Entrées par Hassanein Khazaal

Les morts peuvent-ils migrer et demander l’asile ?

« Le demandeur d’asile a toujours deux histoires, une qu’il présente aux services de l’immigration et une autre qu’il ne peut révéler et qu’il garde pour lui. »

Les services d’asile occidentaux interrogent les arrivants sur les menaces qui les poussent à quitter leurs pays d’origine en quête d’une nouvelle vie. Le demandeur d’asile a toujours deux histoires, une qu’il présente aux services de l’immigration et une autre qu’il ne peut révéler et qu’il garde pour lui. C’est une question complexe et épineuse que l’écrivain et cinéaste irakien Hassan Blasim résume bien dans son recueil de nouvelles Cadavre Expo (Seuil, 2017).

Pour comprendre la réalité de cette menace, il faut se demander si les militants et les journalistes sont en danger en Irak ? Les empêche-t-on de faire leur métier ? Risquent-ils leur vie s’ils ne font pas assez attention et s’ils ne se préparent pas à fuir leur pays ?

D’où vient cette menace et dans quel contexte ces nombreux militants et civils sont-ils morts ? Après chaque assassinat, le gouvernement : « des parties inconnues avec une déclaration accompagnée, entre autres, par l’ouverture d’une enquête pour trouver et poursuivre les tueurs devant la justice ». Ce qui est étrange, c’est qu’il s’agit toujours des mêmes déclarations, même si le gouvernement a changé, comme s’il s’agissait systématiquement d’une réponse toute faite.

Nous sommes donc face à une nouvelle théorie : quiconque va manifester et revendiquer ses droits risque de mourir et quiconque essaie de critiquer le régime, qu’il soit journaliste ou militant, fera face à la menace directe de la mort.

Cette nouvelle série d’assassinats a commencé le 1er octobre 2019 lors de la Révolution d’Octobre. Suite à des interventions de la police anti-émeute (ou d’autres forces encore inconnues), ces manifestations ont coûté la vie à plus de 600 jeunes Irakiens.

Countryman, un court métrage de Hassnaien Khazaal.

Parmi eux, des journalistes et des militants assassinés dans des opérations planifiées. À Bassora, dans le sud de l’Irak, Hussein Adel et sa femme ont été tués chez eux après un assaut organisé par des hommes armés. Amjad Al-Dahamat, lui, a été assassiné au sortir du domicile du chef de la police du gouvernorat de Maysan. Dans le gouvernorat de Karbala, devant un hôtel, un motard a tiré sur Fahim al-Ta’i puis s’est enfui, etc.

Des femmes ont également été visées comme Reham Shaker Yaqoub, médecin, assassinée dans sa voiture par trois balles.

Cette série d’assassinats se poursuit, bien après la Révolution d’Octobre. Il y a quelques jours, Ihab al-Wazani, un autre militant de Karbala, a été tué devant sa maison avec un pistolet silencieux. Pour avoir exprimé leurs opinions ou revendiqué leurs droits et les droits du peuple, les militants sont visés. 

Qu’en est-il des forces de sécurité, du gouvernement et des services du renseignement ? L’Irak est considéré comme un système démocratique, mais de quelle démocratie parle-t-on lorsque le pays reste sous l’influence des États-Unis et de l’Iran ?

Quel est l’intérêt de ce système démocratique et des élections si chaque candidat au poste de Premier ministre n’est pas nommé sans l’accord préalable des États-Unis et de l’Iran ?

L’organisation que les États-Unis ont mis en place après 2003 n’est pas une démocratie mais plutôt un système de quotas sectaires.

Qu’en est-il des Nations Unies ? Leur rôle s’apparente à celui des grandes institutions islamiques. L’ONU condamne le gouvernement seulement lorsqu’il y a des soulèvements et des révolutions lors desquels de nombreuses personnes perdent la vie mais en dehors de cela, on ne l’entend pas.

Qui sont les premières victimes de ce système ? L’ensemble du peuple irakien. Car, si on met de côté la guerre, les arrestations et les assassinats, nous sommes aujourd’hui confrontés à un processus de politisation du peuple. C’est-à-dire que les Irakiens sont incités à parler politique, mais pas à débattre tranquillement… Ils sont encouragés à s’écharper sur les réseaux sociaux. Objectif : créer des tensions entre les enfants d’un même peuple. Et gare à ceux qui s’opposent à ce système, comme les journalistes ou les militants, car dès lors le gouvernement n’hésitera pas à les éliminer.

Puisque ces personnes ciblées ne sont plus de ce monde et prouvent ainsi que leur vie était en danger, une question reste sans réponse : peuvent-elles maintenant émigrer et demander l’asile ?!

Hassanein Khazaal, journaliste et réalisateur irakien. Ancien résident de la Maison des journalistes. Il est l’auteur de Jidar Baghdad (« Le mur de Bagdad »).

En sept semaines de révolte en Irak, il y a eu plus de 330 morts, avec environ 15.000 blessés.

Les jeunes Irakiens revendiquent l’accès à l’emploi, l’égalité sociale et la fin du régime politique totalement corrompu selon eux.

La plupart des personnes tuées ont été abattues à balles réelles, d’autres ont subi des blessures mortelles causées par des grenades lacrymogènes tirées à bout portant sur les manifestants.

En outre, des canons à eau ont été utilisés, pulvérisant de l’eau bouillante selon les informations fournies par les manifestants.

Il n’y a pas que la jeunesse de Bagdad qui se soulève en Irak, la ville pétrolière de Bassorah a réduit sa production de 50% suite au mouvement de protestation dans la ville. 

Pour mieux comprendre la situation actuelle en Irak, voici une série de reportages traitant de la révolte irakienne.


Lorsque des irakiens demandent au Pape de revenir en Irak

Fresque murale du pape François sur un mur d'une église à Bagdad

Jeunes élèves en primaire, nous avons vécu plusieurs visites d’inspection de la part de superviseurs pédagogiques venus du ministère de l’Éducation. Au moins une semaine avant chacune de ces visites, l’administration de l’école se mettait (enfin) au travail : réparations, nettoyages, peintures, décoration, etc. Administration, enseignants et élèves, tout le monde participait à ces chantiers. L’essentiel est que l’école apparaisse le “jour J” en bon état aux yeux du ministère; l’administration de l’école ne se souciant guère de ses élèves ni de ses enseignants.

Eh bien, il semble que la règle soit toujours appliquée et à plus grande échelle; à l’échelle de tout un pays ! Depuis que la date de la visite du pape François en Irak a été annoncée (5 au 8 mars dernier), le gouvernement et ses cadres ont entamé des travaux dans toutes les zones concernées par la visite. Du jour au lendemain, les Irakiens découvrent des rues nettoyées, des routes goudronnées, des pavés lavés et des murs décorés. Quel miracle! Exactement comme à l’école primaire. 

Stupéfaits, les citoyens irakiens se sont activés sur les réseaux sociaux pour demander, non sans humour, au Pape de reporter sa visite de quelques jours et de programmer d’autres régions reculées. Ils espèrent que les travaux continuent et s’élargissent à d’autres zones pauvres. La “bienfaisance du Pape”, ont commenté certains internautes, pour qualifier cette retombée collatérale.

Quelques travaux entrepris à Bagdad avant la visite du Pape, crédit : Mohammed Adel

Les Irakiens souffrent du manque de services les plus élémentaires, de la détérioration des infrastructures, sans parler des pannes d’électricité constantes.

Les chantiers réussis pour accueillir le Pape nous apprennent deux choses : le gouvernement est capable de réformer et nos institutions peuvent fonctionner. Ils ne le font pas pour leur peuple car il faut pour cela un Pape et les caméras d’une centaine de journalistes venus du monde entier.

Le premier jour de sa visite, le pape a prié à la cathédrale Notre-Dame de l’Intercession de Bagdad (l’église a été la cible d’un attentat terroriste en 2010 faisant une cinquantaine de morts) avant de continuer son programme de visite dense.

C’est la première fois qu’un Pape se rend en Irak. En 2000, le projet de visite de Jean-Paul II a été avorté à cause de l’échec des négociations avec l’ancien président Saddam Hussein. En 2019, l’actuel président irakien Barham Salih avait invité le pape François à se rendre en Irak, mais le voyage avait été reporté à cause de la propagation de la pandémie de Covid-19 en Italie. 

Le pape François semble bien suivre ce qui se passe en Irak, en particulier les manifestations, comme le soulèvement d’octobre 2019 dont il a condamné les meurtres de manifestants. Il est vrai que le soulèvement d’octobre a été écrasé, mais la mèche brûle toujours. En effet, quelques jours avant la visite du Pape, des manifestations ont eu lieu dans la ville de Nasiriyah.

«Que se taisent les armes!» avait martelé le Pape dans son premier discours en Irak, en appelant à «lutter contre la plaie de la corruption, les abus de pouvoir et l’illégalité» et à «édifier la justice, faire grandir l’honnêteté, la transparence et renforcer les institutions.» 


« Que se taisent les armes! Que la diffusion en soit limitée, ici et partout ! Que cessent les intérêts partisans, ces intérêts extérieurs qui se désintéressent de la population locale. Que l’on donne la parole aux bâtisseurs, aux artisans de paix ; aux petits, aux pauvres, aux personnes simples qui veulent vivre, travailler, prier en paix ! Assez de violences, d’extrémismes, de factions, d’intolérances ! Qu’on laisse de la place à tous les citoyens qui veulent construire ensemble ce pays dans le dialogue, dans une confrontation franche et sincère, constructive ; à celui qui s’engage pour la réconciliation et qui, pour le bien commun, est prêt à mettre de côté ses intérêts particuliers.» Extrait du discours du Pape.


Mais j’ai eu raison de comparer la visite du Pape à celle d’un superviseur pédagogique. Une fois la visite terminée, le pays reprend son visage familier. Au moins 8 personnes ont été blessées suite à l’explosion d’une grenade dans un sac de poubelles à Bagdad. Que s’est-il passé d’autre? Beaucoup, mais le tout peut se résumer par la fameuse photo d’un camion transportant l’énorme générateur électrique qui a servi pour éclairer le temple de Ziggurat d’Ur, qui a de nouveau sombré dans le noir, pendant la visite du Pape et qui a fait le tour des réseaux sociaux et a suscité les moqueries des internautes. Le Pape reviendra-t-il un jour? C’est en tout cas ce que souhaitent beaucoup d’Irakiens.

Hassanein Khazaal  

Journaliste et réalisateur irakien, ancien résident de la MDJ


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