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Chaque matin chez l’exilé…

[Par Sintius MALAIKAT]

Chaque matin à travers la fenêtre de ma chambre, sur un cimetière se pose mon regard. Souvent je vois des gens poser des gerbes de fleurs ou nettoyer les tombes des membres de leurs familles ou amis qui y sont enterrés. « Aurai- je un jour l’occasion de le faire pour les miens enterrés au Rwanda? » Exilée, je suis privée du droit de retourner dans ma patrie.
Que le monde est injuste!

Chaque matin j’attends vainement un appel ou un courrier porteur d’une bonne nouvelle. Pourquoi tout ce temps d’attente avant d’avoir le statut de réfugiée? Pourtant, je suis dans un pays de droit! Oui, nombreux sont les dossiers de demande, mais est-il juste d’attendre aussi longtemps? Heureusement dans les couloirs, je croise mes collègues de la Maison des journalistes, qui comme moi ont connu ces moments difficiles, et qui me remontent le moral en me disant « Patience est mère de sûreté ».

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Malheureusement qui sait qu’un maudit matin je serai peut-être obligée de partir, disparaître dans un centre sans collègue pour m’encourager? Un entourage sans affinité est une voie sans issue, une pièce sans sortie, un hôpital sans médecins.
Chaque matin à travers ma fenêtre, j’aperçois des enfants sur leur chemin de l’école. Forcée de vivre tout ce temps d’éloignement, sans lueur au bout du tunnel, je me demande quand mes filles pourront me rejoindre et en fin vivre en sécurité.
Chaque matin est le début d’une journée dure pour tout demandeur d’asile dont la procédure n’avance pas. Sur mon passé amer s’ajoute cet accablement.
Chaque matin…

 

 

 

 

Sous le choc de l’exil syrien

[Par Maha HASSAN]
Publié par Alaraby.co.uk, le 21 octobre 2014
Traduit de l’arabe au français par Aline Goujon

[Getty Images]

[Getty Images]

« Il nous faudrait quatre cents ans pour devenir comme eux », dit un homme d’une soixantaine d’années à sa femme, tous deux assis sur un rebord de pierre surplombant la mer Méditerranée, alors que je passe non loin d’eux. Cet homme, qui fait dissimuler la tête et le visage de son épouse sous de nombreuses couches, ne ferait pas l’économie d’une gifle ou d’un coup si jamais sa femme, ou l’une de ses filles ou de ses belles-filles, sortait habillée comme les filles assises près d’eux. Il y a une jeune fille assise avec une guitare qui joue, face à la mer, pour son copain assis à côté d’elle. Peut-être la femme voilée a-t-elle déjà vu une telle scène dans les séries étrangères doublées, mais elle n’a jamais vécu un tel moment dans la vraie vie. À quelques mètres de là arrive un groupe de jeunes garçons et filles. L’une des filles porte un haut qui laisse voir son nombril et la moitié de son ventre. Le groupe fait du vacarme et s’amuse bruyamment. Je n’arrive pas à me mettre à la place de l’homme arrivant d’Alep et voyant toute cette beauté féminine qu’il n’a jamais vue auparavant, si ce n’est dans des séries étrangères. Parmi ces hommes et ces femmes qui ont été forcés de quitter leur pays et de se mélanger aux autres, certains n’ont encore jamais vu la ville, ou ne sont jamais allés au théâtre ni au cinéma. Ils ont passé leur vie à travailler, se sont sacrifiés pour le bien de leur famille. Les femmes, qui n’enlèvent le voile qu’en présence de leur mari et de leurs enfants, se contentaient d’une existence simple et agréable, regardant l’autre monde à l’écran, et peut-être médisant des mœurs d’une jeune fille de la famille qui sortait sans hijab. Toutes ces personnes se sont retrouvées face à des situations réelles auxquelles elles n’étaient pas préparées, et la culture des autres les a tant surprises qu’elles se sont dit tout haut : « Il nous faudrait quatre cents ans pour devenir comme eux ».

Cher sexagénaire, j’aimerais tant m’arrêter devant vous et vous demander : « Que vous manque-t-il donc, mon frère, pour leur ressembler ? ». Évidemment, il s’emporterait : « C’est une honte, nous sommes musulmans ! ».
Il ne viendrait pas à l’esprit de cet homme que la plupart des gens qu’il a vus près du bord de mer sont musulmans. On en vient alors rapidement à s’intéresser à ce nouveau type de choc, le choc culturel de l’exil : l’individu concerné sait que ce qu’il voit est beau et plaisant, mais que cela lui est interdit, qu’il ne peut agir de même, car il se considère comme différent des personnes qui se comportent ainsi et qu’il ne peut leur ressembler. Ce choc n’a rien à voir avec tout ce qui a été dit sur le choc des civilisations ou des cultures, puisque dans ce dernier s’affrontent deux parties, tandis que dans le cas du choc de l’exil, il existe une partie puissante, le peuple maître du lieu, et une autre partie, faible et dominée, la population qui arrive dans ce lieu par la force des choses.

Il existe deux types très différents d’exilés. D’une part, celui qui choisit l’exil et s’y prépare : il va de sa propre volonté vers l’autre, et est prêt à l’accepter et vivre avec lui, tout en pouvant lui apporter des éléments nouveaux sur le plan culturel. C’est ce qu’ont fait de nombreux immigrés qui ont enrichi de leur culture d’origine la culture du pays où ils se sont installés. D’autre part il y a celui qui, du jour au lendemain, est contraint de s’exiler pour échapper à la mort. Celui-ci est choqué par des cultures et des pratiques dont il n’avait jamais eu idée, au milieu desquelles il se retrouve propulsé un beau jour. Il rêve de retourner à sa vie simple dans son pays, sa vie dépourvue de toute cette beauté qu’il peine à supporter.