Etat de la presse en Algérie : le témoignage de l’écrivain Boualem Sansal

« En tant qu’intellectuel, je me sens le devoir de ne pas abandonner mon pays. L’Algérie a besoin de voix dissidante et d’intellectuels qui n’ont pas peur de dénoncer le manque de liberté de la presse dans le pays ».

Il ne fait pas bon être journaliste en Algérie. Surtout si on critique le gouvernement. Ces dernières années, des centaines de journalistes algériens ont été emprisonnés à cause de leurs articles dans lesquels, d’une manière ou d’une autre, ils dénoncent le gouvernement dictatorial de Bouteflika.

L’indignation des organismes internationaux n’empêche pas la censure en Algérie

Cela remonte à 2016 le cas de Mohamed Tamalt, un journaliste algérien, mort suite à une grève de la faim de trois mois après deux ans de prison. En 2016, l’histoire de Tamalt a fait le tour des médias étrangers et a déclenché l’indignation de nombreuses organisations internationales telles qu’Amnesty International et RSF. Mais celui de Tamalt n’est qu’un cas sur mille, une goutte dans le mare magnum des journalistes censurés et persécutés en Algérie.

En 2017, le Comité pour la protection des journalistes s’est adressé au Premier ministre algérien Ahmed Ouyahia pour la libération de Saïd Chitour, accusé par le tribunal de Bir Mourad Rais d’avoir fuité des «documents gouvernementaux sensibles» à des diplomates étrangers. Ouyahia a toujours nié d’être impliqué dans l’affaire.

Une voix se lève contre les injustices : l’invective de Boualem Sansal

Boualem Sansal, écrivain dissident algérien, dénonce le manque de liberté d’expression dans son pays, décrivant un paysage médiatique inquiétant dans lequel les journaux privés sont muselés par un gouvernement qui détient un monopole quasi total sur l’information.

« Après l’indépendance algérienne, entre les années soixante et quatre-vingt, il n’y avait qu’un seul journal officiel en Algérie, il s’appelait Moudjahid: de ce journal on disait que la seule chose vraie qu’il y avait dedans était la date. Les nouvelles étrangères étaient censurées et il était interdit de quitter le pays », continue Sansal.

Après une courte période de démocratisation, le pays retombe dans le chaos

Avec les révoltes de l’automne 1988, un processus de démocratisation a eu lieu et, pour une courte période, il y a eu un authentique pluralisme médiatique en Algérie. Mais la révolte a été étouffée dans le sang et ceux qui en ont profité ont été les islamistes, qui ont pris possession des canaux d’information, endoctrinant le peuple à l’observation aveugle des dogmes musulmans.

Depuis lors, le pouvoir s’est allié aux forces islamistes et la situation médiatique en Algérie a de nouveau précipité. Depuis les années 90, une nouvelle loi contre la diffamation empêche de facto de dire un seul mot contre le pouvoir établi.

La pression économique comme outil de contrôle sur les médias indépendants

Actuellement, en Algérie, il existe quatre journaux d’État et plus de 50 journaux indépendants en français et en arabe. Cependant, explique Sansal, il s’agit d’une fausse indépendance, car le gouvernement impose une forte pression économique sur les journaux privés, qui ne peuvent être financés que par la publicité, et l’agence qui gère la publicité en Algérie appartient à l’Etat.

En conséquence, les journaux qui publient des articles qui déplaisent à Bouteflika ne reçoivent aucune publicité. En outre, les journaux privés n’ont pas leurs propres rotatives et sont donc obligés d’imprimer sur les rotatives de l’Etat. « Si votre journal est asservi au pouvoir, il reçoit une aide publique, mais le jour où un journaliste écrit quelque chose qui agace le gouvernement, l’Etat présente la facture… on parle de plusieurs milliers d’euros ».

Les arguments tabou en Algérie : de quoi avoir peur de prendre son stylo en main

Mais quels sont les sujets tabous dans une société centralisée où la presse est muselée par le pouvoir étatique? « En gros, il y a trois sujets tabous en Algérie: tout d’abord, bien sûr, vous ne pouvez pas critiquer le président : les journalistes qui l’ont fait se trouvent aujourd’hui en prison, ou alors ils sont morts ou disparus. Deuxièmement, rien ne peut être dit contre l’armée et la police. En Algérie, après l’indépendance, l’armée est devenue une sorte de pouvoir sacralisé, car c’est à travers les armes que l’Algérie a acquis son indépendance. Last but not least, rien ne peut être dit contre l’Islam et contre le Prophète ». De quoi avoir peur de prendre son stylo en main…

En Algérie, le mot « terrorisme » est effacé du dictionnaire

Et en effet, dit Sansal, les journalistes et les écrivains algériens ont peur aujourd’hui. « Personne ici en Algérie ne veut m’interviewer, car rapporter ce que je dis implique des risques sérieux; aujourd’hui je m’exprime principalement sur les médias étrangers, notamment français, mais j’ai risqué plusieurs fois d’aller en prison. Il y a quelque temps, j’ai donné une interview au Monde, dans laquelle je soutenais qu’il y avait un parallèle entre les attaques terroristes de Nice et celles qui se produisent chaque semaine en Algérie.

Mais ici, le terme « terrorisme islamique » est interdit, car il ternit la réputation de l’islam. Après la publication de cet article j’ai été attaqué en justice. J’ai reçu des menaces de mort et de nombreux juristes ont insisté pour que ma citoyenneté soit retirée et que je sois chassé du pays. Aujourd’hui, c’est ça la réalité en Algérie ».

Boualem Sansal

Liberté de s’informer, sous conditions

Et pour autant, le pouvoir ne peut pas tout contre la liberté de s’informer : grâce à Internet, les gens ont aujourd’hui accès aux nouvelles internationales. L’accès au réseau reste, pour le moment, ouvert à tous les utilisateurs. Par contre, le gouvernement dispose d’outils technologiques très sophistiqués pour observer la circulation des informations en ligne, ce qui lui permet de contrôler totalement ce que les gens disent et font sur Internet. « Aujourd’hui, beaucoup de gens sont sous procès ou en prison juste pour avoir partagé un article ennuyeux sur Facebook ou Twitter, et même les lignes téléphoniques sont contrôlées par les services secrets. » continue Sansal.

Pourquoi rester ?

La question se pose spontanément à un écrivain qui, malgré les persécutions et les menaces, continue de vivre dans un pays qui étouffe constamment sa voix et qui a censuré tous ses livres : pourquoi rester ?

« En tant qu’intellectuel, je me sens le devoir de ne pas abandonner mon pays. l’Algérie a besoin de voix hors du choeur et d’intellectuels qui n’aient pas peur de dénoncer le manque de liberté de la presse dans le pays. Malgré tout, je ne quitterai jamais l’Algérie et je n’abandonnerai jamais devant ceux qui voudraient me museler. Et je le fais à mes risques et périls ».

Le dernier livre de Boualem Sansal, 2084, aux éditions Gallimard, a reçu le Grand Prix du roman de l’Académie Française ainsi que le prix meilleur livre de l’année en 2015 par le magazine Lire. Boualem Sansal sera en France en septembre prochain pour présenter son dernier roman.

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