Le journalisme étant un sacerdoce…

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Keith Mallet


Chers amis lycéens,

 

Je suis journaliste­ présentatrice ivoirienne (Côte d’Ivoire), membre de la rédaction de « l’œil de l’Exilé », journal en ligne de la Maison des Journalistes de Paris. Permettez moi de commencer cette lettre ouverte par une petite histoire.

 

A l’aube d’un 20 avril 2011, une femme, sa fille âgée en son temps d’à peine 20 mois et son époux quittèrent leur terre natale, sous les bruits assourdissants d’armes lourdes. Avec comme seuls biens, juste des casse­croûtes et un peu de sous pour la route .Elle portait un bébé. Toute sa famille arriva au Ghana, pays voisin de la Côte d’Ivoire. Après deux jours passés dans ce pays où la barrière linguistique était un problème face à une situation d’assistance sanitaire urgente, elle et sa famille ont décidé de mettre le cap sur le Togo, pays francophone, donc plus accessible sur le plan linguistique. Cette famille se fit enregistrée au HCR Togo, et a vécu de dons et de petits commerces dans des conditions extrêmement difficiles. Elle perdit son bébé après 4 mois de grossesse. La femme se forma en Cycle III de Diplomatie à l’ENA du Togo. Les extraditions, menaces de mort, et enlèvements, étaient de plus en plus récurrents. Elle arriva avec sa fille le 1er août 2013 en France. Cette femme c’est moi, et cette petite digression est en rapport avec le thème de la Semaine de la presse et des médias que vous célébrez en ce moment.

 

C’est­-à­-dire, « Liberté de la presse ». Parce que mon seul péché pour avoir vécu ces trois dernières années dans la précarité, loin des miens, privée de mes acquis professionnels et financiers, c’était d’avoir dénoncé l’imposture, la prise du pouvoir par les armes et le refus de respecter les lois, dans l’exercice de mon métier. Le journalisme étant un sacerdoce, j’ai refusé de cautionner le coup d’État militaire manqué du 19 septembre 2002, qui s’est mué en rébellion armée, qui a fait des milliers de morts et de graves violations de droits de l’Homme, et qui a été parachevé le 11 avril 2011, avec l’approbation de la Communauté internationale. En Côte d’ivoire, la presse a bénéficié de la dépénalisation, depuis décembre 2004. C’est à l’actif du président Laurent Gbagbo qui, s’est toujours opposé à ce qu’un journaliste soit persécuté ou emprisonné pour ses idées. Mais, cette loi n’est plus qu’un vulgaire texte. La presse est muselée et vit dans la terreur à cause des intimidations, voire des assassinats. On peut citer par exemple, Sylvain Gagneteau, Légré Marcel, et plus récemment, en octobre 2013, Désiré Oué assassiné devant sa famille parce que soutenant les institutions de la République incarnées par Laurent Gbagbo.

 

En France, comme presque partout dans le monde, la liberté de la presse n’est qu’un leurre! J’en veux pour preuve que la presse française ne peut expliquer à son peuple toutes les dérives de la politique étrangère de celle­ci. L’installation de la démocratie par les bombes avec ses dégâts collatéraux qui touchent sensiblement les populations hors de la France. Le soutien de présidents illégitimes, des rébellions armées, parfois même au mépris de lois de ces pays souverains, n’est nullement dénoncés par les médias occidentaux. Aujourd’hui le classement de la Côte d’Ivoire à la 101ème place selon Reporters Sans Frontières (RSF) est plus que justifié. Car, ni la presse occidentale, ni la presse nationale ivoirienne et les autres presses n’arrivent à dénoncer les graves violations de droits de l’Homme en Côte d’Ivoire. Par exemple, le génocide des Wè (ethnie de l’ouest de la Côte d’Ivoire), la torture de plus de 800 prisonniers politiques, le règne des seigneurs de guerre décorés par le régime d’Abidjan, la dépossession des terres des autochtones ivoiriens, la naturalisation en masse de nombreux étrangers, les assassinats, les arrestations et tortures systématiques de tous les proches et sympathisants de Laurent Gbagbo. Pour différentes raisons, la presse quelle que soit où elle se trouve est muselée et sous pression des politiciens et autres maîtres du monde. Doit-­elle pour autant reculer face à sa responsabilité, à savoir informer, éveiller la conscience des populations, mener la lutte pour les libertés et la souveraineté des Etats?

 

Moi je dis non, parce que le journalisme en plus d’être un métier noble est un devoir et quelque soit les sacrifices à consentir, il faut tenir cet engagement. Tel est l’engagement de la femme, de la mère et de la journaliste que je suis!
Puisse mon témoignage vous édifier et vous apporter un plus dans le choix important de votre
future place dans la société. Pourquoi pas en tant que journaliste. Excellente semaine de la presse et des média.

 
Carole Attioumou­ Sérikpa

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Chers élèves, séparez la bonne graine de l’ivraie

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Chers élèves,

 

Vous allez aborder comme chaque année « la Semaine de la presse et des médias dans l’école ». Mais vous êtes conviés cette fois-ci à l’examiner sous l’angle de l’« info, et des supports ». Car une même information peut être différemment traitée selon le type de média qui la prend en charge. Vous l’avez sans doute remarqué par vous-mêmes et ce, avant même qu’on vous l’enseigne, une nouvelle apprise à la radio, est reprise presque instantanément par la télévision et les publications en ligne, la presse écrite prenant généralement le relais le lendemain, voire dans la semaine ou le mois selon la périodicité.

 

Excusez-moi, de faire cette comparaison brutale avec le commerce, sachant que le métier de journaliste prête à idéalisation quand bien même il demeure un métier noble. Vous l’avez compris : toute information, quelque soit le support qui la véhicule est un produit. Un produit informatif certes, mais, qui plus est, est doublé d’une valeur commerciale.

 

L’info comme le chocolat
Vous l’avez sans doute relevé avant que vos parents vous l’apprennent, le chocolat est vendu sous diverses formes. Il existe en poudres, en pilules, en boissons, en purées, en bouchées, en grandes ou petites tablettes, en bonbons, en coffrets, en jouets de miniature et j’en oublie… Il peut être associé à d’autres ingrédients comme le lait et le sucre. De même l’information comme tout produit se décline sous des formules extrêmement diverses. Pour ainsi dire, l’info se coule dans le moule qui lui donne sa forme. Si nous sommes tous des consommateurs de l’info, il y a, au demeurant, autant d’infos et de journaux que de publics ou ce qu’on appelle les lectorats. Les petites bourses par exemple ont un accès limité aux magazines onéreux ou de luxe, qu’ils peuvent néanmoins consulter en médiathèque. Mais pas seulement. Les plus instruits des gens, autodidactes ou ayant fait des études à l’université, ont la capacité d’assimiler les écrits de haut niveau, ce qui n’est pas le cas des moins cultivés. Aussi certaines personnes seront-elles plus aptes à lire tel ou tel journal suivant qu’elles sont accros de foot, d’informatique ou de cinéma, d’où d’ailleurs le besoin des médias spécialisés comme les revues pour enfants, les revues médicales, de voyages, de l’auto, de la pêche, du bricolage, du jardinage, d’animaux etc. C’est dire que finalement ce sont les consommateurs que nous sommes, qui déterminent la fabrication du support par lequel nous vient l’info.

 

Si j’ai comparé l’info au chocolat, c’est qu’elle peut être livrée dans un bel emballage tellement aguichant, que vous risquez d’en consommer de mauvaises. Il faut avoir goûté à plusieurs genres de produits journalistiques, pour que vous puissiez apprécier les infos à leur juste valeur. On dit que la radio donne l’info, la télé la « montre » et les journaux l’analysent. La pluralité de titres et de supports, renforce certes la liberté d’expression, mais celle-ci n’est pas pour autant définitivement acquise. Il lui faut la sanction des différents publics. C’est pourquoi, chers élèves, vous êtes appelés en tant que consommateurs de l’info à séparer la bonne graine de l’ivraie sinon vous ne lirez que ce qu’on voudra vous faire lire.

 

Larbi GRAÏNE

 

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Semaine de la presse : les élèves s’invitent aux infos

[par Benson SERIKPA]
 
La 25ème édition de la Semaine de la presse et des médias dans l’école® se tient du 24 au 29 mars autour du thème : « Une information, des supports », s’achèvera le 29 mars prochain. C’est une initiative du Centre de liaison de l’enseignement et des médias d’information (CLEMI), un rendez-vous annuel d’éducation aux médias et à l’information, axe fort de la loi de refondation de l’école de la République en France. L’objectif étant durant toute cette semaine, d’emmener les élèves à apprendre à analyser, à hiérarchiser, à vérifier les informations, à développer une attitude critique et réfléchie vis-à-vis de l’information.
 
Il s’agit donc de 14 125 établissements scolaires, de 186 675 enseignants et de 3 137 940 élèves qui se retrouveront pour échanger lors de cette édition. Près de 1900 médias participant à cette semaine de la presse et des médias dont 657 de la presse écrite, offrent à cette occasion 1 113 120 exemplaires de journaux et magazines (dont 10 000 journaux scolaires) pour permettre aux participants de mieux s’imprégner des médias. Chaque école recevra en moyenne 57 titres, acheminés gracieusement par La Poste et 46 000 colis, distribués par les facteurs.
 
Par ailleurs, des médias numériques tels que, AFP, Médiapart, Arrêt sur image, La Documentation française, Europresse, Relay.com, Vocable, Philosophie Magazine, etc feront des offres spécifiques aux différents participants. A savoir, un mois d’accès gratuit à leur site internet. Les enseignants quant à eux, pourront télécharger la première application tablette d’éducation aux médias, réalisée par le CLEMI avec le soutien du Ministère de la Culture et de la Communication et de l’Agence pour l’Enseignement français à l’Étranger (AEFE).
 
Une Semaine de partage en perspective et riche en enseignement de part et d’autre, à laquelle est associée La Maison des Journalistes (MDJ). Les journalistes de la Rédaction de l’Oeil de l’Exilé, journal en ligne de cette institution, dirigée par Darline Cothière, se proposent d’adresser une lettre ouverte aux lycéens français, en vue de leur parler de la liberté de la presse, lors de cette 25ème édition.
 

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A l’origine des représentations

[Par Larbi GRAÏNE]

 

La bibliothèque nationale de France – Richelieu, sise au 5 rue Vivienne dans le 2e arrondissement de Paris abrite depuis le 18 mars une exposition de dessins français du XVIIe siècle. Cette exposition qui se poursuit jusqu’au 15 juin 2014, rassemble plus de 100 dessins et 50 estampes qui leur sont associées. Ces œuvres sont puisées du Fonds du département des Estampes et de la photographie.

 

L'affiche de l'exposition

L’affiche de l’exposition

 

« On découvre des artistes méconnus et on se rend compte de l’importance de la gravure. Ce qui est intéressant, c’est cette possibilité qui nous est offerte de découvrir une partie des œuvres de certains artistes dont on connait leurs peintures mais pas leurs dessins » nous confie ce monsieur venu assister au vernissage qui s’est déroulé le 18 du mois courant. Il est vrai que la sélection proposée, concerne plus de 40 artistes du Grand Siècle qui sont alternativement peintres et graveurs, sous la période allant d’Henri IV à la mort de Louis XIV. On retrouve les grands noms de l’époque à l’image de Martin Fréminet, Toussaint Dubreuil, Charles Le Brun, Jean Jouvenet, Jacques Callot, Sébastien Leclerc et Pierre Brebiette. La majeure partie des feuilles, restée inédite, n’a jamais été du reste exposée, comme celles de Michel II Corneille, Charles de La Fosse, Charles le Brun, Laurent de la Hyre ou Eustache Le Sueur. En outre, le public pourra aussi affiner sa connaissance des artistes récemment exhumés des comptes d’archives comme Marin Desmarestz ou Louis Richer. Autres curiosités qui ne sont pas des moindres : l’étude au lavis-rouge Prédication, décollation et miracle de saint Denis devant Paris dont l’auteur serait un artiste proche d’Henri Lerambert et Le Sacre de Louis XIII à Reims le 17 octobre 1610 de François Quesnel. La BNF a acquis récemment cette collection célèbre ayant été formée par le marquis d’Avignon au XVIIe siècle.
Les œuvres sont présentées selon un ordre chronologique où estampes et dessins paraissent dialoguer sur des thématiques variées. Cela va des projets d’architecture aux pompes funèbres en passant par les illustrations d’almanach, les images satiriques, les décors éphémères, les entrées triomphales et les modes. N’oublions pas que le site qui accueille cette exposition n’est autre que le somptueux Palais Mazarin, l’ancienne bibliothèque royale. Ce qui facilite une plongée dans le faste de la France monarchiste du temps de Corneille et de Molière.

 

« Dessins français du XVIIe siècle », du 18 mars au 15 juin 2014 à la BNF-Richelieu (Paris 2°) Infos et réservations : http://www.bnf.fr/fr/evenements_et_culture/anx_expositions/f.dessins_francais.html

 

 

FIFDH – Au-delà de la dernière frontière

« C’est à nous jeunes, première génération Shengen, nous qui bénéficions du droit de circuler librement d’un Pays à l’autre, nous qui ne pouvons pas imaginer une frontière entre la France et l’Italie: c’est à nous de changer les choses, et de considérer finalement d’une façon différente l’idée de ‘frontière’ ». Le journaliste et reporter italien Alessio Genovese est intervenu jeudi 13 mars au Cinéma Nouveau Latina de Paris, lors de la projection de « Eu 2013 l’ultima frontiera », film documentaire dont il est co-réalisateur avec la journaliste Raffaella Cosentino. Après le grand impact obtenu auprès du public italien (le film avait été présenté au Festival dei Popoli de Florence en décembre 2013), il est arrivé pour la première fois en France à l’occasion du Festival international du film des Droits de l’Homme de Paris qui a lieu jusqu’au 18 mars.

crédit photo Giulio Piscitelli

 

La caméra d’Alessio Genovese est entrée pour la première fois à l’intérieur des Centres d’identification et expulsion (CIE), des établissements prévus par la loi italienne et dans lesquels chaque année sont retenues, pour une période maximum de 18 mois, environs 8000 personnes en régime de détention administrative. Dans les faits ces personnes n’ont commis aucune infraction pénale qui puisse justifier leur détention: il s’agit de migrants sans papiers faisant l’objet d’une mesure d’expulsion.

 

Nés en 1998, les CIE répondent à l’exigence d’identification prévue par la Convention de Schengen sur l’ouverture des frontières intérieures des citoyens extra UE qui circulent dans l’Union. « Les CIE sont la démonstration de la faillite de l’Europe Unie – a commenté Alessio Genovese après la projection -; nous avons abattu les frontières intérieures, nous nous sommes constitués comme une communauté, nous nous ne sentons plus comme français où italiens, mais européens: cependant ce sentiment communautaire a été possible par la reconnaissance de l’autre comme ‘étranger’, les ‘extracommunautaires’ justement ». On estime qu’en Italie il y aurait quelque 500 000 migrants sans papiers: 8000 parmi eux entrent dans les CIE, et à peine la moitié est renvoyée dans son pays d’origine. Un taux qui démontrerait un système de régulation des flux migratoires « idéologique – a dit Genovese – parce qu’il ne répond à aucune utilité ».

 

« Eu 2013 l’ultima frontiera » constitue un point de rupture. Jusqu’au moment de la réalisation du film, en effet, les CIE étaient interdits à la presse. L’accréditation aux journalistes était accordée par les préfectures de façon « discrétionnaire ». En août 2011 un décret du Ministre de l’intérieur Roberto Maroni avait interdit l’entrée des journalistes dans les CIE. Grâce à l’intervention de la société civile, des nombreux journalistes et activistes, le décret a été aboli en décembre 2011 par la nouvelle Ministre Anna Maria Cancellieri. Cependant, même aujourd’hui l’accès aux CIE reste difficile pour les journalistes. « Nous avons réussis à avoir le permis – nous a expliqué Raffaella Cosentino – parce que nous l’avons demandé directement au Ministre, en contournant les préfectures. Le Ministère nous a accordé l’accès au maximum pour deux jours consécutifs, pour environs deux ou trois heures par jour. C’est peu, mais beaucoup si on pense aux quinze ans d’oubli ». Pendant le tournage les deux journalistes ont assisté aux nombreuses tentatives d’évasion, à des moments de tension et de soulèvements dans lesquels l’équipe de tournage a été éloignée et contrainte à éteindre la caméra. « La censure fait partie des CIE – a expliqué Cosentino – et nous avons décidé de montrer aussi les images dans lesquelles la police nous coupe la caméra. Nous n’avons pas réussi à vaincre la censure, mais nous l’avons montrée ».

 

À mi-chemin entre fiction et documentaire, « Eu 2013 l’ultima frontiera » a été tourné a l’aéroport international de Fiumicino, au port d’Ancona, et dans les CIE de Rome, Bari et Trapani. « Le film est né d’un véritable désir de montrer ce qu’on voit jamais, donc ce que personne ne connait », a avoué Genovese. Les CIE ont été installés dans des anciens bâtiments pensés pour d’autres fins, comme des casernes ou des hôpitaux psychiatriques. Des barreaux, des cadenas, des chaînes empêchent tout contact avec l’extérieur. Les migrants restent enfermés en attente : une attente qui peut durer 18 mois. Très touchantes les scènes filmées lors des entretiens périodiques avec le juge de paix, qui décide de la rétention ou de l’expulsion: il peut donner au migrant l’obligation de quitter l’Italie en sept jours. Mais, une fois sorti, s’il entre dans un autre Pays UE, comme le prévoit le règlement de Dublin, il est renvoyé en Italie où il est relégué de nouveau dans un des treize CIE de la Péninsule.

 

Adressé au public de cinéma, plus large et varié, le film a aussi été présenté dans les institutions, comme le Sénat et le Capitole de Rome. « Le film est là – a dit Genovese – désormais personne ne peut dire ‘je ne savais rien ».

 

 

FIFDH – Châtel : « La vie des demandeurs d’asile est suspendue à l’entête d’une enveloppe »

[Par Larbi GRAÏNE]

 

Franco-norvégien, Jonathan Châtel, 34 ans, a vécu en France la plupart du temps. C’est aussi pour mieux connaître son pays, la Norvège, qu’il est parti au cœur du cercle polaire. Il y a dans cette investigation sur les demandeurs d’asile dont il nous livre les résultats à travers son premier film documentaire de 60’, Les Réfugiés de la nuit polaire, coréalisé avec Charles Emptaz, quelque chose de théâtral. Projeté le 13 mars 2013 au Nouveau Latina de Paris dans le cadre du 12e Festival International du film des Droits de l’Homme, Les Réfugiés de la nuit polaire, n’a pas manqué d’interpeller sur la situation des demandeurs d’asile en France.

 

Jonathan Châtel - crédit photo Larbi Graïne

Jonathan Châtel – crédit photo Larbi Graïne

Fjord, chalets éparpillés dans une campagne recouverte d’un manteau blanc, banquise à la dérive, mer azurée surplombée par de prodigieux rochers, rivière serpentant entre de grands icebergs, ce pan de Norvège sur lequel s’appesantit la caméra de Jonathan Châtel, ne fait guère la promotion du tourisme norvégien, même si elle s’efforce de décrire un monde oscillant entre désert polaire et univers féerique. Car l’histoire qui s’y raconte contraste avec ces paysages idylliques dont se ressentent l’opulence et la sérénité. C’est celle des demandeurs d’asile enfermés dans un Alcatraz d’un autre genre. Franco-norvégien, Jonathan Châtel, 34 ans, a vécu en France la plupart du temps. C’est aussi pour mieux connaître son pays, la Norvège, qu’il est parti au cœur du cercle polaire. Il y a dans cette investigation sur les demandeurs d’asile dont il nous livre les résultats à travers son premier film documentaire de 60’, Les Réfugiés de la nuit polaire, quelque chose de théâtral même si à priori, cela semble ne pas s’accorder avec ce genre de film ni avec le sujet traité : la vie des étrangers ayant fui leur pays et qui se retrouvent dans un hôtel désaffecté, le Mottak, transformé en centre d’accueil pour demandeurs d’asile. Or ce côté théâtral, est ce qui rend compte le mieux de la réalité vécue par les pensionnaires de ce centre insulaire implanté dans l’archipel des Lofoten.

 

Un homme de théâtre
L’air intellectuel, la chevelure ébouriffée, le visage ovale et bienveillant, arborant une fine moustache et une barbe, ce spécialiste du théâtre d’Ibsen, metteur en scène, scénariste, compositeur, voire enseignant et directeur d’un département d’études théâtrales à l’Université, se prend tout de suite de sympathie pour Salek, un Sahraoui militant pour l’indépendance du Sahara occidental. Jonathan Châtel, pour faire jouer sa pièce a trouvé le site idéal en le village de Stamsund, une petite île de pêcheurs. « J’ai choisi cet endroit parce qu’il présente un microcosme de la société norvégienne. Si mon film avait été tourné dans une grande ville, le centre serait noyé et la population ne se serait même pas aperçue de son existence. Là dans le village, on voit le Mottak immergé dans la société ». Et de confesser « il y a aussi quelque chose de subjectif dans ce qui a présidé à mon choix, c’est le fait que Salek soit enrôlé dans un théâtre local (Teater Nor )».

 

Un drame humain
Du reste, des 120 résidents du Mottak, quelques individualités sortent du lot. En plus de Salek, il y a le Syrien Oussama et un couple congolais. A eux quatre explique Châtel, ils représentent trois situations différentes. Si Salek s’est vu refusé à deux reprises sa demande d’asile et de ce fait devrait être renvoyé dans son pays, Oussama, lui, a reçu une réponse positive de la part de l’Udi, (la direction norvégienne de l’immigration) tandis que le couple congolais est en attente d’une réponse. « J’ai voulu décrire le désarroi de ceux qui vivent dans l’attente de ce sésame qu’est le statut de réfugié, c’est pourquoi je me suis plus intéressé aux personnes incarnant les différentes situations qu’aux nationalités des uns et des autres » soutient-il. Le film montre Salek comme quelqu’un de très sociable. Artiste accompli, il peint des tableaux, et campe des rôles sur les planches. Gentleman, il se mêle à la vie mondaine du village et fait connaissance avec une ancienne ministre norvégienne des Affaires étrangères. Mais il est présenté comme originaire du « Sahara occidental » devant être expulsé vers le « Maroc ». Jonathan Châtel a choisi de ne pas être très politicien, ce qui l’intéresse c’est le drame humain. Est-ce que Salek dont la demande d’asile a été refusée mérite-t-il le statut de réfugié ? Châtel pense bien que oui. « Salek est une personnalité, c’est quelqu’un qui a beaucoup de talent » dit-il. Le film n’évoque pas le statut du Sahara occidental dont une partie est administrée par le Maroc. La souveraineté de ce pays sur ce territoire, qui est une ancienne colonie espagnole est sujette à équivoque puisque l’ONU a décidé d’y faire tenir sous la supervision d’un organisme onusien un référendum d’autodétermination.

 

La Norvège, un pays riche mais fermé
Châtel fera observer que la « Norvège est un pays riche » rappelant qu’on y a découvert du pétrole dans les années 70 ». Dans le film, un habitant de Stamsund déplore le fait que la Norvège soit un pays fermé aux demandeurs d’asile, croyant savoir qu’on a « fait toutes ces lois afin d’empêcher de faire venir les gens de couleur ». Un autre plaide pour un « tri » des demandeurs d’asile pour ne pas être amenés à les parquer si l’on s’évertuait « à accorder le statut de réfugié au tout venant ». Est-ce que le Mottak a eu à héberger une personne provenant d’un Etat européen ? Jonathan Châtel a commencé par dire non avant de se raviser, signalant avoir entendu parler du « cas d’un Français mais dont je n’ai pas suivi la situation».

 

Comme à la prison
Châtel a réalisé un film où perce l’angoisse d’hommes et de femmes qui attendent la réponse de l’organisme appelé à leur accorder ou refuser le statut de réfugiés. Il a laissé entendre que les autorités considèrent les gens du Mottak comme des prisonniers. Et d’affirmer « d’ailleurs ils ont été avertis que s’ils ne donnaient pas signe de vie au bout de trois jours, ils seront exclus du centre ». Le film de Châtel rappelle un peu, même si on parait forcer sur le trait, la vie de ces prisonniers qui attendent leur tour pour passer sous la guillotine. « Ils ne veulent pas réfléchir à leur cas, ni échafauder des plans pour l’avenir avant de connaitre le sort qui leur est réservé » souligne Châtel. Et ce dernier de résumer ainsi la situation « la vie de ces gens est suspendue à l’entête d’une enveloppe, ils savent qu’à un moment ou un autre leur vie va basculer ». La délivrance pour certains intervient après une réponse positive, mais c’est le calvaire pour ceux qui doivent recevoir une réponse négative.

 

Quid de la France ?
En quelque sorte ces pensionnaires du Mottak, vivent ces moments d’attente comme un supplice « malgré le fait qu’ils touchent deux fois par mois, 200 euros ». Dans le débat, une intervenante fera remarquer que si en Norvège les demandeurs d’asile semblent être mieux traités que ceux de France, en percevant plus d’argent et en ayant droit à un hébergement, parfois à un travail, il n’en demeure pas moins qu’ils endurent la même situation d’incertitude que leurs homologues en France. En somme, un meilleur confort n’améliore en rien leur état psychologique.

 

 

T’es mal barré, p’tit frère blanc ! Et nous aussi !

[Par Djamaleddine BENCHENOUF]

 

Oui, t’es vraiment mal barré ! Et nous aussi ! Mais le pire est que tu ne le sais pas toi-même. T’as les yeux sur le guidon, ou plutôt sur l’écran qui te fourgue ton prêt-à-penser, ton prêt-à-bouffer, ton prêt-à-haïr, ce que doit être ta mode, tes idoles, tes émotions, et même tes boucs émissaires, en guise de soupape pour évacuer le trop plein qui pourrait faire péter le carcan où t’as laissé enfermer ton ciboulot.

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Tu es là, la bouche ouverte, le regard hagard, les yeux rivés sur les images qui défilent, à absorber ta grosse portion de tartakon. T’es accroc, tu ne peux plus t’en passer ! T’as besoin de ta dose, que tu achètes sous des emballages divers et variés, télé, radio, journaux, internet. Les emballages foisonnent, ils pullulent, jusque dans ta boîte à lettres, dans ta boite mail, jusque dans tes sms.

 

T’es mal-barré mon gars ! Ta télé, ton téléphone, tes nippes, tes meubles, ta bagnole, et tout ce que tu as payé avec le salaire qu’on te consent, ils sont encore en bon état de fonctionnement, mais on te demande d’en changer, d’en acheter de nouveaux, dont on te dit qu’ils sont meilleurs, plus compétitifs, et tu fais ce qu’on te demande. Tu passes ton temps à courir après l’argent, pour pouvoir satisfaire ces étranges besoins qu’on t’inocule, tu travailles de plus en plus, et même que tu t’endettes, mais tu ne peux pas ne pas exécuter les ordres des magnétiseurs. Et eux, pour parer à toute velléité de ta part, ils font en sorte que tous tes bidules, et tous tes gadgets ne puissent pas fonctionner trop longtemps, même si tu le voulais. Alors ils les produisent de façon à ce qu’ils tombent en panne, et que pour les réparer ça te coûterait plus cher que d’en acheter d’autres tout neufs. Et tu marches ! Et même que tu applaudis à ton Président quand il te harangue de travailler plus pour gagner plus.

 

Tu pourrais travailler moins longtemps, prendre le temps de vraiment vivre, et consommer moins, sans que ça ne te rende moins heureux. Tu laisserais ainsi la place aux cohortes de chômeurs qui ne trouvent pas de boulot, et tu épargnerais un peu cette planète dont nous avons largement entamé le capital naturel. Mais malgré tes études, toute l’info que tu ingurgites par gros paquets, tu ne vois même pas qu’on a pillé les entrailles de la Terre, et pollué son atmosphère. Mais non ! Tu ne vois ni n’entends. Ce n’est pas de ta faute. T’as pas le choix, tu es sous contrôle, et on veut que tu détruises le monde où tu vis. Et tu fais ce qu’on te dit de faire.
T’es mal barré p’tit frère blanc ! Tu n’as besoin que d’une petite quantité de viande, ou même pas du tout, mais on t’en fait bouffer des quantités énormes, venues d’animaux qui sont élevés dans des conditions atroces. On t’empiffre de l’angoisse de pauvres bêtes qui sont bourrées aux hormones et aux antibiotiques, qui sont privées de l’affection et du lait de leurs mères, qu’on fait grossir dans des espaces confinés, où elles pataugent dans leurs excréments, parfois sans jamais voir la lumière du jour.

 

Et tu ne sais même pas ce que cet élevage intensif génère de souffrances. Ni ce que ton MacDo coûte à l’humanité entière. Pour nourrir ces milliards de pauvres bêtes, il faut leur faire consommer 7 kilos de céréales et 16000 litres d’eau pour obtenir un seul kilo de viande. Et tu ne sais pas que c’est autant de céréales et autant d’eau qui auraient pu nourrir et abreuver les milliards d’êtres humains qui crèvent la dalle, et qui crèvent de soif. Juste pour que tu puisses bouffer 100 kg de viande par an.

 

Et tu ne veux même pas savoir ce qu’est la souffrance de la pauvre oie qu’on gave, pour qu’elle te donne ce foie gras dont tu te délectes. Tu ne sais même pas que tu manges le foie d’une bête obèse, qui a souffert toute sa vie, trois fois par jour, pour te donner un organe malade.
Et t’es là, p’tit frère blanc, à courir dans tous les sens, rêvant de posséder mieux que les autres, de consommer mieux que les autres, de pouvoir parader, pétarader, mettre la marque de tes nippes en gros, sur ton dos, pour qu’on sache qui tu es, ce que tu peux te permettre !
Sur l’écran de tes plus beaux rêves, ce ne sont plus que carrosseries rutilantes, Rolex et black-berry. Tu es malheureux de ne pas pouvoir te les offrir. Et quand tu les as, tu les montres, tu les hisses au sommet de tes pathétiques illusions.

 

Ceux qui te formatent, qui modèlent ta matière grise, qui dessinent tes rêves en kit, ont presque fini par se lasser de tant de docilité. Ils ont tout essayé avec toi, et tu marches à tout. Comme un seul homme. Tu ne résistes à rien. Alors eux, pour s’amuser un peu, et varier le plaisir, ils se sont mis à essayer sur toi des trucs complètement hallucinants. Ils ont été au bout du bout de leur imagination la plus débridée, pour espérer te voir enfin te cabrer, un tout petit peu, pas trop, pour pouvoir eux-mêmes retrouver de l’enthousiasme pour ce qu’ils font, et inventer de nouvelles méthodes pour te re-domestiquer, mais peine perdue. Tu gobes tout !
Tu as quand même obéi, comme un vrai zombie, à leurs suggestions les plus hilarantes. Ils t’ont inventé des modes de clowns pour marchés à bestiaux, et tu les as adoptées dans l’enthousiasme le plus délirant. Ils t’ont demandé de porter des pantalons à mi-fesses, des cordes en guise de slip, des chaussures à lacets qui pendent, des casquettes improbables, des couleurs de cheveux fluo, de te faire mettre des seins en silicone, et tu as dépensé tout ce que tu avais pour te mettre aux normes décrétées. Ils n’en sont pas revenus eux-mêmes, de ta fièvre acheteuse, de ta malléabilité.
Ils t’ont demandé de te tatouer, de te mettre des boucles d’oreilles, des anneaux aux naseaux, et même des breloques sur le sexe. Tu l’as fait !

 

Ils t’ont dit de gribouillis que c’étaient des œuvres d’art, et tu t’es extasié. Ils t’ont ordonné de considérer du bruit comme le nec plus ultra de la musique, et tu as obtempéré, d’aller faire du tourisme dans des bateaux-ville, et tu as pris ton appareil photo pour t’immortaliser dans les grandes surfaces de la croisière de masse, pour bétail humain. Ils t’auraient suggéré de balancer ta mère dans la flotte que tu l’aurais fait.

 

Eux-mêmes, ces gens qui agitent tes ficelles, ne savent plus pourquoi ils font tout ça. Ils ont oublié, puis la machine s’est mise à tourner toute seule, ou presque. Eux-mêmes sont devenus des marionnettistes-automates, dont d’autres marionnettistes tirent les ficelles, dans une chaine infinie de manipulateurs qui manipulent des manipulateurs, qui manipulent des manipulateurs.

 

Ils savent confusément que cela leur donne le pouvoir sur toi, mais à la longue, ils ont acquis le sentiment qu’avoir le pouvoir sur toi, où sur les poulets de batterie qu’ils engraissent pour toi, c’est presque kif-kif.

 

Ils auraient voulu que tu résistes un peu, pour mettre du sel dans la fadeur de leur sale boulot. Mais la dose était trop forte, et il n’est plus possible de la réduire. Tu casserais la baraque. Tu ne te révolteras contre rien, contre aucune injustice, aucune oppression, pas même contre la destruction inexorable de ta propre planète, mais si jamais ils décidaient de te ramener à plus de conscience, parce qu’ils se rendent compte maintenant qu’ils sont allés trop loin, et qu’ils sont en train de scier la branche sur laquelle ils sont eux-mêmes assis, alors là tu te rebifferais.
Tu es devenu un esclave shooté à son propre esclavage. Un esclave accro à ses chaînes. Pas question pour toi de te libérer, ni même de te faire libérer malgré toi. Tu deviendrais incontrôlable. Alors, ils continuent ! Et même qu’ils multiplient ta dose, parce que celle que tu as ne te suffit plus, et parce qu’il faut l’augmenter chaque jour.

 

T’es mal barré p’tit frère blanc ! T’es mal barré ! Et nous aussi ! Et le comble du comble, et que non seulement tu ne mesures pas l’état déplorable où tu as été mis, mais qu’en plus, tu l’ériges en valeur suprême, et tu es révolté, oui, oui, révolté, au plus profond de toi, que les autres peuples n’aient pas pu se hisser au niveau de ta déchéance, à ce que tu crois être des valeurs suprêmes.

 

T’es mal barré, mon gars ! Paumé, halluciné, mais non moins béat d’admiration pour l’image que renvoie de toi-même ton miroir déformé. Tu ne sais même pas que tu n’es plus qu’un mouton carnivore, bouffeur de saloperies innommables, au milieu d’un troupeau qui a perdu le sens même de son humanité, qui a dilapidé l’héritage immémorial que ses ancêtres lui ont si généreusement légué, de valeurs créées de haute lutte, contre la barbarie, les instincts premiers, les penchants malsains. Tu t’es délesté, avec le sentiment que tu t’en es libéré, de ce qui faisait de toi le fruit d’une civilisation.

 

Tu n’as plus que mépris pour le mariage et la famille. Pour toi, il n’y a plus que les péquenots qui se marient, et les bobonnes qui font des gosses. Pourtant, tu es particulièrement indigné que quiconque puisse se poser des questions sur le mariage entre gens d’un même sexe, où l’adoption d’enfants par ces couples.

 

T’es mal barré, p’tit frère blanc ! Et nous aussi ! Tu prétends être un citoyen vigilant, et tu ne vois pas que même ton vote est orienté, qu’on te dit pour qui et pourquoi voter, que ta démocratie n’est qu’une grosse farce enrobée d’oripeaux fallacieux, que c’est l’argent, et seulement l’argent qui sert de trébuchet, pour décider qui sera ton représentant, et qui sera ton dirigeant.
Tu crois qu’ Internet est une libération, un pouvoir qui a échappé à ceux qui l’ont conçu et vulgarisé. Dans le meilleur des cas, quand ta conscience balbutie, et qu’elle parvient à émerger, le temps d’un battement de cils, des couches successives de cendres et de mensonges où elle a été ensevelie, tu crois qu’Internet sera le recours contre l’Empire qui te domine, contre sa presse, ses politiciens et ses banquiers. Peuchère ! Tu ne vois même pas qu’Internet n’a été inventé que pour t’attacher encore plus serré dans la toile où tu as été pris.

 

Maintenant, avec Internet, tout ce que tu émets de pensée, serait-ce un bêlement, est stocké dans l’espace qui t’a été personnellement aménagé. Tout ce qui te concerne, y compris ce que disent les gens de toi, est quelque part, archivé, agencé avec une technique imparable, en attendant d’être utilisé, si le besoin s’en fait sentir.

 

Il ne manque plus que de te marquer, de te mettre une puce électronique sous la peau, ou dans la tête, pour te pister, pour savoir même dans quel état de santé tu te trouves, et ça ne saura tarder. C’est déjà dans les tablettes.

 

Mal barré, p’tit frère blanc ! Mal barré ! Et nous aussi !

 

Tu te prétends humaniste, progressiste, altermondialiste, et tous ces trucs passés de mode, mais tu ne veux même pas entendre parler de ces milliards de gens qui sont marginalisés, dans leurs pauvres pays de là-bas, les noirs, les gris, les basanés, les bridés, les crève-la-dalle !
Tu as bien voulu qu’on te les importe, à un certain moment, pour qu’ils bâtissent ta maison, ton métro, tes routes, pour qu’ils vident tes ordures, faire les sales boulots dont tu ne veux pas.
Quand ils sont arrivés chez toi, tu les as parqués dans des cités à part, tu as mis la misère avec la misère, l’ignorance avec l’ignorance, dans des quartiers qui ne disposent que du minimum de mobiliers et de services urbains. Des quartiers sans boulot, sans considération, que tu fuis comme la peste. Que tu nommes Les Quartiers, ou Les Cités, comme du temps béni des colonies, quand on disait les Villages nègres.

 

Et si d’aventure un de ces esclaves d’esclaves s’aventure dans tes quartiers à toi, tu le toises de haut, comme s’il te polluait l’air que tu respires. Et lui, l’immigré, même s’il a pris ta nationalité, même s’il rase tes murs, même si lui aussi est devenu comme toi, drogué par vos maîtres communs, il se ressent un peu comme un privilégié, quand il pense à ceux de ses frères qu’il a laissé au bled, pourrir sur pied, dans une indicible misère. Sa plus grande joie, et sa seule satisfaction, est quand il rentre une fois l’an, au bled, pour écraser de sa superbe, et de son français à peu près châtié, et tout à fait châtré, ses anciens compatriotes et désormais blédards. Chacun a les indigènes qu’il peut !

 

Oui, au fond de lui il voudrait tellement que tu l’adoptes, que tu lui donnes un tout petit chouiya de respect. Il a tout essayé pour faire partie de ta société, pour être accepté, avoir un peu de considération, non pas de la part de tes propres maitres, mais de toi, parce qu’il pensait que lui et toi vous aviez un sort commun d’esclaves. Mais sa couleur de peau, sa religion, son accent, ses coutumes ancestrales, qu’il ne peut pas, du jour au lendemain, jeter par-dessus l’épaule, et surtout le conditionnement que tu as subi, pour l’exclure, le mépriser, et même le haïr, ont creusé un fossé infranchissable entre toi et lui. Au point où il n’a même pas la possibilité d’avoir un boulot comme toi, pour pouvoir, comme toi, entrer dans la logique de consommation de tes maitres et des siens. Il faut bien qu’il y ait des populations pour manger les restes des esclaves, pour recevoir leur aumône, porter leurs fripes, fouiller dans leurs poubelles.

 

Parmi ces damnés de chez Damné, certains ont tout fait pour forcer la chatière, la porte de la niche, resquiller le petit strapontin.

 

Ils ont occidentalisé leurs prénoms, voire même les noms de leurs ancêtres, ils se sont mis à parler votre langue avec leurs propres enfants, à adopter vos mœurs, à célébrer vos fêtes, à vous singer jusque dans vos mimiques, à mépriser leur propre communauté, parce que ça les rassurait, dans leurs efforts pathétiques de vous ressembler. Mais peine perdue. Ils sont restés à l’orée de votre estime, et ils se sont mis en dehors de leur communauté. Le cul sur deux chaises, ils sont là, ne sachant même plus qui ils sont.

 

D’autres, aigris, révoltés, la haine en bandoulière, ont cru ne pouvoir retrouver leur dignité qu’avec leur retour à une identité perdue. Ils ont alors adopté des attitudes ouvertement hostiles. Ils se sont rappelés qu’ils étaient musulmans, et ils ont cru que revenir à leur identité-source, c’était s’accoutrer comme des bédouins, se parfumer d’ambre synthétique, à faire tomber les mouches, c’était de décréter le djihad tous azimuts, entre taf de shit et prédication sur la façon d’entrer ou de sortir des toilettes.

 

Ces gens ont été une aubaine pour vos marionnettistes. Du pain bénit ! Ils ont été les meilleurs atouts, l’argument inespéré, pour attiser votre haine latente contre l’autre, ils ont été les épouvantails idéaux pour agiter les peurs, semer la confusion, entretenir un climat d’angoisse propice au contrôle des masses.

 

Et tu n’as pas d’idée, p’tit frère blanc, et on fait tout pour que tu ne le saches pas, jusqu’à chercher à te faire ingurgiter le concept de colonialisme positif, que si ces gens-là viennent chez toi, de plus en plus nombreux, c’est parce que ton pays a colonisé le leur, qu’il l’a vampirisé, qu’il a réduit ses populations à l’ignorance, à l’hébétude. Il a pompé leurs richesses, sans lesquelles vous n’auriez jamais atteint un tel niveau de prospérité, si tant est que votre succédané de paradis peut être qualifié de prospérité.

 

Et ce que tu feins d’ignorer, p’tit frère blanc, ou qui ne t’intéresse pas, c’est que même après la décolonisation , tes dirigeants ont tout fait, et souvent étouffé des crimes et des carnages, pour placer des despotes à leur solde, à la tête de ces pays, pour continuer à les exploiter, à les vider de leurs richesses. Et non seulement, ils protègent ces tyrans, mais ils vont jusqu’à tout faire pour empêcher que leurs peuples s’en libèrent.

 

Lorsqu’à la suite de circonstances extraordinaires, et tout à fait confidentielles, et pour cause, puisqu’elles cachent de bien sombres desseins, ils jouent aux sauveurs des peuples, en intervenant militairement pour abattre les régimes qu’ils ont eux-mêmes installés, et qui ne sont plus dans leurs bonnes grâces, souvent pour des raisons inavouables, il ne faut surtout pas douter que ce n’est certainement pas pour le bien de ces peuples opprimés qu’ils le font. Ça se saurait !

 

Aujourd’hui, si des milliards de gens du sud ne rêvent que d’émigrer dans vos paradis artificieux, ce n’est pas par plaisir masochiste de s’arracher à leurs familles, à la terre de leurs aïeux, de se jeter sur les routes amères de l’exil, de s’exposer aux brimades, au racisme, à l’exclusion.
C’est juste qu’ils n’ont pas le choix.

 

C’est juste parce qu’ils rêvent de ce qui est vraiment un eldorado pour eux, dans vos pays où les gens mangent à leur faim, où il y a de l’eau qui sort des robinets, où il y a de la lumière quand on appuie sur un bouton, où même les poubelles regorgent de nourriture qu’ils n’imaginaient même pas en rêve.

 

Pourtant, et c’est tout le problème, c’est de leurs malheureux pays, du moins en grosse partie, que vient cette prospérité de cet occident qui les attire comme des phalènes fascinés par la flamme qui leur brulera les ailes.

 

Le processus est enclenché. Il va aller crescendo désormais. Et il sera difficile de le contrôler. Parce que ces milliards de gens qui croupissent dans la misère et l’oppression, dans leur pays respectifs, ne rêvent que de venir dans cet occident de Cocagne. Ils n’ont plus le choix, puisqu’ils meurent de faim, de maladies d’un autre âge, d’une violence barbare. Vous aurez beau tout faire pour les en empêcher, ils déferleront sur vos pays, et rien ne les arrêtera. Parce que dans leur esprit c’est de l’enfer qu’ils vont s’échapper, pour rejoindre l’Eden. Les graves troubles qui menacent d’exploser un peu partout dans ces pays de misère vont accélérer et amplifier les flux migratoires. Bientôt, les clandestins ne se compteront plus.

 

Une solution existe pourtant, P’tit frère blanc, une solution juste, juste humaine. C’est que tes dirigeants et tes garde-chiourmes comprennent enfin que leur penchants esclavagistes vont maintenant se retourner contre eux, après avoir broyés des milliards et des générations entières d’êtres humains.

 

Ils ont pressuré ces pays pendant trop longtemps, ils les ont saignés à blanc.
Le temps est venu de laisser ces peuples profiter de leurs propres richesses, de ne plus soutenir leurs despotes, de ne plus encourager la grande corruption qui y fait rage, de ne plus pomper les cerveaux que ces pays ont formés au prix de grands sacrifices.
Le meilleur moyen, cher frère p’tit blanc, est que nos populations restent chez elles. Que tes dirigeants arrêtent de les exploiter, et d’imposer à leurs têtes vos caporaux, maréchaux de pacotille et autres présidents à vie.

 

Mais cela ne suffira pas ! Tes dirigeants ont profondément dévasté ces pays, mis à mal leurs équilibres vitaux. Ils leur ont maintenu trop longtemps la tête sous l’eau. Ils ne pourront pas s’en sortir tout seuls .
Il faudra les aider, construire avec eux des relations fraternelles, de peuples à peuples.

 

Le temps est peut-être venu, p’tit frère blanc, que non seulement tu secoues tes propres chaînes, mais aussi que tu demandes à tes dirigeants d’arrêter de nous pomper le sang, s’ils ne veulent pas que nous déferlions sur vos terres. Elle est bien gentille la Marine, d’agiter le bonnet phrygien, et de hurler haro sur le baudet, de nous tomber dessus à couilles rabattues, de chercher à tous nous bouter hors de ses terres. Mais qu’elle commence à regarder le passé de son pays dans les yeux, à faire la part des choses, à mesurer tout le mal qui nous a été fait, et si elle est douée de la plus petite conscience, à réfléchir aux moyens de réparer ce qui a fait de nous des mendiants qui toquent à la porte de ceux qui ne veulent pas de nous, après avoir construit leur maison avec nos deniers et notre sang.

 

Tes dirigeants, p’tit frère blanc, sont la cause première et essentielle de l’état dans lequel ces pays du sud se débattent.

 

En Algérie, aujourd’hui même, Hollande, Ayrault et Cie, en plus des nombreux requins qui fraient dans les eaux troubles du régime, sont partie prenante, voire complices, dans une farce de quatrième mandat pour un mourant, parce que non seulement son clan arrange leurs affaires, mais qu’en plus il sait glisser de belles enveloppes dans certaines poches.
A cause de cette grosse arnaque, où la France officielle joue un rôle très pesant, voire décisif, l’Algérie pourrait entrer dans une spirale de violence que je n’ose même pas imaginer. Une tragédie qui pourrait coûter très cher au peuple algérien, et pousser un grand nombre de gens à traverser la méditerranée.

 

Auquel cas, nous serions tous mal barrés ! Toi, comme nous !

 

J’espère que cette longue lettre que je te fais t’aura un peu sorti des vapes subliminales où tes garde-chiourmes t’enfoncent chaque jour, mais si ce n’est pas le cas, c’est que tu es vraiment mal barré frère p’tit blanc. Et nous aussi ! Nous surtout !