

Mais en février 2019, alors que le président Alpha Condé était arrivé au terme de son second mandat, le pays s’embrase. Peu enclin à renoncer à la présidence du pays, l’ex-chef d’Etat tente alors de modifier la Constitution, déclenchant des manifestations violemment réprimées et la colère de l’opposition. Des élections sont organisées malgré les dizaines de morts, réaffirmant sa position pour un troisième mandat en 2020. Le coup d’État de la junte militaire le 5 septembre 2021 finit par mener à sa destitution. 

Une période sombre pour Alhussein, et ce dès 2019 : invité par le directeur général de RTG à une réunion de son parti politique, le RPG, Alhussein comprend qu’on s’attend à ce qu’il rentre dans les rangs. « Il a décrété qu’il s’agissait d’une bonne opportunité pour moi car j’appartiens à l’ethnie Malinké comme lui », un des principaux groupes ethniques du pays et dont est issu Alpha Condé. « Ses propos m’avaient choqué », nous explique notre JRI d’un ton implacable. « Je lui ai dit que mon métier de journaliste exigeait d’être impartial dans mon travail. » Une résistance qui lui coûte son logement et qu’il paie par l’exil. Il affirme « n’avoir jamais accepté sa proposition car cette ligne de clivage communautaire n’a joué aucun rôle sur moi, surtout que je ne soutenais pas leur projet du troisième mandat. Au fil du temps, le divorce entre nous a été définitif. »

Petit à petit, Alhussein voit ses responsabilités et son travail se faire piétiner : le simple refus d’une participation à un meeting politique suffit à détruire sa carrière en Guinée. « J’ai été exclu de toutes les activités de la chaîne. Nos rapports se sont vraiment envenimés à cause de mon cousin Abdourahamane Sano, Coordinateur National du FNDC (Front National pour la Défense de la Constitution), un regroupement civique opposé à la junte militaire. » 

Le prix élevé de la résistance de la presse

Principal opposant politique, le FNDC est à l’origine d’un mouvement de manifestations contre la modification de la Constitution pour valider l’accession d’Alpha Condé à un troisième mandat présidentiel. Le CNRD avait proposé à son cousin de faire partie du gouvernement de transition, ce qu’il avait refusé. Il avait attisé l’ire du régime, qui s’était donc concentré sur Alhussein.

« J’ai alors été remplacé par un militant du parti RPG à mon poste, pour casser mon plan de carrière. » Comme si cela ne suffisait pas, Alhussein est rétrogradé en tant que chef de Section Production et Réalisation de la RTG 2, une chaîne qui ne diffuse pas. 

Ayant toujours la féroce envie de faire son métier et doté de sa boîte de production, le journaliste guinéen s’est donc concentré sur ses projets, notamment la réalisation d’un documentaire sur les activités du FNDC, pour lequel son cousin travaillait. Malheureusement pour lui, ses difficultés ne s’arrêtent pas là.

Il explique à notre micro que « suite au coup d’état du 5 septembre 2021, perpétré par le groupe de militaires CNRD (Comité National du Rassemblement pour le Développement), les Guinéens ont pensé perdre un bourreau (Alpha Condé) et ont cru se trouver un héros, le chef de la junte militaire le colonel Mamady Doumbouya. » Or, comme Alhussein le rappelle si bien, Mamady Doumbouya « avait assisté et participé aux exactions du régime d’Alpha» 

Sceptique, Alhussein observe l’étau se resserrer autour des journalistes guinéens, y compris lui-même. « Les régimes militaires sont souvent peu respectueux des droits de l’homme et utilisent tous les moyens pour réduire au silence les cadres et leaders politiques qui ne partagent pas leurs idéaux », déplore le journaliste. 

En janvier 2022, Alhussein est convié à une rencontre avec le nouveau Secrétaire Général du ministère de la Communication, afin de remanier les programmes de RTG1 et 2. Expliquant vouloir conserver son intégrité professionnelle, Alhussein se heurte à un mur démagogique, lui coûtant son poste de directeur des programmes. « Le Secrétaire général m’a interpellé rudement : “Tu refuses toujours de nous aider ?”. J’ai été vraiment surpris de cette réaction, puis il a rajouté sur le même ton : “quand tu changeras d’avis, les portes du département te seront grandement ouvertes”. Il y avait anguille sous roche à travers toutes ces violences verbales. En avril, nouvelle réunion dans le bureau du directeur général. Deux hommes me faisaient face : le premier m’a dit qu’il aimait bien mon émission et l’autre m’a confié vouloir faire visionner mon documentaire aux membres de la FNDC. » 

Un piège dans lequel il ne tombe pas. « J’ai répondu que selon le contrat, après la réalisation, le producteur devait récupérer le film avec tous les supports et rushes utilisés. Ils ont insisté, en vain. Je me doutais qu’ils étaient là pour me piéger. » 

Au fil de la discussion, les hommes présents dans le bureau du directeur général apprennent que le passeport d’Alhussein est expiré. Ils lui proposent alors d’en faire une photocopie pour mettre un terme à son impasse administrative. Pas dupe, Alhussein ne leur remet qu’un seul passeport, l’autre possédant encore un visa. « J’ai compris qu’il s’agissait d’agents du renseignement qui voulaient me confisquer mon passeport valide. C’est une pratique très courante en Guinée », raisonne-t-il non sans fierté.

La presse, dommage collatéral d’une crise politique

À la suite de la chute d’Alpha Condé face au CNRD, le FNDC appelle à de nouvelles vagues de protestations contre la junte militaire. Celle-ci avait en effet promis de remettre aux civils le pouvoir, mais s’est installée sans annoncer de date d’expiration. 

Photo d’Elijah Merrell.

CNRD et FNDC s’affrontent alors sur tous les plans. « Les militaires ont jugé nécessaires d’anéantir tous les acteurs du FNDC qui avaient joué un rôle majeur pour la chute d’Alpha Condé et tous les supposés collaborateurs », notamment lui-même. Le 5 juillet 2022, alors que le FNDC organise une conférence de presse, ses membres sont brutalement arrêtés par les forces de l’ordre et frappés devant les caméras. Ils sont relâchés au bout d’une semaine, à la demande de la population.

Après la visite des agents gouvernementaux, Alhussein est contraint de vider sa maison sans préavis, expulsé sommairement. Il se réfugie donc dans sa famille à Hamdallaye, mais celle-ci est surveillée et reçoit des visites impromptues de l’armée, l’obligeant à aller se cacher chez des amis. 

Le 29 juillet 2022, suite à une large mobilisation citoyenne, Alhussein décide de prendre des nouvelles de sa famille. « En moins de 30 minutes, deux pick-ups de militaires cagoulés ont fait irruption dans la cour de la résidence familiale. Ils savaient que j’étais là et ils ont commencé à fouiller la maison, confisquer les téléphones, voler notre argent et à brutaliser mes sœurs. Je me suis enfui de justesse en escaladant le mur de l’arrière-cour. » S’il parvient à s’enfuir, Alhussein doit laisser derrière lui ses précieux ordinateurs, désormais aux mains des militaires, de même que son matériel de montage.

« En Guinée, quand on t’arrête, on peut te tuer sans suite ou bien tu risques de mourir en prison ou d’y passer des années sans être jugé. »

Pour lui, toute la presse guinéenne est en sursis. « Bien sûr, c’était pareil avec Alpha Condé, il y a une véritable continuité de sa politique. On ne peut pas tout dire sur la junte guinéenne et cela se sent. » Indépendants ou d’Etat, les médias ont été et sont toujours muselés par le pouvoir. 

Derniers exemples en date, un journaliste convoqué en juillet après un article sur un camion de médicaments bloqué par les militaires, ainsi qu’un autre arrêté pour avoir couvert le travail social d’employés d’une mine à Boké cette année. Une situation asphyxiante pour les Guinéens, dont il semble impossible de se défaire.

« Tous les médias sont contrôlés par la Haute Autorité de la Communication, qui a gardé le même président après Condé. Des scénarios sont montés par le gouvernement et distribués aux médias publics. Si une radio veut faire du commercial, elle deviendra forcément politique. Ils sont l’expression et la communication même du pouvoir. Si on ne joue pas le jeu, les journalistes peuvent se voir interdire d’antenne », assure Alhussein.

Peu optimiste, il aimerait poursuivre son travail en France, « où on protège la liberté d’expression. L’Etat préserve mieux sa liberté, je peux maintenant parler de la Guinée sans être inquiété. Même si le chef de la junte s’en va, tous ses hommes ont été placés dans les ministères, ce serait une illusion. » Une impasse dans laquelle Alhussein n’envisage plus de se glisser. D’autres Guinéens continuent néanmoins de défier le pouvoir et l’armée en réalisant simplement leur métier. Des soldats de l’information dont il ne faudrait pas oublier le courage.

Maud Baheng Daizey

GUINÉE. Mamadou Bah : “Alpha Condé est tombé dans ses propres pièges”

Journaliste guinéen réfugié en France, Mamadou Bah décrypte pour “L’oeil” la situation politique dans son pays suite au coup d’Etat militaire mené par le lieutenant-colonel Mamady Doumbouya.

D’autres articles 

Mamadou Bah en France : de la rue à la Maison des Journalistes (PORTRAIT 2/2)

« Une dictature couverte par le vent de la démocratie. Le vent peut souffler un peu, on peut se dire “oh c’est frais, agréable”, mais après ça repart, et on reste toujours dans le même climat ». Mamadou Bhoye Bah. 

  •   Par. Clémence Papion, étudiante en droit international, stagiaire à la Maison des journalistes et Ange Fabre, étudiant en droit et science politique, stagiaire à L’oeil de la Maison des journalistes. 

Mamadou Bhoye Bah arrive en France en octobre 2017. Une vie très difficile s’ouvre à lui. Il n’a plus rien, ses diplômes sont dévalorisés en France, sa famille est restée en Guinée. Il se retrouve seul mais découvre très vite la Maison des Journalistes, par le biais d’une association qui organisait des maraudes. Pour pouvoir y accéder, il faut remplir le formulaire en ligne. Sans téléphone, sans ordinateur, sans internet, c’est presque mission impossible. Mamadou vit donc dans la rue. Il raconte: « Chaque matin, quand tu te lèves, tu ne sais pas d’où tu viens et où tu vas. C’est très compliqué à gérer ».  Au fil des rencontres, Mamadou finit par être « invité » à rejoindre un camp. Cela lui fait penser à un camp militaire, mais il s’agit en fait d’un camp de migrants dont plusieurs associations humanitaires s’occupent près de la Porte de la Chapelle, à Paris. D’abord réfractaire à cette idée, il est convaincu par plusieurs personnes qui lui indiquent que cela l’aidera à trouver un logement, à s’en sortir. Il s’y rend, observe, se renseigne. « Il y a des gens qui dansent, qui se vident l’esprit. Moi je reste là, assis ». Il discute pendant de longues minutes avec une bénévole d’Emmaüs. Elle ne lui cache pas qu’il est très compliqué d’obtenir un titre de séjour, ou tout autre document lui permettant de régulariser sa situation en France, encore plus dans ce camp. Ses a priori confirmés, Mamadou décide de quitter le camp. « Je leur ai raconté que j’avais oublié un sac dans la rue, que je devais à tout prix aller le récupérer. Et puis c’est comme ça que je me suis enfui ». Il y revient finalement une semaine plus tard, après avoir rencontré un guinéen, qui, lui aussi, était passé par ce camp. Ce dernier confie à Mamadou que beaucoup se battent pour pouvoir intégrer cet endroit, qu’il doit saisir sa chance.

Pour l’anecdote, Mamadou réussit à réintégrer le camp car il est pris pour un autre. « Coïncidence ou choix du destin, un autre guinéen, appelé Mamadou, était présent sur les listes du camp. C’est comme ça que j’ai réussi à y entrer de nouveau ». Il est donc logé dans un petit abri en contre-plaqué, insalubre, il l’avoue, mais c’est toujours mieux que la rue. Il y reste dix jours, avant que les Restos du cœur, pour lesquels il était bénévole, ne lui trouvent un hébergement dans le 94. Il réussit alors à collecter toutes les informations nécessaires pour rejoindre la Maison des Journalistes. Après plus d’un an passé dans la rue, il trouve enfin un hébergement stable, et des personnes décidées à l’aider dans toutes ses procédures.

Mamadou lors d’un entretien avec le député Sébastien Nadot à la MDJ

En parallèle, il complète une licence 2 et une licence 3 en sciences de l’éducation. Il s’inscrit également en Master 1 en 2020 afin de pouvoir passer les concours de l’enseignement. Sans naturalisation, impossible pour lui de passer le concours, mais sans ce concours pas d’emploi, et sans emploi la naturalisation est inenvisageable.

Une intégration pas facile

Pris dans une spirale infernale, Mamadou est finalement engagé en tant que professeur contractuel dans l’enseignement primaire. Il fait des remplacements, ici et là. Il écrit des articles pour le journal de la Maison des Journalistes (L’oeil), de manière bénévole. « Le journalisme, c’est le seul métier que je peux exercer gratuitement ». Malgré son expérience, il ne trouve aucun poste dans ce domaine. « Même les journalistes français ont du mal à trouver du travail, alors les journalistes étrangers, même francophones, je ne vous en parle pas ». L’idée reste là, dans un coin de sa tête, d’un jour reprendre sa passion et de rejoindre une radio. Il en parle longuement, pour lui, le journalisme et l’enseignement sont deux métiers qui vont de pair. La facilité d’accès aux réseaux sociaux, à l’information de toute sorte, implique d’être bien éduqué, d’avoir été averti de la manière dont il faut prendre l’information et se l’approprier. Il apprend à ses élèves à se nourrir intelligemment des informations qu’ils reçoivent, tout en restant en alerte. Il leur apprend aussi à faire valoir leur droit, à ne jamais se laisser faire à ce propos. « Je suis touché quand mes élèves me confient qu’ils m’admirent, et qu’ils aimeraient un jour, comme moi, devenir journaliste ».

Les élèves de Mamadou pendant un atelier de peinture

L’intégration en France n’est pas chose facile donc. Mamadou l’illustre assez bien : « Il faut reconstruire ta vie. Alors que tu avais atteint 10, il faut recommencer à 0. Mais est-ce que tu es sûr que tu pourras encore atteindre 10 ? La réponse est non ». Il poursuit avec un adage africain : « Le séjour dans l’eau ne transforme pas un tronc d’arbre en crocodile ». Peu importe ce qu’il fera ici, il est sûr de ne jamais avoir le même statut qu’une personne qui est née et a grandi toute sa vie en France.

 

Un exil loin de la famille

Désormais bien établi, Mamadou le reconnaît : « La Guinée reste mon premier pays, mais la France est devenue mon pays d’accueil ». S’il avait le choix, s’il n’était pas menacé, il n’hésiterait pas une seconde et rejoindrais sa femme et sa fille, toutes deux restées en Guinée. Mais selon lui, la situation ne risque pas de s’améliorer tout de suite. « Ça ne m’étonnerait pas qu’il y ait toujours des régressions ». Lorsqu’on lui parle du régime politique, il le qualifie de dictature. Par une jolie métaphore il précise : « Une dictature couverte par le vent de la démocratie. Le vent peut souffler un peu, on peut se dire “oh c’est frais, agréable”, mais après ça repart, et on reste toujours dans le même climat ». Certes des élections ont lieu, mais ce sont des élections formelles, avec beaucoup de fraudes et de corruption. Outre le contexte politique, Mamadou déplore tout particulièrement le fait que sa fille soit privée d’une présence paternelle. « À partir du moment où vous êtes absent, l’enfant va lui-même se poser des questions : pourquoi cette personne qui était là, qui me faisait tout, qui était présente devant chaque situation et difficulté n’est plus là ? ». Mais un jour, il les retrouvera.


Si vous avez aimé cet article, lisez l’épisode 1.

 

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Mamadou Bhoye Bah en Guinée: une lutte contre la corruption (PORTRAIT 1/2)

Enfant calme et studieux, Mamadou Bhoye Bah débute dans le journalisme dès le lycée, au début des années 2000.

  •   Par. Clémence Papion, étudiante en droit international, stagiaire à la Maison des journalistes et Ange Fabre, étudiant en droit et science politique, stagiaire à L’oeil de la Maison des journalistes.

Enfant calme et studieux, Mamadou Bhoye Bah débute dans le journalisme dès le lycée, au début des années 2000. L’un de ses professeurs travaille dans une radio de la capitale guinéenne. Fasciné, Mamadou tente très vite de lui démontrer son intérêt pour le domaine, ce qui lui vaut un droit d’accès en tant qu’observateur plusieurs fois par mois dans les locaux de la radio. Mamadou en est persuadé, il a trouvé sa voie. Les perspectives sont claires, après le lycée, il s’inscrira dans une école de journalisme.

Toujours très lié à son professeur, qu’il avoue même considérer comme un « demi-dieu », il suit ses conseils et poursuit une licence en droit des affaires. « J’avais déjà le verbe, et il le savait. Mais une formation en droit serait un réel atout par rapport à d’autres journalistes ». Il obtient donc sa licence en 2012, et développe le projet d’enseigner. Le jeune guinéen en est persuadé, journalisme et enseignements sont liés. Il évolue dans le processus de formation et dans les concours afin d’obtenir son matricule d’enseignant.

Mamadou à la radio rurale de Pita

Mais alors qu’il obtient le concours avec brio, son nom ne figure pas sur la liste des étudiants intégrant la fonction publique. C’est là que débute le combat de Mamadou contre la corruption en Guinée : « Certaines personnes ont le bras long et quand tu as un bras dans l’administration on peut facilement te pistonner ».

 Un combat contre l’injustice 

Seule la moitié des étudiants ayant réussi le concours a été engagée, et Mamadou n’en fait pas partie. Il ne compte pas se laisser faire et comprend très vite que ces places, sa place, ont été données à des individus haut placés, n’ayant jamais validé toutes les étapes nécessaires pour obtenir le matricule, en échange d’une somme d’argent versée au ministère. « Certains d’entre eux n’avaient même jamais mis un pied dans une école ». Un long travail d’investigation débute alors pour Mamadou. Il rencontre plusieurs personnes de l’administration, se présente en tant que journaliste, et demande à voir différentes listes : celle des admis au concours, celle des différents stages effectués par chacun, celle des recrutés à la fonction publique. Il finit, après avoir insisté pendant plusieurs jours, par les obtenir. Face à ces listes, Mamadou le sait, il doit garder des traces, commencer à collecter des preuves matérielles qu’il pourra montrer au grand public. « Avec l’administration, ce sont les actes qui parlent ». Dans un élan d’adrénaline et de courage, et alors qu’il est seul dans un bureau pour consulter ces listes, il court dans un autre bureau pour faire des photocopies des pages les plus importantes. Ces photocopies, il les cache dans sa veste. Il revient tranquillement dans le bureau, repose les originaux, et s’en va. C’est la première fois qu’il est confronté à un tel travail d’investigation.

Mamadou interviewe des femmes productrices de légumes dans la banlieue de Pita.

Il faut maintenant exploiter ces listes. « Quand je suis sorti il y avait aussi un travail en aval, il fallait avoir toute une équipe. Mener ce combat seul c’est compliqué. » Mais Mamadou n’est pas seul, comme lui, plus de trois cent autres personnes ont réussi le concours sans être finalement titularisées. Pour les connaître, un travail méticuleux a dû être réalisé. La liste des personnes titularisées est affichée en ville. Ainsi, Mamadou vient chaque jour et observe le comportement des gens qui passent devant. Chaque air étonné, déçu, chaque signe de colère ou d’incompréhension est un indice précieux pour identifier les personnes qui, comme lui, sont victimes de la corruption guinéenne. De cette manière, Mamadou recense plus de deux cents personnes, et les invite à rejoindre sa lutte. Communications, révélations, tout un travail se déclenche. Il reçoit alors ses premières menaces, notamment de la part du chef de l’enseignement pré-universitaire. Il n’est pas question d’abandonner, Mamadou poursuit sa lutte, continue à se rendre dans des émissions, à rédiger des articles. Il lance un appel à toutes les personnes étant dans la même situation, et organise un sitting devant le ministère. Manifester fait partie de ses droits, il le sait, tout comme les quatre-cent personnes qui l’accompagnent.

Article de D. Labboyah, en date de mai 2012, faisant état du sit-in.

Le sit-in a lieu le 2 mai 2012. Le climat est tendu, la menace est grande. « On se savait sous la menace mais j’estime que c’est un combat noble ». Mamadou est la figure de ce soulèvement, il est particulièrement recherché par les autorités. Après quelques minutes seulement, il est arrêté, passé à tabac. « L’arrestation était très brutale. J’ai reçu plusieurs coups de matraque, dont un sur la main. J’avais une bague à cet endroit, elle est rentrée dans ma peau. J’étais ouvert, on voyait mon os ». Il reste en garde à vue, sans recevoir de soins pour ses blessures, pendant plus de vingt-quatre heures. Le groupe a tout de même manifesté, mais sans son porte-parole. Mamadou est finalement relâché. 

Loin d’être intimidé, il poursuit sa lutte et rencontre de grandes personnalités politiques, directement dans leur cabinet : le ministre de l’éducation ou encore le ministre de la sécurité. « J’étais assis en face d’eux, et je ne mâchais pas mes mots. Je savais que je détenais des preuves tangibles ». Plusieurs tentent de le corrompre en lui proposant de grosses sommes d’argent. Hors de question pour Mamadou qui n’hésite pas à faire part aux médias de ces tentatives pour étouffer l’affaire. « Je suis resté intraitable durant toute ma lutte contre la corruption ». Les responsables politiques le comprennent, le mouvement ne s’étouffera pas. La lutte a été efficace puisque plus de deux cents trente personnes ont été rétablies dans leurs droits.

Une victoire la lutte continue

Mamadou fait partie des personnes qui ont finalement réussi à se faire entendre. Mais comme une sorte de punition, il est envoyé à plus de quatre cents kilomètres de la capitale, dans l’une des plus petites écoles du pays, coupé de tout. C’est un moyen de le faire taire, mais c’est mal connaître le jeune guinéen.

Il réussit à se rapprocher de la capitale grâce à une mutation et saisit donc un poste dans une autre école quelques mois plus tard. Il rejoint aussi une radio, pour poursuivre sa lutte contre la corruption. 

Article de Mamadou dans lequel il dénonce la destitution des délégués scolaires

Le combat sera encore long, il le sait. L’émission dans laquelle il figure est de plus en plus connue, et Mamadou s’intéresse désormais aux personnes déchues de leur poste en raison de leurs affinités politiques, ou de leur origine ethnique. Même si les Peuls constituent l’ethnie majoritaire en Guinée, ils n’ont pas le pouvoir politique et sont considérés comme des opposants. « La politique en Afrique a été ethnicisée. Aujourd’hui en Guinée, quand tu es de cette ethnie même si tu n’es pas politicien le pouvoir te voit comme un opposant ». Mamadou est Peul, et dans le cadre de sa lutte contre la corruption, il trouve cette situation inacceptable. Il mène plusieurs interviews à ce sujet, et se retrouve à nouveau sous le coup de menaces, principalement des coups de téléphone très virulents. « Une fois, alors que je cherchais à avoir de nouvelles informations auprès de l’administration, un employé m’a menacé d’appeler la police, et de me faire arrêter ». Il est finalement contraint de quitter la Guinée en 2017, alors que les menaces s’intensifient.


Si vous souhaitez en savoir plus sur le parcours de Mamadou, restez connectés. L’épisode 2 sera publié très prochainement et fera part du périlleux parcours de Mamadou lors de son arrivée en France.

D’autres articles 

Guinée. Interview avec le député Sébastien Nadot

Réélu à la tête de la Guinée pour un troisième mandat (après avoir modifié la constitution, qui limitait le pouvoir à deux mandats), le président Alpha Condé accentue la répression à l’encontre de ses opposants. Bilan : plus de 200 personnes ont été tuées par les Forces de défense et de sécurité (FDS) depuis 2010. 

Sébastien Nadot, député de la Haute Garonne et membre de la commission des affaires étrangères à l’assemblée nationale française, suit de près la situation en Guinée. Il a accepté notre invitation et a répondu aux questions de Mamadou Bah.

 

 

D’autres articles sur l’Iran

GUINEE CONAKRY – La liberté de la presse attaquée

Pour avoir diffusé les opérations de dépouillement de vote en direct (dans un contexte de fraude massive), la Haute Autorité de la Communication a suspendu le site d’information Guinéematin.com pour un mois. C’est une décision lue dimanche soir sur les ondes des médias d’État. Le fondateur du site, dans une interview accordée à l’émission les grandes gueules ce matin de mardi 20 octobre, indique que la décision ne lui a même pas été notifiée !

C’est par les réseaux sociaux que j’ai appris la suspension de mon site alors que mes reporters étaient encore sur le terrain. J’ai demandé à Ahamed, un ami qui est commissaire de la HAC, quelle loi interdisait à mon média de diffuser sur notre page Facebook en direct le dépouillement des bulletins de vote ? Personne n’a su me donner la réponse ! Mon avocat m’indique que la loi n’interdit pas au site de diffuser en direct le dépouillement.” 

Plus grave, cette décision émane d’un ancien journaliste chevronné devenu président de la HAC, Boubacar Yacine Diallo. Il est le fondateur de la radio horizon FM et il fut le président de l’urtelgui, l’union des radios et télévisions guinéenne. Puis il a bénéficié d’un décret présidentiel le nommant président de la HAC.

Et c’est un effet de mode qui se diffuse en Guinée Conakry. Avant 2020, ce poste de la HAC était un poste électif, donc soumis à un eélection. Dorénavant c’est un poste attribué par le pouvoir. Le pouvoir exécutif s’empare de toutes les instances électives en transformant les modes de désignations par décrets. Ce qui permet à l’exécutif de décider à la place du peuple.

Alors que la Guinée Conakry a reculé de trois points sur le baromètre de la liberté de la presse l’année dernière, passant de la la place 107 à 110, les médias privés continuent d’être la cible du pouvoir exécutif de Conakry. Aujourd’hui, c’est au tour du fondateur du site guinéemat.com de faire l’objet d’un acharnement de la part de l’État. Qui sera le prochain victime de l’injustice médiatique ?

Nous profitons de cette tribune pour saluer et encourager nos confrères de Guinée Matin. Informer les citoyens en ces lendemains d’élection contribuent à la démocratie.

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GUINEE CONAKRY – Au lendemain des élections présidentielles, le chaos

Ils avaient 13, 14 et 18 ans. Tués par balle alors qu’il fêtait la supposée victoire de leur candidat à la présidentielle, l’armée n’a pas fait dans la demi-mesure. Ces règlements de comptes ne sont pas isolés. Tout porte à croire que des fraudes ont eu lieu un peu partout en Guinée lors de cette élection qualifiée d’illégale, puisque le Président sortant a modifié la Constitution unilatéralement pour se présenter à un 3ème mandat. 

Le 18 octobre 2020, l’élection présidentielle a tourné à la fraude électorale à ciel ouvert. Des preuves vidéos confirment ces soupçons. 

Se faire élire par des armes, plutôt que par des urnes 

Dans les fiefs du parti au pouvoir, notamment à Kankan, des militants épaulés par les forces de sécurité ont fraudé sans vergogne pour espérer faire gagner l’élection. Une première vidéo montre un agent de sécurité prendre plusieurs bulletins de vote pour les remettre à une seule personne qui part s’isoler pour voter. Tout porte à croire que cet électeur y va pour ajouter illégalement des votes au candidat Président Alpha Condé dans son fief à Kankan. 

Une deuxième vidéo montre un membre du bureau de vote confortablement assis. Il coche plusieurs bulletins de vote désignant Alpha Condé. On entend des personnes autour du fraudeur lui dire de faire vite car un délégué arrive. L’ensemble se passe en langue malinké. Découvrez cette vidéo en cliquant sur ce lien

Autres méthodes utilisées pour faire gagner le candidat, enregistré un nombre de votant supérieur au nombre d’inscrits dans un bureau de vote, malgré la présence de la Cedeao (Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) et de l’Union Africaine présentes pour surveiller le bon déroulement du scrutin. En lieu et place du terrain, les surveillants des élections préfèrent se prélasser dans le luxueux confort de leur hôtel. Ils dressent leurs oreilles afin d’écouter les déclarations fallacieuses des Présidents en place qui légitiment les dictatures en Afrique au détriment de l’intelligence des peuples africains qui restent dominés par l’illettrisme. Il s’agit de Cellou Dalein Diallo. 

Selon le site Tribune Ouest, bien introduit en Guinée, et qui a pu prendre connaissance des premières estimations à la sortie des urnes, Alpha Condé aurait perdu le vote des Malinkés en Haute-Guinée, son fief historique, ainsi que celui des Soussous en Basse-Guinée. 

Cedeao et Union africaine: des organisations qui ont pour but de conforter les dictateurs en place grâce aux fraudes lors des élections démocratiques 

Pour se maintenir au pouvoir, le Président en place et candidat Alpha Condé n’a d’autre choix que d’utiliser la fraude. Avec ses acolytes de la Cedeao, il sait que la CENI (Commission électorale nationale indépendante) va valider les résultats. En Afrique, les immenses défaites stratégiques peuvent être sans conséquence. Par exemple, c’est bien la Cedeao et l’Union Africaine qui se pavanait au Mali, faisant croire que le Président élu était légitime, qu’il n’y avait pas eu aucune fraude. Quelques jours après ces élections, l’ampleur de la fraude ne faisait aucun doute. Le peuple malien décidant sans aide de renverser l’usurpateur avec l’aide de l’armée. 

Ces deux instances sont là pour légitimer aux yeux du monde les élections organisées par des dictatures. Elles permettent la mise en place des basses besognes du pouvoir qui se servent de la démocratie comme d’un jouet. Le mois prochain, ce sera au tour de la Côte d’Ivoire d’aller voter pour leur président. 

C’est à nouveau la Cedeo qui encadrera ces élections. Prenant goût aux jeux de pouvoir, ils n’hésitent pas à intervenir dans le processus des élections pour soutenir le dictateur en place ! Non seulement, la Cedeao condamne sans réserve l’opposition ivoirienne à bout de nerf et proche de la désobéissance civile depuis qu’ils ont appelé, ce qui est leur droit, au boycott de l’élection présidentielle. Fait aggravant, l’Union Africaine et la Cedeo ne se sont pas gênées par la violation constitutionnelle qui comme en Guinée Conakry a été transformé pour permettre un troisième mandat au dictateur en place, en l’occurrence Alssane Ouattara. 

En Guinée Conakry, on compte les morts 

En Guinée Conakry, l’opposant charismatique Cellou Dalein partant de son expérience, s’est auto-déclaré vainqueur de l’élection. Il s’est basé sur les procès-verbaux à la sortie des urnes. La liesse populaire s’est alors emparée de Conakry, les rues se sont remplies et la ferveur était à la hauteur de l’attente d’une fin de règne souhaité par la population. Ces scènes ont également eu lieu en Guinée forestière, en Moyenne et en Basse Guinée. 

À Conakry, les forces de sécurité à la botte du pouvoir, ont tué dans la soirée du 19 octobre 2020 trois jeunes élèves selon un communiqué du parti UFDG de Cellou Dalein Diallo. Il s’agit de Thierno Nassirou Sylla, 13 ans, Mamadou Saîdou Diallo, 14 ans et Abdoulaye Diombo Diallo, 18 ans. 

Que s’est passera-t-il dans les prochains jours en guinée ? La CENI confirmera-t-elle les résultats des urnes ? Ou cautionnera-t-elle les fraudes en proclamant le candidat du RPG illégal ? Le chaos menace la Guinée Conakry.

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