Médias indépendants : le nouveau combat des Gilets Jaunes

Le 6 juin 2019, Acrimed a organisé à la Bourse du Travail de Paris une réunion publique: « Médias et gilets jaunes, pour une information indépendante! » Différents thèmes ont été abordés comme la médiatisation des violences policières et le rôle des médias. L’occasion pour gilets jaunes et journalistes de débattre sur les initiatives à mener sur le terrain de l’information.


« Face au mépris des médias dominants, à leur traitement délétère des mouvements sociaux : mobilisons-nous ! »


Le jeudi 13 décembre 2018, Acrimed envoie un signal d’alarme. Les gilets jaunes crient à la censure du mouvement par les « médias dominants » qui se rangent du côté du pouvoir politique et des forces de répression.

A l’inverse, certains journalistes tels que Pascal Praud sur CNews estiment que la parole a assez été donné aux gilets jaunes sur les plateaux.

Une parole qui plus est trop peu modérée selon lui puisque le 18 mars 2019, face à Julie Garnier, l’animateur de l’Heure des Pros s’emporte : « J’entends sur les plateaux une forme de légitimité de la violence du samedi [lors des manifestations]. J’entends un certain nombre de mes confrères qui n’interrompent pas ceux qui développent ces thèses-là ».

Et pourtant, que l’information soit lue, écoutée ou regardée, les gilets jaunes ne se sentent pas soutenus.

Que reprochent les Gilets Jaunes aux médias ?

« Forte communication gouvernementale ; sommations à ne pas aller manifester ; surexposition des violences du côté des manifestants ; injonctions à les condamner ; délégitimation des revendications sociales et de certains représentants des mobilisations. »

C’est par ces mots que Pauline Perrenot d’Acrimed introduit le débat « Médias et gilets jaunes, pour une information indépendante ! ».

BFMTV, CNews et LCI comptent parmi les chaînes les plus citées et, donc, visées par les intervenants. Des médias qualifiés de « journalisme de préfecture », « bourgeoisie journalistique » ou encore « journalisme de maintien de l’ordre ».

Une conclusion commune se dégage des différentes interventions : les plateaux de télévision sont similaires à des tribunaux. On y pose des questions orientées, on y désigne « les bons et les mauvais gilets jaunes », on choisit qui est légitime ou non de parler des revendications.

copyright Dessin-Schwartz pour la SNJ

Un sentiment partagé par l’ensemble des gilets jaunes présents dans la salle mais nuancé par Corinne, militante à Rungis. « Une partie des Gilets Jaunes s’accordent à dire qu’on a quand même besoin des médias de masse pour se faire entendre ».

Une vision que partage Albert Ogien, directeur de recherche au CNRS et membre du Centre d’étude des mouvements sociaux. Il nous a notamment confié que « les médias ont contribué à ce que le mouvement des Gilets Jaunes fonctionne et se développe […] Si une action n’est pas filmée et diffusée sur les grandes chaines comme TF1, c’est comme si elle n’avait pas existée ».

Pour lui, la réappropriation de l’information souhaitée par les manifestants et l’Acrimed est impossible. « Il n’y a pas une seule revendication unique, une seule opinion des Gilets Jaunes, alors quelle tendance choisir pour un média? »

La « réappropriation démocratique des médias », c’est quoi ?

Cette expression signifie que les moyens de production de l’information, de la culture et des divertissements doivent être contrôlés directement par les salariés des médias (journalistes, pigistes), ainsi que par les citoyens eux-mêmes, réunis au sein d’associations à but non lucratif. En d’autres termes, la réappropriation démocratique, c’est le fait de considérer les médias comme un bien commun et non comme un bien marchand.

Selon Acrimed, cette réappropriation tend à « défendre le droit d’informer et le droit à être informé, tous deux gravement menacés. »

Comment remédier au « mauvais traitement médiatique »?

C’est naturellement sur le web, « seul espace de liberté de la presse » selon Corinne, que gilets jaunes et syndicats de journalistes ont décidé de se réapproprier le traitement médiatique des manifestations.

Associations, organisations de journalistes, médias, syndicats et organisations politiques se sont réunis au mois de février 2019 pour lancer une déclaration commune.

https://twitter.com/acrimed_info/status/1097451644781060096

On peut y lire que les « partis pris ont contribué à disqualifier les grands médias. La défiance à leur égard est profonde et sans précédent. D’autres sources d’information sont plébiscitées, médias indépendants ou réseaux sociaux. »

Et par médias indépendants cités par les Gilets Jaunes, il faut entendre Brut, les reportages de Vincent Lapierre ou encore RT France, média russe dont la neutralité est régulièrement remise en question puisque financée par le gouvernement russe.

Les militants s’accordent à dire qu’ils ne feront désormais confiance qu’aux reportages en direct sur Facebook, « au cœur de l’action et non retouché ».

Pour un grand nombre, la télévision a été mise de côté depuis décembre. « Tant que les chaines d’informations continues diffuseront des mensonges, on ne regardera plus la télé » martèle l’un des Gilets Jaunes durant le débat.

Pour Serge Fauber, journaliste sur Le Média, il faut changer le fonctionnement des grandes chaînes télévisées. « Il ne faut pas accabler BFMTV. Le problème c’est leur manque de temps et la pression financière ».

A la différence des médias « de masse », les médias indépendants ont le temps de traiter un sujet, de le retravailler plusieurs fois. « Nous n’avons pas le stress du 20 Heures et du format restreint à rendre ».

Selon Benoit Hazard, anthropologue et chargé de recherche au CNRS, le problème ne vient pas des journalistes eux-mêmes. « Les médias ont fait appel à des experts « autorisés » sur les plateaux, des chercheurs qui n’ont pas été étudié le mouvement des Gilets Jaunes sur le terrain » nous a-t-il confié. Pour l’anthropologue, la réappropriation médiatique souhaitée par les Gilets Jaunes répond simplement à un besoin de produire des discours librement « dans un espace public qui est saturé ».

Les journalistes ont été au cœur des critiques lors du mouvement des gilets jaunes, depuis mi-novembre. Selon Franceinfo, les Français sont divisés mais plus de 53% jugent que les médias ont mal couvert le mouvement. Toutefois, une large majorité assure qu’il est « inadmissible de s’en prendre physiquement aux journalistes », quelles que soient les critiques faites à leur égard.

Qu’est ce que l’ACRIMED ?

Acrimed est l’acronyme d’Action Critique Médias.

Crée en 1996 par Henri Maler, cet observatoire des médias est une association à but non lucrative. Leur site résume son action en 4 points : « informer, contester, proposer, mobiliser ».

Acrimed intervient publiquement, par tous les moyens à sa disposition lorsqu’il s’agit de sujets comme les dérives des journalistes ou la marchandisation de l’information. L’association réunit des journalistes et des salariés des médias, des chercheurs et des universitaires, des acteurs du mouvement social et des « consommateurs » des médias.