"C’était la dernière fois que toute notre famille était réunie" – Témoignage d’une journaliste syrienne exilée

Rukaia, journaliste de 30 ans et originaire de la ville syrienne oriental de de Deir ez-Zor, est arrivée à Paris après des années remplies d’événements et de changements ininterrompus. Elle attend maintenant la finalisation de son permis de séjour en France.

À la suite de ce qu’elle a vu et vécu elle-même, le journalisme de Rukaia s’est principalement focalisée sur la documentation à travers des reportages et des courts-métrages de témoignages de femmes vivant sous l’Etat Islamique.

En sirotant une tasse de café un jeudi matin pluvieux, je découvre la personnalité dynamique et positive qui se cache derrière ce travail.

Les informations à partager sont nombreuses, les sujets issus de son récit sont délicats et les émotions fortes. Néanmoins, avec un sourire sur son jeune visage, Rukaia commence à retracer sereinement les dernières étapes de sa vie qui l’ont amenées ici à Paris.

Révolution, guerre, prison: un flux d’événements hors de son contrôle

Tout en développant une riche formation académique sur une variété de sujets telle que l’économie, le commerce et l’ingénierie agricole, le grand intérêt de Rukaia pour l’information et le domaine des médias a accompagné sa vie universitaire. Une fois que la révolution a éclaté en Syrie en mars 2011, cette passion a prévalu avec force.

Avec un mélange d’enthousiasme et de tristesse, Rukaia explique comment la révolution syrienne et la guerre qui a suivi ont changé le cours de sa vie.

Les années 2011 à 2013 ont été marquées par un engagement intense et enthousiaste dans la vie communautaire de sa ville durant lesquelles elle est devenue extrêmement active dans le travail humanitaire.

Syrian boy rides a donkey as they play in the rebel-held town of Douma, on the eastern edges of the capital Damascus, on the second day of Eid al-Adha Muslim holiday on September 13, 2016. / AFP PHOTO / Sameer Al-Doumy

Cependant, une ombre d’inquiétude apparaît sur son visage tout en se rémémorrant cette période. Evidemment, un mauvais souvenir lui est revenu à l’esprit.

En effet, le 18 mars 2014, Rukaia a été arrêté par le gouvernement. Elle a d’abord été incarcérée dans la prison de la sécurité militaire, puis dans la prison des renseignements généraux de Damas, où elle a enduré des tortures psychologiques et physiques.

Le choc de vivre sous l’Etat Islamique

Le soulagement suivant de quitter la prison après trois mois de détention n’était cependant qu’une illusion. La liberté était encore loin des horizons et de nouveaux chocs attendaient Rukaia.

En raison de l’évolution de la guerre en Syrie, Deir ez-Zor était désormais sous le contrôle de l’Etat islamique. Ce qui auparavant avait représenté pour elle une ville sûre où elle avait grandi avec sa famille et ses amis, s’était transformé en une prison de terreur méconnaissable.

Les règles strictes imposées par ce que l’Etat Islamique soutien d’être la véritable version de la Loi Islamique, elle fait observer, laissaient aux gens guère le choix autre que de se soumettre et d’obéir en silence. L’alternative serait naturellement l’exécution publique sur la place principale de la ville.


Rukaia prend une brève pause puis elle continue posément à expliquer comment sa santé mentale a été affectée.


L’expérience choquante qu’elle a vécue auparavant dans la prison gouvernementale avait gravé dans son esprit une profonde blessure qui, dans de telles circonstances, ne pouvait en aucune manière être guérie.

Cependant, sa positivité naturelle et son enthousiasme ne l’avaient pas complètement abandonné. Un jour, elle a soudainement proposé à sa famille de partir en vacances en Turquie. Elle avait besoin de fuir la réalité intolérable de Deir Ez-Zor sous l’Etat Islamique et de trouver le temps de réfléchir à sa vie.

Maintenant ses yeux s’éclairent en rappelant ce moment joyeux qui brise l’obscurité de cette période. « C’était la dernière fois que toute notre famille était réunie », elle raconte, soulignant que le risque encouru lors du passage de la frontière dans un grand bus familial en valait la peine.

Reportage et travail social: deux engagements indissociables dans la vie de Rukaia

Ce moment de repos temporaire lui a permis de regagner de l’énergie et, une fois de retour à Deir Ez-Zor, Rukaia a pris part avec un engagement extraordinaire dans une série d’activités.

Mais surtout, elle a commencé à recueillir toutes les informations sur ce à quoi elle assistait.

Syrian men carry injured victims following a reported air strike on the besieged rebel-held town of Douma, northeast of the capital Damascus on January 21, 2015. Rebel-held towns such as Douma face frequent aerial and tank bombardment and the siege means food is scarce and medical facilities are ill-equipped to handle either illness or injury. AFP PHOTO / SAMEER AL-DOUMY / AFP PHOTO / – AND SAMEER AL-DOUMY

Le scénario général incluant la mort de civils, d’enfants et de femmes, ainsi que les arrestations de l’opposition armée, de l’Armée Libre, des militants et des médias se sont encore détériorés au début de 2015, lorsqu’un siège a été imposé aux zones contrôlées par le régime d’Assad.

Cela a conduit à une grande vague de déplacements vers des zones contrôlées par ISIS (la force d’armée des régimes pro-Assad entrainé par la Russie selon France Soir). Rukaia tente d’expliquer le scénario de la crise humanitaire qui en a résulté à Deir ez-Zor et ses yeux reflètent l’inquiétude causée par les images qui lui viennent probablement à l’esprit.

Dans un tel contexte, son activité ne se limitait pas à la collecte d’informations, elle s’impliquait également dans le travail social motivé par un besoin désespéré de faire quelque chose et de se sentir utile. En fait, l’engagement de Rukaia de collecter, de documenter et de diffuser des informations s’est toujours accompagné de son travail social et humanitaire.

Elle a donc pris de grandes responsabilités au sein d’organisations caritatives et humanitaires de la ville et des villages voisins, faisant passer son désir de soulager les autres au-dessus de sa sécurité personnelle.


Elle ne cache pas la difficulté de cette période et le grand danger que ces activités impliquaient pour elle surtout en tant que femme; pourtant, grâce au soutien de son père, elle a pu supporter plus facilement cette pression.


En outre, cet engagement actif comblait concrètement sa vie et créait de précieux souvenirs qui l’accompagnent jusqu’à aujourd’hui.

Avec un regard nostalgique, elle me montre une série de photos prises le jour de l’Aid al-Adha, la plus importante fête musulmane de l’année. En cette occasion festive, les gens portaient traditionnellement de nouveaux vêtements et les enfants recevaient des cadeaux.

Une photo en particulier attire les yeux. Il s’agit d’une scène la représentant avec un grand groupe d’enfants souriants, ce qui est extraordinaire car créer une atmosphère joyeuse malgré les difficultés du contexte environnant, démontre son travail de terrain.

Quitter la Syrie: un dévouement imparable à documenter ce dont elle avait été témoin

Rukaia prend une autre brève pause.

La ride de douleur qui apparaît sur son visage indique l’approche d’un autre point de rupture dans son histoire. La détérioration de la situation et le risque croissant pour sa vie étaient arrivée au point de la forcer à quitter la Syrie.

C’était en octobre 2015 lorsqu’elle a quitté sa maison, sa ville, son pays, sans pouvoir prédire les développements futurs qui suivraient cet énorme pas. Une fois arrivée en Turquie avec sa famille, elle était déterminée à devenir indépendante et responsable d’elle-même.

Elle a donc décidé de vivre seule et de participer à des activités politiques en Syrie. En août 2016, elle a commencé à enregistrer et à organiser toutes les informations qu’elle avait patiemment recueillies au cours des dernières années.

Elle s’est ainsi impliquée dans la communauté des journalistes vivant en Turquie et a pris part à leurs nombreuses organisations et projets. Elle décrit cette étape comme une période de travail intense et d’échanges enrichissants.

« Je me suis fait beaucoup d’amis là-bas », affirme-t-elle, « avec eux, je faisais beaucoup de blagues et ils adoraient cet aspect solaire de ma personnalité ». Elle rit en se rappelant ces amitiés importantes et ces moments joyeux. En effet, son rire spontané l’accompagne partout, ce qui témoigne sa considération pour l’humour en tant que composante indispensable de la vie.

Rukaia veut expliquer soigneusement son étape en Turquie, car cela représente pour elle un point crucial. Sa vie quotidienne était principalement consacrée au développement des compétences dans les médias en participant à de nombreuses formations journalistiques.

C’est en Turquie que Rukaia a concrétisé de nombreuses projets et a développé plus précisément sa conception du journalisme qui guide son travail jusqu’à aujourd’hui.

Le journalisme comme quête d’objectivité: « J’expose la réalité, je ne donne pas d’avis »

L’un des principaux objectifs de Rukaia était d’obtenir une formation pour des journalistes qui ne sont pas des universitaires, mais qui se concentrent plutôt sur les médias sociaux.

Néanmoins, elle prenait très au sérieux ses études universitaires. Parmi les nombreuses formations, le cours de droit international en particulier a suscité son intérêt.


« Mon travail de journaliste vise à informer les gens sur les actualités et les événements. J’expose la réalité, je ne donne pas d’avis »


Ce cours lui a permis de réfléchir à l’importance d’une solide connaissance de l’ensemble des règles et conventions internationaux pour comprendre de manière critique l’actualité et la rapporter. De plus, souligne-t-elle, le journalisme est un travail très objectif dans lequel aucun jugement de valeur ne devrait émerger.

En dépit de son histoire personnelle et de son opposition au gouvernement, Rukaia déclare: « Mon travail de journaliste vise à informer les gens sur les actualités et les événements. J’expose la réalité, je ne donne pas d’avis ».

« Je recherche aussi plus de sujets secondaires », ajoute-t-elle. Alors que de nombreux journalistes se concentraient sur les crimes de viol commis par le régime, elle a décidé de couvrir les récits de femmes vivant sous l’Etat Islamique.

Sans aucun doute, donner la parole aux femmes est la pierre angulaire de son travail journalistique jusqu’à aujourd’hui.

Son souvenir

L’impact des rencontres avec d’autres femmes sur le travail et la vie de Rukaia

Les rencontres avec d’autres femmes ont joué un rôle crucial dans sa vie. En effet, l’objet que Rukaia a toujours porté avec elle au cours des dernières années est un cadeau de l’une de ces femmes rencontrées dans la prison gouvernementale.

C’est un chapelet électronique, une machine utilisée pour réciter des prières. C’était en 2014 quand une vieille femme le lui a donné avant d’être libérée de prison. Depuis lors, il ne l’a jamais quittée. Il est maintenant dans la chambre parisienne de Rukaia, lui rappelant les femmes inspirantes qu’elle a rencontrées le long du chemin avant d’arriver ici.

Rukaia est également impatiente de partager ses nombreux projets d’avenir.

Elle a un rêve en particulier. Elle souhaite se rendre en Afrique pour réaliser des reportages sur la question de la pauvreté et, surtout, sur les femmes.

Lorsque notre conversation porte sur ces projets futurs, une vive excitation marque son expression. Les années passées remplies de douleur, de changements soudains et de détresse émotionnelle, ne l’ont pas empêchée de regarder la vie avec gratitude, positivité et enthousiasme.

Son désir irrépressible d’apprendre, d’explorer le monde et de raconter ce dont elle est témoin gagne les nombreux défis avec qui la vie l’a confrontée.

Désormais heureuse de vivre à Paris, Rukaia continue à canaliser son énergie incommensurable dans cette direction, guidée par son besoin permanent de se sentir utile dans ce monde.